[J.M. GALLANAR= éditeur]
JEAN JACQUES ROUSSEAU
PROJET POUR L’EDUCATION DE MONSIEUR DE
SAINTE-MARIE.
[1740 . == Du Peyrou/Moultou 1780-1789 quarto
Édition; t. XIV, pp. 1-24 (1782); la Pléiade édition t. IV, pp. 33-51, 1853]
PROJET POUR L'EDUCATION DE MONSIEUR DE
SAINTE-MARIE.
[1] Vous m'avez sait l'honneur, Monsieur , de
me confier l'instruction de Mrs. vos enfans. C'est à moi d'y répondre par tous
mes soins & par toute l'étendue des lumieres que je puis avoir; & j'ai
cru que pour cela, mon premier objet devoit être de bien connoître les sujets
auxquels j'aurai affaire :c'est à quoi j'ai principalement employé le tans
qu'il y a que j'ai l’honneur d'être dans votre maison , & je crois d'être
suffisamment au fait à cet égard pour pouvoir régler là-dessus le plan de leur
éducation. Il n'est pas nécessaire que je vous fasse compliment, Monsieur, sur
ce que j'y ai remarqué d'avantageux , l'affection que j'ai conçue pour eux se
déclarera par des marques plus solides que des louanges , & ce n'est pas un
pere aussi tendre & aussi éclairé que vous. l'êtes , qu'il faut instruire
des belles qualités de ses enfans.
Il me reste à présent, Monsieur, d'être
éclairci par vous-même des vues particulieres que vous pouvez avoir sur chacun
[2]d'eux , du degré d'autorité que vous êtes dans le dessein de m'accorder à
leur égard , & des bornes que vous donnerez à mes droits pour les
récompenses & les châtimens.
Il est probable , Monsieur , que m'ayant fait
la faveur de m'agréer dans votre maison avec un appointement honorable &
des distinctions flatteuses, vous avez attendu de moi des effets qui
répondissent à des conditions si avantageuses , & l'on voit bien qu'il ne
falloit pas tant de frais ni de façons pour donner à Messieurs vos enfans un précepteur
ordinaire qui leur apprît le rudiment , l'orthographe & le catéchisme : je
me promets bien aussi de justifier de tout mon pouvoir les espérances
favorables que vous avez pu concevoir sur mort compte, & tout plein
d'ailleurs de fautes & de foiblesses, vous ne me trouverez jamais à me
démentir un instant sur le zele & l'attachement que je dois à mes éleves.
Mais, Monsieur , quelques soins & quelques
peines que je puisse prendre, le succès est bien éloigné de dépendre de moi
seul. C'est l'harmonie parfaite qui doit régner entre nous , la confiance que
vous daignerez m'accorder , & l'autorité que vous me donnerez sur mes
éleves qui décidera de l'effet de mon travail. Je crois , Monsieur , qu'il vous
est tout manifeste qu'un homme qui n'a sur des enfans des droits de nulle
espece , sois pour rendre ses instructions aimables , soit pour leur donner du
poids, ne prendra jamais d'ascendant sur des esprits qui , dans le fond ,
quelque précoces qu'on les veuille supposer , réglent toujours à certain âge
les trois quarts de leurs opérations sur les impressions des sens. Vous sentez
aussi qu'un maître obligé de porter ses plaintes sur [3] toutes les fautes d'un
enfant , se gardera bien, quand il le pourroit avec bienséance, de se rendre
insupportable en renouvellant sans cesse de vaines lamentations ; &
d'ailleurs , mille petites occasions décisives de faire une correction , ou de
flatter à propos, s'échappent dans l'absence d'un pere & d'une mere , ou
dans des momens où il seroit messéant de les interrompre aussi désagréablement
, & l'on n'est plus à tans d'y revenir dans un autre instant, où le
changement des idées d'un enfant lui rendroit pernicieux ce qui auroit été
salutaire: enfin un enfant qui ne tarde pas à s'appercevoir de l'impuissance
d'un maître à son égard , en prend occasion de faire peu de cas de ses défenses
& de ses préceptes, & de détruire sans retour l'ascendant que l'autre
s'efforçoit de prendre. Vous ne devez pas croire , Monsieur, qu'en parlant sur
ce ton-là, je souhaite de me procurer le droit de maltraiter Mrs. vos enfans
par des coups; je me suis toujours déclaré contre cette méthode ; rien ne me
paroîtroit plus triste pour M. de Ste. Marie que s'il ne restoit que cette voie
de le réduire , & j'ose me promettre d'obtenir désormais de lui tout ce
qu'on aura lieu d'en exiger, par des voies moins dures & plus convenables,
si vous goûtez le plan que j'ai l'honneur de vous proposer.
D'ailleurs, à parler franchement , si vous
pensez , Monsieur , qu'il y eût de l'ignominie à Monsieur votre fils d'être
frappé par des mains étrangeres, je trouve aussi de mon côté qu'un honnête
homme ne sauroit gueres mettre les siennes à un usage plus honteux que de les
employer à maltraiter un enfant : mais à l'égard de M. de Ste. Marie , il ne
manque pas de voies de le châtier dans le besoin , par des mortification [4]qui
lui seroient encore plus d'impression, & qui produiroient de meilleurs
effets; car dans un esprit aussi vif que le lien , l'idée des coups s'effacera
aussi-tôt que la douleur, tandis que celle d'un mépris marqué, ou d'une
privation sensible , y restera beaucoup plus long-tans.
Un maître doit être craint; il faut pour cela
que l'éleve soit bien convaincu qu'il est en droit de le punir : mais il doit
sur-tout être aimé, & quel moyen à un gouverneur de se faire aimer d'un
enfant à qui il n'a jamais à proposer que des occupations contraires à son
goût, si d'ailleurs il n'a le pouvoir de lui accorder certaines petites
douceurs de détail qui ne coûtent presque ni dépenses ni perte de tans , &
qui ne laissent pas , étant ménagées à propos , d'être extrêmement sensibles à
un enfant , & de l'attacher beaucoup à son maître. J'appuyerai peu sur cet
article, parce qu'un pere peut sans inconvénient, se conserver le droit
exclusif d’accorder des graces à son fils, pourvu qu'il y apporte les
précautions suivantes, nécessaires sur -tout à M. de Ste. Marie dont la
vivacité , & le penchant à la dissipation demandent plus de dépendance.1°.
Avant que de lui faire quelque cadeau , savoir secrétement du gouverneur s'il a
lieu d'être satisfait de la conduite de l'enfant. 2°. Déclarer au jeune homme
que quand il a quelque grace à demander, il doit le faire par la bouche de son
gouverneur , & que s'il lui arrive de la demander de son chef, cela seul
suffira pour l'en exclure. 3°. Prendre de-là occasion de reprocher quelquefois
au gouverneur qu'il est trop bon, que son trop de facilité nuira au progrès de
son élevé & que c'est à sa prudence à lui de corriger ce qui [5] manque à
la modération d'un enfant. 4°. Que si le maître croit avoir quelque raison de
s'opposer à quelque cadeau qu'on voudroit faire à son élevé, refuser absolument
de le lui accorder, jusqu'à ce qu'il ait trouvé le moyen de fléchir son
précepteur. Au reste , il ne sera point du tout nécessaire d'expliquer au jeune
enfant dans l’occasion qu'on lui accorde quelque faveur précisément parce qu'il
a bien fait son devoir; mais il vaut mieux qu'il conçoive que les plaisirs
& les douceurs sont les suites naturelles de la sagesse & de la bonne conduite
, que s'il les regardoit comme des récompenses arbitraires qui peuvent dépendre
du caprice, & qui dans le fond ne doivent jamais être proposées pour
l'objet, & le prix de l'étude & de la vertu.
Voilà tout au moins, Monsieur, les droits que
vous devez m'accorder sur M. votre fils , si vous souhaitez de lui donner une
heureuse éducation , & qui réponde aux belles qualités qu'il montre à bien
des égards , mais qui actuellement sont offusquées par beaucoup de mauvais plis
qui demandent d'être corrigés à bonne heure , & avant que le tans ait rendu
la chose impossible. Cela est si vrai, qu'il s'en faudra beaucoup, par exemple
, que tant de précautions ne soient nécessaires envers M. de Condillac , il a
autant besoin d'être poussé que l'autre d'être retenu, & je saurai bien
prendre de moi-même, tout l'ascendant dont j'aurai besoin sur lui : mais pour
M. de Ste. Marie, c'est un coup de partie pour son éducation , que de lui
donner une bride qu'il sente & qui soit capable de le retenir & dans
l'état où sont les choses , les sentimens que vous souhaitez, Monsieur, qu'il
ait sur mon compte, dépendent beaucoup plus de vous que de moi-même.
[6] Je suppose toujours , Monsieur , que vous
n'auriez garde de confier l'éducation de Mrs. vos enfans à un homme que vous ne
croiriez pas digne de votre estime, & ne pensez point , je vous prie , que
par le parti que j'ai pris de m'attacher sans réserve à votre maison dans une
occasion délicate , j'aye prétendu vous engager vous-même en aucune maniere ;
il y a bien de la différence entre nous : en faisant mon devoir autant que vous
m'en laisserez la liberté , je ne suis responsable de rien, & dans le fond,
comme vous êtes , Monsieur , le maître & le supérieur naturel de vos enfans
, je ne suis pas en droit de vouloir à l'égard de leur éducation , forcer votre
goût de se rapporter au mien ; ainsi, après vous avoir fait les représentations
qui m'ont paru nécessaires , s'il arrivoit que vous n'en jugeassiez pas de même
, ma conscience serait quitte à cet égard, & il ne me resteroit qu'à me
conformer à votre volonté. Mais pour vous , Monsieur , nulle considération
humaine ne peut balancer ce que vous devez aux moeurs & à l'éducation de
Mrs. vos enfans, & je ne trouverois nullement mauvais qu'après m'avoir
découvert des défauts , que vous n'auriez peut-être pas d'abord apperçus, &
qui seroient d'une certaine conséquence pour mes éleves, vous vous pourvussiez
ailleurs d'un meilleur sujet.
J'ai donc lieu de penser que tant que vous me
souffrez dans votre maison , vous n'avez pas trouvé en moi de quoi effacer
l'estime dont vous m'aviez honoré. Il est vrai , Monsieur, que je pourrois me
plaindre que dans les occasions où j'ai pu commettre quelque faute, vous ne
m'ayez pas sait l'honneur de m'en avertir tout uniment, c'est une grace que je
[7] vous ai demandée en entrant chez vous, & qui marquoit du moins ma bonne
volonté : & si ce n'est en ma propre considération, ce seroit du moins pour
celle de Mrs. vos enfans , de qui l'intérêt seroit que je devinsse un homme
parfait , s'il étoit possible.
Dans ces suppositions , je crois, Monsieur ,
que vous ne devez pas faire difficulté de communiquer à M. votre fils les bons
sentimens que vous pouvez avoir sur mon compte , & que comme il est
impossible que mes fautes & mes foiblesses échappent à des yeux aussi
clairvoyans que les vôtres, vous ne sauriez trop éviter de vous en entretenir
en sa présence car ce sont des impressions qui portent coup , & comme dit
M. de la Bruyere, le premier soin des enfans est de chercher les endroits foibles
de leurs maîtres pour acquérir le droit de les mépriser : or, je demande quelle
impression pourvoient faire les leçons d'un homme pour qui son écolier auroit
du mépris ?
Pour me flatter d'un heureux succès dans
l'éducation de M. votre fils, je ne puis donc pas moins exiger que d'en être
aimé, craint & estimé. Que si l'on me répondoit que tout cela devoit être
mon ouvrage, & que c'est ma faute si je n'y ai pas réussi, j'aurois à me
plaindre d'un jugement si injuste; vous n'avez jamais eu d'explication avec moi
sur l'autorité que vous me permettiez de prendre à son égard, ce qui étoit
d'autant plus nécessaire que je commence un
métier que je n'ai jamais fait,
que lui ayant trouvé d'abord une résistance parfaite à mes instructions &
une négligence excessive pour moi , je n'ai su comment le réduire ; & qu'au
moindre mécontentement [8] il couroit chercher un asyle inviolable auprès de
son papa, auquel peut - être il ne manquoit pas ensuite de conter les choses
comme il lui plaisoit.
Heureusement le mal n'est pas grand; à l'âge ou
il est, nous avons eu le loisir de nous tâtonner pour ainsi dire
réciproquement, sans que ce retard ait pu porter encore un grand préjudice à
ses progrès, que d'ailleurs la délicatesse de sa santé n'auroit pas permis de pousser
beaucoup:*[ *Il étoit fort languissant quand je suis entré dans la maison:
aujourd’hui sa santé s’affermit visiblement.] mais comme les mauvaises
habitudes , dangereuses à tout âge le sont infiniment plus à celui-là, il est
tans d'y mettre ordre sérieusement: non pour le charger d'études & de
devoirs , mais pour lui donner à bonne heure un pli d'obéissance & de
docilité qui se trouve tout acquis quand il en sera tems.
Nous approchons de la fin de l'année: vous ne
sauriez, Monsieur, prendre une occasion plus naturelle que le commencement de
l'autre pour faire un petit discours à Monsieur votre fils à la portée de son
âge, qui lui mettant devant les yeux les avantages d'une bonne éducation, &
les inconvéniens d'une enfance négligée , le dispose à se prêter de bonne grace
à ce que la connoissance de l'on intérêt bien entendu nous sera dans la suite
exiger de lui. Après quoi , vous auriez la bonté de me déclarer en sa présence
que vous me rendez le dépositaire de votre autorité sur lui, & que vous m'accordez
sans réserve le droit de l'obliger à remplir son devoir par tous les moyens qui
me paroîtront convenables, lui ordonnant, en conséquence , de m'obéir, comme à
vous-même , sous peine de votre indignation. [9] Cette déclaration qui ne sera
que pour faire sur lui une plus vive impression, n'aura d'ailleurs d'effet que
conformément à ce que vous aurez pris la peine de me prescrire en particulier.
Voilà, Monsieur, les préliminaires qui nie
paroissent indispensables pour s'assurer que les soins que je donnerai à
Monsieur votre fils ne seront pas des soins perdus. Je vais maintenant tracer
l'esquisse de son éducation , telle que j'en avois conçu le plan sur ce que
j'ai connu jusqu'ici de son caractere & de vos vues. Je ne le propose point
comme une regle à laquelle il faille s'attacher, mais comme un projet qui ayant
besoin d'être refondu & corrigé par vos lumieres & par celles de M.
l'abbé de . . . servira seulement à lui donner quelque idée du génie de
l'enfant à qui nous avons à faire, & je m'estimerai trop heureux que M.
votre frere veuille bien me guider dans les routes que je dois tenir: il peut
être assuré que je me serai un principe inviolable de suivre entiérement, &
selon toute la petite portée de mes lumieres & de mes talens, les routes
qu'il aura pris la peine de me prescrire
avec votre agrément.
Le but que l'on doit se proposer dans
l'éducation d'un jeune homme , c'est de lui former le coeur , le jugement ,
& l'esprit; & cela dans l'ordre que je les nomme : la plupart des
maîtres, les pédans sur - tout, regardent l'acquisition & l'entassement des
sciences comme l'unique objet d'une belle éducation , sans penser que souvent
comme dit Moliere :
Un sot savant est
sot plus qu'un sot ignorant.
[10] D'un autre côté bien des peres méprisant assez tout ce qu'on appelle
études, ne se soucient gueres que de former leurs enfans aux exercices du corps
& à la connoissance du monde. Entre ces extrémités nous prendrons un juste
milieu pour conduire M. votre fils; les sciences ne doivent pas être négligées,
j'en parlerai tout-à-l'heure , mais aussi elles ne doivent pas précéder les
moeurs sur-tout dans un esprit pétillant & plein de feu, peu capable
d'attention jusqu'à un certain âge , & dont le caractere se trouvera décidé
très à bonne heure. A quoi sert à un homme le savoir de Varron , si d'ailleurs
il ne sait pas penser juste : que s'il a eu le malheur de laisser corrompre son
coeur, les sciences sont dans sa tête comme autant d'armes entre les mains d'un
furieux. De deux personnes également engagées dans le vice, le moins habile
sera toujours le moins de mal , & les sciences, même les plus spéculatives
& les plus, éloignées en apparence de la société , ne laissent pas
d'exercer l'esprit, & de lui donner en l'exerçant, une force dont il est
facile d'abuser dans le commerce de la vie quand on a le coeur mauvais.
Il y a plus à l'égard de M. de Ste. Marie. Il a
conçu un dégoût si fort contre tout ce qui porte le nom d'étude &
d'application, qu'il faudra beaucoup d'art & de tans pour le détruire ,
& il seroit fâcheux que ce tems-là fût perdu pour lui: car il y auroit trop
d'inconvéniens à le contraindre, & il vaudroit encore mieux qu'il ignorât
entièrement ce que c'est qu,'études & que sciences , que de ne les
connoître que pour les dé tester.
A l'égard de la religion & de la morale; ce
n'est point par [11] la multiplicité des préceptes qu'on pourra parvenir à lui
en inspirer des principes solides qui servent de réglé à sa conduite pour le
reste de sa vie. Excepté les élémens à la portée de son âge, on doit moins
songer à fatiguer sa mémoire d'un détail de loix & de devoirs, qu'à
disposer son esprit & son coeur à les connoître & à les goûter, à
mesure que l'occasion se présentera de les lui développer ; & c'est par-là
même que ces préparatifs sont tout-à-fait à la portée de son âge & de son
esprit, parce qu'ils ne renferment que des sujets curieux & intéressans sur
le commerce civil, sur les arts & les métiers , & sur la maniere variée
dont la Providence a rendu tous les hommes utiles & nécessaires les uns aux
autres. Ces sujets qui sont plutôt des matieres de conversations & de
promenades que d'études réglées , auront encore divers avantages dont l'effet
me paroît infaillible.
Premiérement ; n'affectant point
désagréablement son esprit par des idées de contrainte & d'étude réglée ,
& n'exigeant pas de lui une attention pénible & continue, ils n'auront
rien de nuisible à sa santé. En second lieu, ils accoutumeront à bonne heure
son esprit à la réflexion & à considérer les choses par leurs suites &
par leurs effets. 3°. Ils le rendront curieux & lui inspireront du
goût pour les sciences naturelles.
Je devrois ici aller au-devant d'une impression
qu'on pourroit recevoir de mon projet , en s'imaginant que je ne cherche qu'a
m'égayer moi-même & à me débarrasser de ce que les leçons ont de sec &
d'ennuyeux , pour me procurer une occupation plus agréable. Je ne crois pas ,
Monsieur , qu'il puisse vous tomber dans l'esprit de penser ainsi sur mon
compte. [12]Peut-être jamais homme ne se fit une affaire plus importante que
celle que je me fais de l'éducation de Mrs. vos enfans, pour peu que vous
veuilliez seconder mon zele: vous n'avez pas eu lieu de vous
appercevoir jusqu'à présent que
je cherche à fuir le travail , mais je ne crois point que pour se donner un air
de zele & d'occupation , un maître doive affecter de sur-charger ses éleves
d'un travail rebutant & sérieux , de leur montrer toujours une contenance
sévere & fâchée, & de se faire ainsi à leurs dépens la réputation
d'homme exact & laborieux. Pour moi , Monsieur, je le déclare une sois pour
toutes ; jaloux jusqu'au scrupule de l'accomplissement de mon devoir, je suis
incapable de m'en relâcher jamais : mon goût ni mes principes ne me portent ni
à la paresse ni au relâchement: mais de deux voies pour m'assurer le même
succès je préférerai toujours celle qui coûtera le moins de peine & de
désagrément à mes éleves , & j'ose assurer, sans vouloir passer pour un
homme très-occupé , que moins ils travailleront en apparence , & plus en effet
je travaillerai pour eux.
S'il y a quelques occasions où la sévérité soit
nécessaire à l'égard des enfans , c'est dans les cas où les moeurs sont
attaquées , ou quand il s'agit de corriger de mauvaises habitudes. Souvent ,
plus un enfant a d'esprit & plus la connoissance de ses propres avantages
le rend indocile sur ceux qui lui restent à acquérir. De-là , le mépris des
inférieurs , la désobéissance aux supérieurs , & l'impolitesse avec les
égaux : quand on se croit parfait, dans quels travers ne donne-t-on pas ? M. de Ste. Marie a trop d'intelligence pour ne pas sentir ses belles
qualités , mais si l'on n'y prend garde il y comptera trop, [13] &
négligera d'en tirer tout le parti qu'il faudroit. Ces semences de vanité ont
déjà produit en lui bien des petits penchans nécessaires à corriger. C'est à
cet égard, Monsieur, que nous ne saurions agir avec trop de correspondance,
& il est très-important que dans les occasions où l'on aura lieu d'être
mécontent de lui , il ne trouve de toutes parts qu'une apparence de mépris
& d'indifférence, qui le mortisiera
d'autant plus que ces marques
de froideur ne lui seront point ordinaires. C'est punir l'orgueil par ses
propres armes & l'attaquer dans sa source même, & l'on peut s'assurer
que M. de Ste. Marie est trop bien né pour n'être pas infiniment sensible à
l'estime des personnes qui lui sont cheres.
La droiture du coeur, quand elle est affermie
par le raisonnement , est la source de la justesse de l'esprit ; un honnête
homme pense presque toujours juste , & quand on est accoutumé dès l'enfance
à ne pas s'étourdir sur la réflexion , & à ne se livrer au plaisir présent
qu'après en avoir pesé les suites & balancé les avantages avec les
inconvéniens , on a presque, avec un peu d'expérience, tout l'acquis nécessaire
pour former le jugement. Il semble en effet , que le bon sens dépend encore
plus des sentimens du coeur que des lumieres de l'esprit, & l'on éprouve
que les gens les plus savans & les plus éclairés ne sont pas toujours ceux
qui le conduisent le mieux dans les affaires de la vie : ainsi après avoir
rempli M. de Ste. Marie de bons principes de morale , on pourroit le regarder
en un sens comme assez avancé dans la science du raisonnement mais s'il est
quelque point important dans son éducation c'est sans contredit celui-là ,
& l'on ne sauroit trop bien lui apprendre [14] à connoître les hommes , à
savoir les prendre par leurs vertus & même par leurs foibles pour les
amener à son but , & à choisir toujours le meilleur parti dans les occasions
difficiles. Cela dépend en partie de la maniere dont on l'exercera à considérer
les objets & à les retourner de toutes leurs faces , & en partie de
l'usage du monde. Quant au premier point , vous y pouvez contribuer beaucoup ,
Monsieur, & avec un très-grand succès , en feignant quelquefois de le
consulter sur la maniere dont vous devez vous conduire dans des incidens
d'invention; cela flattera sa vanité, & il ne regardera point comme un
travail le tems qu'on mettra à délibérer sur une affaire où sa voix sera comptée
pour quelque chose. C'est dans de telles conversations qu'on peut lui donner le
plus de lumieres sur la science du monde, & il apprendra plus dans deux
heures de tems par ce moyen , qu'il ne seroit en un an par des instructions en
regle ; mais il faut observer de ne lui présenter que des matieres
proportionnées à son âge , & surtout l'exercer long-tems sur des sujets où
le meilleur parti se présente aisément ; tant afin de l'amener facilement à le
trouver comme de lui-même , que pour éviter de lui faire envisager les affaires
de la vie , comme une suite de problêmes où les divers partis paroissant
également probables , il seroit presque indifférent de se déterminer plutôt
pour l'un que pour l'autre , ce qui le meneroit à l'indolence dans le
raisonnement & à l'indifférence dans la conduite.
L'usage du monde est aussi d'une nécessité
absolue & d'autant plus pour M. de Ste. Marie que , né timide, il a besoin
de voir souvent compagnie pour apprendre à s'y trouver en [15] liberté , &
à s'y conduire avec ces graces & cette aisance qui caractérisent l'homme du
monde & l'homme aimable. Pour cela , Monsieur , vous auriez la bonté de
m'indiquer deux ou trois maisons où je pourrois le mener quelquefois par forme
de délassement & de récompense ; il est vrai qu'ayant à corriger en
moi-même les défauts que je cherche à prévenir en lui , je pourrois paroître
peu propre à cet usage. C'est à vous Monsieur & à Madame sa mere à voir ce
qui convient, & à vous donner la peine de le conduire quelquefois avec vous
si vous jugez que cela lui fait plus avantageux. Il sera bon aussi que quand on
aura du monde on le retienne dans la chambre , & qu'en l'interrogeant
quelquefois & à propos sur les matieres de la conversation , on lui donne
lieu de s'y mêler insensiblement. Mais il y a un point sur lequel je crains de
ne me pas trouver tout-à-fait de votre sentiment. Quand M. de Ste. Marie se
trouve en compagnie sous vos yeux , il badine & s'égaye autour de vous,
& n'a des yeux que pour son papa ; tendresse bien flatteuse & bien
aimable, mais s'il est contraint d'aborder une autre personne ou de lui parler,
aussi-tôt il est décontenancé , il ne peut marcher ni dire un seul mot , ou
bien il prend l'extrême & lâche quelque indiscrétion. Voilà qui est
pardonnable à son âge mais enfin on grandit , & ce qui convenoit hier ne
convient plus aujourd'hui , & j'ose dire qu'il n'apprendra jamais à se
présenter, tant qu'il gardera ce défaut. La raison en est, qu'il n'est point en
compagnie quoiqu'il y ait du monde autour de lui; de peur d'être contraint de
se gêner il affecte de ne voir personne, & le papa lui sert d'objet pour se
distraire de tous les autres. Cette hardiesse forcée bien [16] loin de détruire
sa timidité ne sera surement que l'enraciner davantage , tant qu'il n'osera
point envisager une assemblée ni répondre à ceux qui lui adressent la parole.
Pour prévenir cet inconvénient , je crois , Monsieur , qu'il seroit bien de le
tenir quelquefois éloigné de vous, soit à table soit ailleurs, & de le
livrer aux étrangers pour l'accoutumer de se familiariser avec eux.
On concluroit très-mal si de tout ce que je
viens de dire, on concluroit que me voulant débarrasser de la peine
d'enseigner, ou peut-être, par mauvais goût méprisant les sciences , je n'ai
nul dessein d'y former M. votre fils, & qu'après lut avoir enseigné les
élémens indispensables , je m'en tiendrai là , sans me mettre en peine de le
pousser dans les études convenables. Ce n'est pas ceux qui me connoîtront qui
raisonneroient ainsi ; on sait mon goût déclaré pour les sciences, & je les
ai assez cultivées pour avoir dû y faire des progrès pour peu que j'eusse en de
disposition.
On a beau parler au désavantage des études
& tâcher d'en anéantir la nécessité , & d'en grossir les mauvais
effets, il sera toujours beau & utile de savoir ; & quant au pédantisme
, ce n'est pas l'étude même qui le donne , mais la mauvaise disposition du
sujet. Les vrais savans sont polis & ils sont modestes , parce que la
connoissance de ce qui leur manque , les empêche de tirer vanité de ce qu'ils
ont , & il n'y a que les petits génies & les demi-savans qui croyant de
savoir tout , méprisent orgueilleusement ce qu'ils ne connoissent point.
D’ailleurs, le goût des lettres est d'une grande ressource dans la vie , même
pour un homme d'épée. Il est bien gracieux de [17] n'avoir pas toujours besoin
du concours des autres hommes pour se procurer des plaisirs , & il se
commet tant d'injustices dans le monde , l'on y est sujet à tant de revers ,
qu'on a souvent occasion de s'estimer heureux de trouver des amis & des
consolateurs dans son cabinet , au défaut de ceux que le monde nous ôte ou nous
refuse.
Mais il s'agit d'en faire naître le goût à M.
votre fils , qui témoigne actuellement une aversion horrible pour tout ce qui
sent l'application. Déjà la violence n'y doit concourir en rien , j'en ai dit
la raison ci-devant mais pour que cela revienne naturellement , il faut
remonter jusqu'à la source de cette antipathie. Cette source est un goût
excessif de dissipation qu'il a pris en badinant avec ses freres & sa soeur
, qui fait qu'il ne peut souffrir qu'on l'en distraise un instant, & qu'il
prend en aversion tout ce qui produit cet effet: car d'ailleurs , je me suis
convaincu qu'il n'a nulle haine pour l'étude en elle-même , & qu'il y a même
des dispositions dont on peut se promettre beaucoup. Pour remédier à cet
inconvénient , il faudroit lui procurer d'autres amusemens qui le détachassent
des niaiseries auxquelles il s'occupe , & pour cela , le tenir un peu
séparé de ses freres & de sa soeur ; c'est ce qui ne se peut gueres faire
dans un appartement comme le mien , trop petit pour les mouvemens d'un enfant
aussi vis & où même il seroit dangereux d'altérer sa santé , si l'on
vouloit le contraindre d'y rester trop renfermé. Il seroit plus important, Monsieur
, que vous ne pensez, d'avoir une chambre raisonnable pour y faire son étude
& son séjour ordinaire ; je tâcherois de la lui rendre aimable par ce [18]
que je pourrois lui présenter de plus riant , & ce seroit déjà beaucoup de
gagné que d'obtenir qu'il se plût dans l'endroit où il doit étudier. Alors pour
le détacher insensiblement de ces badinages puériles , je me mettrois de moitié
de tous ses amusemens , & je lui en procurerois des plus propres à lui
plaire & à exciter sa curiosité, de petits jeux , des découpures , un peu
de dessein , la musique , les instrumens, un prisme, un microscope , un verre
ardent , & mille autres petites curiosités me fourniroient des sujets de le
divertir & de l'attacher peu-à-peu à son appartement , au point de s'y
plaire plus que par-tout ailleurs. D'un autre côté , on auroit soin de me
l'envoyer dès qu'il seroit levé sans qu'aucun prétexte , pût l'en dispenser ;
l'on ne permettroit point qu'il allât dandinant par la maison, ni qu'il se
réfugiât près de vous aux heures de son travail, & afin de lui faire
regarder l'étude comme d'une importance que rien ne pourroit balancer , on
éviteroit de prendre ce tems pour le peigner, le friser, ou lui donner quelque
autre soin nécessaire. Voici , par rapport à moi , comment je m'y prendrois
pour l'amener insensiblement à l'étude de son propre mouvement. Aux heures où
je voudrois l'occuper, je lui retrancherois toute espece d'amusement , & je
lui proposerois le travail de cette heure-là; s'il ne s'y livroit pas de bonne
grâce , je ne ferois pas même semblant de m'en appercevoir, & je le
laifferois seul & sans amusement se morfondre , jusqu'à ce que l'ennui
d'être absolument sans rien faire l'eût ramené de lui-même à ce que j'exigeois
de lui ; alors j’affecterois de répandre un enjouement une gaîté sur son
travail qui lui fît sentir la différence qu'il [19] y a, même pour le plaisir,
de la fainéantise à une occupation honnête. Quand ce moyen ne réussiroit pas ,
je ne le maltraiterais point ; mais je lui retrancherois toute récréation pour
ce jour là , en lui disant froidement que je ne prétends point le faire étudier
par force: mais que le divertissement n'étant légitime que quand il est le
délassement du travail , ceux qui ne sont rien n'en ont aucun besoin : de plus
, vous auriez la bonté de convenir avec moi d'un signe par lequel sans
apparence d'intelligence , je pourrois vous témoigner de même qu'à Madame sa
mere quand je serois mécontent de lui. Alors la froideur & l'indifférence
qu'il trouveroit de toutes parts , sans cependant lui faire le moindre reproche
, le surprendrait d'autant plus qu'il ne s'appercevroit point que je me fusse
plaint de lui & il se porteroit à croire que comme la récompense naturelle
du devoir est l'amitié & les caresses de ses supérieurs , de même la
fainéantise & l’oisiveté portent avec elles un certain caractere méprisable
qui se fait d'abord sentir, & qui refroidit tout le monde à son égard.
J'ai connu un pere tendre qui ne s'en fioit pas
tellement à un mercenaire sur l'instruction de ses enfans , qu'il ne voulût
lui-même y avoir l'oeil; le bon pere , pour ne rien négliger de tout ce qui
pouvoit donner de l'émulation à ses enfans, avoit adopté les mêmes moyens que
j'expose ici. Quand il revoyoit ses enfans il jettoit avant que de les aborder
un coup-d'oeil sur leur gouverneur : lorsque celui-ci touchoit de la main
droite le premier bouton de son habit , c'étoit une marque qu'il étoit content,
& le pere caressoit son fils à son ordinaire; si le gouverneur touchoit le
second, alors c'étoit [20] marque d'une parfaite satisfaction, & le pere ne
donnoit point de bornes à la tendresse de ses caresses & y ajoutoit
ordinairement quelque cadeau , mais sans affectation : quand le gouverneur ne
faisoit aucun signe, cela vouloit dire qu'il étoit mal satisfait , & la
froideur du pere répondoit au mécontentement du maître: mais , quand de la main
gauche celui-ci touchoit sa premiere boutonniere , le pere faisoit sortir son
fils de sa présence & alors le gouverneur lui expliquoit les fautes de
l'enfant. J'ai vu ce jeune seigneur acquérir en peu de tems de si grandes
perfections , que je crois qu'on ne peut trop bien augurer d'une méthode qui a
produit de si bons effets : ce n'est aussi qu'une harmonie & une
correspondance parfaite entre un pere & un précepteur qui peut assurer le
succès d'une bonne éducation ; & comme le meilleur pere se donneroit
vainement des mouvemens pour bien élever son fils, si d'ailleurs il le laissoit
entre les mains d'un précepteur inattentif, de même le plus intelligent &
le plus zélé de tous les maîtres prendroit des peines inutiles , si le pere ,
au lieu de le seconder , détruisoit son ouvrage par des démarches à
contre-tems.
Pour que M. votre fils prenne ses études à
coeur , je crois, Monsieur, que vous devez témoigner y prendre vous-même
beaucoup de part. Pour cela vous auriez la bonté de l'interroger quelquefois
sur ses progrès , mais dans les tems seulement & sur les matieres où il
aura le mieux fait, afin de n'avoir que du contentement & de la
satisfaction à lui marquer, non pas cependant par de trop grands éloges,
propres à lui inspirer de l'orgueil & à le faire trop compter sur lui-même.
[21] Quelquefois aussi , mais plus rarement, votre examen rouleroit sur les
matieres où il se sera négligé ; alors vous vous informeriez de sa santé &
des causes de son relâchement , avec des marques d'inquiétude qui lui en
communiqueroient à lui-même.
Quand vous , Monsieur, ou Madame sa mere aurez
quelque cadeau à lui faire , vous aurez la bonté de choisir les tems où il y
aura le plus lieu d'être content de lui , ou du moins de m'en avertir d'avance
, afin que j'évite dans ce tems-là de l'exposer à me donner sujet de m'en
plaindre ; car à cet âge-là les moindres irrégularités portent coup.
Quant à l'ordre même de ses études , il sera très-simple
pendant les deux ou trois premieres années. Les élémens du latin , de
l'histoire & de la géographie partageront son tems: à l'égard du latin , je
n'ai point dessein de l'exercer par une étude trop méthodique , & moins
encore par la composition des thêmes ; les thèmes , suivant M. Rollin , sont la
croix des enfans , & dans l'intention où je suis de lui rendre ses études
aimables, je me garderai bien de le faire passer par cette croix , ni de lui
mettre dans la tête les mauvais gallicismes de mon latin, au lieu de celui de
Tite-Live, de César & de Cicéron. D'ailleurs un jeune homme , sur-tout s'il
est destiné à l'épée, étudie le latin pour l'entendre & non pour l'écrire ,
chose dont il ne lui arrivera pas d'avoir besoin une fois en sa vie. Qu'il traduise
donc les anciens auteurs & qu'il prenne dans leur lecture le goût de la
bonne latinité & de la belle littérature, c'est tout ce que j'exigerai de
lui à cet égard.
Pour l'histoire & la géographie , il faudra
seulement lui en [22] donner d'abord une teinture aisée , d'où je bannirai tout
ce qui lent trop la sécheresse & l'étude , réservant pour un âge plus
avancé les difficultés les plus nécessaires de la chronologie & de la
sphere. Au reste, m'écartant un peu du plan ordinaire des études , je m'attacherai
beaucoup plus à l'histoire moderne qu'à l'ancienne , parce que je la crois
beaucoup plus convenable à un officier, & que d'ailleurs je suis convaincu
sur l'histoire moderne en général de ce que dit M. l'abbé de . . .de celle de
France en particulier , qu'elle n'abonde pas moins en grands traits que
l'histoire ancienne , & qu'il n'a manqué que de meilleurs historiens pour
les mettre dans un aussi beau jour.
Je suis d'avis de supprimer à M. de Ste. Marie
toutes ces especes d'études, où sans aucun usage solide on fait languir la
jeunesse pendant nombre d'années : la rhétorique , la logique & la
philosophie scolastique sont à mon sens toutes choses très-superflues pour lui
, & que d'ailleurs je serois peu propre à lui enseigner ; seulement quand
il en sera tems , je lui serai lire la logique de Port-Royal &, tout au
plus , l'art de parler du P. Lamai , mais sans l'amuser d'un côté au détail des
tropes & des figures, ni de l'autre aux vaines subtilités de la dialectique
; j'ai dessein seulement de l'exercer à la précision & à la pureté dans le
style, à l'ordre & à la méthode dans ses raisonnemens , & à se faire un
esprit de justesse qui lui serve à démêler le faux orné, de la vérité simple ,
toutes les fois que l'occasion s’en présentera.
L'histoire naturelle peut passer aujourd'hui,
par la maniere dont elle est traitée, pour la plus intéressante de toutes les
[23] sciences que les hommes cultivent, & celle qui nous rament le plus
naturellement de l'admiration des ouvrages à l'amour, de l'ouvrier. Je ne
négligerai pas de le rendre curieux sur les matieres qui y ont rapport, &
je me propose de l’y introduire dans deux ou trois ans par la lecture du
spectacle de la nature que je serai suivre de celle de Niuventyt.
On ne va pas loin en physique sans le secours
des mathématiques, & je lui en ferai faire une année, ce qui servira encore
à lui apprendre à raisonner conséquemment & à s'appliquer avec un peu
d'attention, exercice dont il aura grand besoin. Cela le mettra aussi à portée
de se faire mieux considérer parmi les officiers, dont une teinture de
mathématiques & de fortifications fait une partie du métier.
Enfin , s'il arrive que mon éleve reste assez
long-tems entre mes mains, je hasarderai de lui donner quelque connoissance de la
morale & du droit naturel par la lecture de Puffendorf & de Grotius ;
parce qu'il est digne d'un honnête homme & d'un homme raisonnable de
connoître les principes du bien & du mal, & les fondemens sur lesquels
la société dont il fait partie est établie.
En faisant succéder ainsi les sciences les unes
aux autres, je ne perdrai point l'histoire de vue , comme le principal objet de
toutes ses études , & celui dont les branches s'étendent le plus loin sur
toutes les autres sciences. Je le ramenerai au bout de quelques années à ses
premiers principes avec plus de méthode & de détail ; & je tâcherai de
lui en faire tire alors tout le profit qu'on peut espérer de cette étude.
Je me propose aussi de lui faire une récréation
amusante [24] de ce qu'on appelle proprement Belles - Lettres, comme la
connoissance des livres & des auteurs, la critique, la poésie, le style,
l'éloquence , le théâtre, & en un mot tout ce qui peut contribuer à lui
former le goût & à lui présenter l'étude sous une face riante.
Je ne m'arrêterai pas davantage sur cet
article; parce qu'après avoir donné une légere idée de la route que je m'étois
à-peu-près, proposé de suivre dans les études de mon élève , j'espere que M.
votre, frere voudra bien vous tenir la promesse qu'il vous a faite de nous
dresser un projet qui puisse me servir de guide dans un chemin aussi nouveau
pour moi. Je le supplie d'avance d'être assuré que je m'y tiendrai attaché avec
une exactitude & un soin qui le convaincra du profond respect que j'ai pour
ce qui vient de sa part , & j'ose vous répondre qu'il ne tiendra pas à mon
zele & à mon attachement que Mrs. ses neveux ne deviennent des hommes
parfaits.
FIN.