LES CONFESSIONS

 

LIVRE PREMIER

1712 - 1728

 

Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont

l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes

semblables un homme dans toute la vérité de la nature; et cet

homme, ce sera moi.

Moi seul. Je sens mon cur, et je connais les hommes. Je ne

suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus; j'ose croire n'être

fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux,

au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser

le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut

juger qu'après m'avoir lu.

Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle

voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le

souverain juge. Je dirai hautement: Voilà ce que j'ai fait, ce

que j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et le mal avec la

même franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon;

et s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent, ce

n'a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut

de mémoire. J'ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu

l'être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel

que je fus: méprisable et vil quand je l'ai été; bon, généreux,

sublime, quand je l'ai été: j'ai dévoilé mon intérieur tel que tu

l'as vu toi-même. Être éternel, rassemble autour de moi

l'innombrable foule de mes semblables; qu'ils écoutent mes

confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils

rougissent de mes misères. Que chacun d'eux découvre à son tour

son cur au pied de ton trône avec la même sincérité, et puis

qu'un seul te dise, s'il l'ose: je fus meilleur que cet homme-là.

Je suis né à Genève, en 1712 d'Isaac Rousseau, Citoyen, et

de Susanne Bernard, Citoyenne. Un bien fort médiocre, à partager

entre quinze enfants, ayant réduit presque à rien la portion de

mon père, il n'avait pour subsister que son métier d'horloger,

dans lequel il était à la vérité fort habile. Ma mère, fille du

ministre Bernard, était plus riche: elle avait de la sagesse et

de la beauté. Ce n'était pas sans peine que mon père l'avait

obtenue. Leurs amours avaient commencé presque avec leur vie; dès

l'âge de huit à neuf ans ils se promenaient ensemble tous les

soirs sur la Treille; à dix ans ils ne pouvaient plus se quitter.

La sympathie, l'accord des âmes, affermit en eux le sentiment

qu'avait produit l'habitude. Tous deux, nés tendres et sensibles,

n'attendaient que le moment de trouver dans un autre la même

disposition, ou plutôt ce moment les attendait eux-mêmes, et

chacun d'eux jeta son cur dans le premier qui s'ouvrit pour le

recevoir. Le sort, qui semblait contrarier leur passion, ne fit

que l'animer. Le jeune amant ne pouvant obtenir sa maîtresse se

consumait de douleur: elle lui conseilla de voyager pour

l'oublier. Il voyagea sans fruit, et revint plus amoureux que

jamais. Il retrouva celle qu'il aimait tendre et fidèle. Après

cette épreuve, il ne restait qu'à s'aimer toute la vie; ils le

jurèrent, et le ciel bénit leur serment.

Gabriel Bernard, frère de ma mère, devint amoureux d'une des

surs de mon père; mais elle ne consentit à épouser le frère

qu'à condition que son frère épouserait la sur. L'amour

arrangea tout, et les deux mariages se firent le même jour. Ainsi

mon oncle était le mari de ma tante, et leurs enfants furent

doublement mes cousins germains. Il en naquit un de part et

d'autre au bout d'une année; ensuite il fallut encore se séparer.

Mon oncle Bernard était ingénieur: il alla servir dans

l'Empire et en Hongrie sous le prince Eugène. Il se distingua au

siège et à la bataille de Belgrade. Mon père, après la naissance

de mon frère unique, partit pour Constantinople, où il était

appelé, et devint horloger du sérail. Durant son absence, la

beauté de ma mère, son esprit, ses talents, lui attirèrent des

hommages. M. de la Closure, résident de France, fut un des plus

empressés à lui en offrir. Il fallait que sa passion fût vive,

puisque au bout de trente ans je l'ai vu s'attendrir en me

parlant d'elle. Ma mère avait plus que de la vertu pour s'en

défendre; elle aimait tendrement son mari. Elle le pressa de

revenir: il quitta tout, et revint. Je fus le triste fruit de ce

retour. Dix mois après, je naquis infirme et malade. Je coûtai la

vie à ma mère, et ma naissance fut le premier de mes malheurs.

Je n'ai pas su comment mon père supporta cette perte, mais

je sais qu'il ne s'en consola jamais. Il croyait la revoir en

moi, sans pouvoir oublier que je la lui avais ôtée; jamais il ne

m'embrassa que je ne sentisse à ses soupirs, à ses convulsives

étreintes, qu'un regret amer se mêlait à ses caresses: elles n'en

étaient que plus tendres. Quand il me disait: Jean-Jacques,

parlons de ta mère; je lui disais: Hé bien! mon père, nous allons

donc pleurer; et ce mot seul lui tirait déjà des larmes. Ah!

disait-il en gémissant, rends-la-moi, console-moi d'elle, remplis

le vide qu'elle a laissé dans mon âme. T'aimerais-je ainsi, si tu

n'étais que mon fils? Quarante ans après l'avoir perdue, il est

mort dans les bras d'une seconde femme, mais le nom de la

première à la bouche, et son image au fond du cur.

Tels furent les auteurs de mes jours. De tous les dons que

le ciel leur avait départis, un cur sensible est le seul qu'ils

me laissèrent; mais il avait fait leur bonheur, et fit tous les

malheurs de ma vie.

J'étais né presque mourant; on espérait peu de me conserver.

J'apportai le germe d'une incommodité que les ans ont renforcée,

et qui maintenant ne me donne quelquefois des relâches que pour

me laisser souffrir plus cruellement d'une autre façon. Une sur

de mon père, fille aimable et sage, prit si grand soin de moi

qu'elle me sauva. Au moment où j'écris ceci, elle est encore en

vie, soignant, à l'âge de quatre-vingts ans, un mari plus jeune

qu'elle, mais usé par la boisson. Chère tante, je vous pardonne

de m'avoir fait vivre, et je m'afflige de ne pouvoir vous rendre

à la fin de vos jours les tendres soins que vous m'avez prodigués

au commencement des miens! J'ai aussi ma mie Jacqueline encore

vivante, saine et robuste. Les mains qui m'ouvrirent les yeux à

ma naissance pourront me les fermer à ma mort.

Je sentis avant de penser; c'est le sort commun de

l'humanité. Je l'éprouvai plus qu'un autre. J'ignore ce que je

fis jusqu'à cinq ou six ans. Je ne sais comment j'appris à lire;

je ne me souviens que de mes premières lectures et de leur effet

sur moi: c'est le temps d'où je date sans interruption la

conscience de moi-même. Ma mère avait laissé des romans; nous

nous mîmes à les lire après souper, mon père et moi. Il n'était

question d'abord que de m'exercer à la lecture par des livres

amusants; mais bientôt l'intérêt devint si vif que nous lisions

tour à tour sans relâche, et passions les nuits à cette

occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu'à la fin du

volume. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles,

disait tout honteux: allons nous coucher; je suis plus enfant que

toi.

En peu de temps j'acquis, par cette dangereuse méthode, non

seulement une extrême facilité à lire et à m'entendre, mais une

intelligence unique à mon âge sur les passions. Je n'avais aucune

idée des choses, que tous les sentiments m'étaient déjà connus.

Je n'avais rien conçu, j'avais tout senti. Ces émotions confuses,

que j'éprouvai coup sur coup, n'altéraient point la raison que je

n'avais pas encore; mais elles m'en formèrent une d'une autre

trempe, et me donnèrent de la vie humaine des notions bizarres et

romanesques, dont l'expérience et la réflexion n'ont jamais bien

pu me guérir.

Les romans finirent avec l'été de 1719. L'hiver suivant, ce

fut autre chose. La bibliothèque de ma mère épuisée, on eut

recours à la portion de celle de son père qui nous était échue.

Heureusement il s'y trouva de bons livres; et cela ne pouvait

guère être autrement, cette bibliothèque ayant été formée par un

Ministre, à la vérité, et savant même, car c'était la mode alors,

mais homme de goût et d'esprit. L'Histoire de l'Eglise et de

l'Empire par le Sueur, le Discours de Bossuet sur l'histoire

universelle, les Hommes illustres de Plutarque, L'Histoire de

Venise par Nani, les Métamorphoses d'Ovide, la Bruyère, les

Mondes de Fontenelle, ses Dialogues des morts, et quelques tomes

de Molière, furent transportés dans le cabinet de mon père, et je

les lui lisais tous les jours durant son travail. J'y pris un

goût rare, et peut-être unique à cet âge. Plutarque surtout

devint ma lecture favorite. Le plaisir que je prenais à le relire

sans cesse me guérit un peu des romans, et je préférai bientôt

Agésilas, Brutus, Aristide, à Orondate, Artamène et Juba. De ces

intéressantes lectures, des entretiens qu'elles occasionnaient

entre mon père et moi, se forma cet esprit libre et républicain,

ce caractère indomptable et fier, impatient de joug et de

servitude, qui m'a tourmenté tout le temps de ma vie dans les

situations les moins propres à lui donner l'essor. Sans cesse

occupé de Rome et d'Athènes, vivant pour ainsi dire avec leurs

grands hommes, né moi-même Citoyen d'une République, et fils d'un

père dont l'amour de la patrie était la plus forte passion, je

m'en enflammais à son exemple, je me croyais Grec ou Romain; je

devenais le personnage dont je lisais la vie: le récit des traits

de constance et d'intrépidité qui m'avaient frappé me rendait les

yeux étincelants et la voix forte. Un jour que je racontais à

table l'aventure de Scévola, on fut effrayé de me voir avancer et

tenir la main sur un réchaud pour représenter son action.

J'avais un frère plus âgé que moi de sept ans. Il apprenait

la profession de mon père. L'extrême affection qu'on avait pour

moi le faisait un peu négliger; et ce n'est pas cela que

j'approuve. Son éducation se sentit de cette négligence. Il prit

le train du libertinage, même avant l'âge d'être un vrai

libertin. On le mit chez un autre maître, d'où il faisait des

escapades comme il en avait fait de la maison paternelle. Je ne

le voyais presque point; à peine puis-je dire avoir fait

connaissance avec lui; mais je ne laissais pas de l'aimer

tendrement, et il m'aimait autant qu'un polisson peut aimer

quelque chose. Je me souviens qu'une fois que mon père le

châtiait rudement et avec colère, je me jetai impétueusement

entre eux deux, l'embrassant étroitement. Je le couvris ainsi de

mon corps, recevant les coups qui lui étaient portés; et je

m'obstinai si bien dans cette attitude, qu'il fallut enfin que

mon père lui fît grâce, soit désarmé par mes cris et mes larmes,

soit pour ne pas me maltraiter plus que lui. Enfin mon frère

tourna si mal qu'il s'enfuit et disparut tout à fait. Quelque

temps après on sut qu'il était en Allemagne. Il n'écrivit pas une

seule fois. On n'a plus eu de ses nouvelles depuis ce temps-là;

et voilà comment je suis demeuré fils unique.

Si ce pauvre garçon fut élevé négligemment, il n'en fut pas

ainsi de son frère; et les enfants des rois ne sauraient être

soignés avec plus de zèle que je le fus durant mes premiers ans,

idolâtré de tout ce qui m'environnait, et toujours, ce qui est

bien plus rare, traité en enfant chéri, jamais en enfant gâté.

Jamais une seule fois, jusqu'à ma sortie de la maison paternelle,

on ne m'a laissé courir seul dans la rue avec les autres enfants;

jamais on n'eut à réprimer en moi ni à satisfaire aucune de ces

fantasques humeurs qu'on impute à la nature, et qui naissent

toutes de la seule éducation. J'avais les défauts de mon âge;

j'étais babillard, gourmand, quelquefois menteur. J'aurais volé

des fruits, des bonbons, de la mangeaille; mais jamais je n'ai

pris plaisir à faire du mal, du dégât, à charger les autres, à

tourmenter de pauvres animaux. Je me souviens pourtant d'avoir

une fois pissé dans la marmite d'une de nos voisines, appelée

madame Clot, tandis qu'elle était au prêche. J'avoue même que ce

souvenir me fait encore rire, parce que madame Clot, bonne femme

au demeurant, était bien la vieille la plus grognon que je connus

de ma vie. Voilà la courte et véridique histoire de tous mes

méfaits enfantins.

Comment serais-je devenu méchant, quand je n'avais sous les

yeux que des exemples de douceur, et autour de moi que les

meilleures gens du monde? Mon père, ma tante, ma mie, mes

parents, nos amis, nos voisins, tout ce qui m'environnait ne

m'obéissait pas à la vérité, mais m'aimait; et moi je les aimais

de même. Mes volontés étaient si peu excitées et si peu

contrariées qu'il ne me venait pas dans l'esprit d'en avoir. Je

puis jurer que, jusqu'à mon asservissement sous un maître, je

n'ai pas su ce que c'était qu'une fantaisie. Hors le temps que je

passais à lire ou écrire auprès de mon père, et celui où ma mie

me menait promener, j'étais toujours avec ma tante, à la voir

broder, à l'entendre chanter, assis ou debout à côté d'elle; et

j'étais content. Son enjouement, sa douceur, sa figure agréable,

m'ont laissé de si fortes impressions, que je vois encore son

air, son regard, son attitude: je me souviens de ses petits

propos caressants; je dirais comment elle était vêtue et coiffée,

sans oublier les deux crochets que ses cheveux noirs faisaient

sur ses tempes, selon la mode de ce temps-là.

Je suis persuadé que je lui dois le goût ou plutôt la

passion pour la musique, qui ne s'est bien développée en moi que

longtemps après. Elle savait une quantité prodigieuse d'airs et

de chansons qu'elle chantait avec un filet de voix fort douce. La

sérénité d'âme de cette excellente fille éloignait d'elle et de

tout ce qui l'environnait la rêverie et la tristesse. L'attrait

que son chant avait pour moi fut tel, que non seulement plusieurs

de ses chansons me sont toujours restées dans la mémoire, mais

qu'il m'en revient même, aujourd'hui que je l'ai perdue, qui,

totalement oubliées depuis mon enfance, se retracent à mesure que

je vieillis, avec un charme que je ne puis exprimer. Dirait-on

que moi, vieux radoteur, rongé de soucis et de peines, je me

surprends quelquefois à pleurer comme un enfant, en marmottant

ces petits airs d'une voix déjà cassée et tremblante? Il y en a

un surtout qui m'est bien revenu tout entier quant à l'air; mais

la seconde moitié des paroles s'est constamment refusée à tous

mes efforts pour me la rappeler, quoiqu'il m'en revienne

confusément les rimes. Voici le commencement, et ce que j'ai pu

me rappeler du reste:

 

Tircis, je n'ose

Ecouter ton chalumeau

Sous l'ormeau;

Car on en cause

Déjà dans notre hameau.

..........

..... un berger

..... s'engager

..... sans danger;

Et toujours l'épine est sous la rose.

 

Je cherche où est le charme attendrissant que mon cur

trouve à cette chanson: c'est un caprice auquel je ne comprends

rien; mais il m'est de toute impossibilité de la chanter jusqu'à

la fin sans être arrêté par mes larmes. J'ai cent fois projeté

d'écrire à Paris pour faire chercher le reste des paroles, si

tant est que quelqu'un les connaisse encore. Mais je suis presque

sûr que le plaisir que je prends à me rappeler cet air

s'évanouirait en partie, si j'avais la preuve que d'autres que ma

pauvre tante Suson l'ont chanté.

Telles furent les premières affections de mon entrée à la

vie; ainsi commençait à se former ou à se montrer en moi ce cur

à la fois si fier et si tendre, ce caractère efféminé, mais

pourtant indomptable, qui, flottant toujours entre la faiblesse

et le courage, entre la mollesse et la vertu, m'a jusqu'au bout

mis en contradiction avec moi-même, et a fait que l'abstinence et

la jouissance, le plaisir et la sagesse, m'ont également échappé.

Ce train d'éducation fut interrompu par un accident dont les

suites ont influé sur le reste de ma vie. Mon père eut un démêlé

avec un M. Gautier, capitaine en France, et apparenté dans le

Conseil. Ce Gautier, homme insolent et lâche, saigna du nez, et,

pour se venger, accusa mon père d'avoir mis l'épée à la main dans

la Ville. Mon père, qu'on voulut envoyer en prison, s'obstinait à

vouloir que, selon la loi, l'accusateur y entrât aussi bien que

lui: n'ayant pu l'obtenir, il aima mieux sortir de Genève et

s'expatrier pour le reste de sa vie, que de céder sur un point où

l'honneur et la liberté lui paraissaient compromis.

Je restai sous la tutelle de mon oncle Bernard, alors

employé aux fortifications de Genève. Sa fille aînée était morte,

mais il avait un fils de même âge que moi. Nous fûmes mis

ensemble à Bossey en pension chez le Ministre Lambercier, pour y

apprendre, avec le latin, tout le menu fatras dont on

l'accompagne sous le nom d'éducation.

Deux ans passés au village adoucirent un peu mon âpreté

romaine, et me ramenèrent à l'état d'enfant. A Genève, où l'on ne

m'imposait rien, j'aimais l'application, la lecture; c'était

presque mon seul amusement. A Bossey, le travail me fit aimer les

jeux qui lui servaient de relâche. La campagne était pour moi si

nouvelle que je ne pouvais me lasser d'en jouir. Je pris pour

elle un goût si vif, qu'il n'a jamais pu s'éteindre. Le souvenir

des jours heureux que j'y ai passés m'a fait regretter son séjour

et ses plaisirs dans tous les âges, jusqu'à celui qui m'y a

ramené. M. Lambercier était un homme fort raisonnable, qui, sans

négliger notre instruction, ne nous chargeait point de devoirs

extrêmes. La preuve qu'il s'y prenait bien est que, malgré mon

aversion pour la gêne, je ne me suis jamais rappelé avec dégoût

mes heures d'étude, et que, si je n'appris pas de lui beaucoup de

choses, ce que j'appris je l'appris sans peine, et n'en ai rien

oublié.

La simplicité de cette vie champêtre me fit un bien d'un

prix inestimable, en ouvrant mon cur à l'amitié. Jusqu'alors je

n'avais connu que des sentiments élevés, mais imaginaires.

L'habitude de vivre ensemble dans un état paisible m'unit

tendrement à mon cousin Bernard. En peu de temps j'eus pour lui

des sentiments plus affectueux que ceux que j'avais eus pour mon

frère, et qui ne se sont jamais effacés. C'était un grand garçon

fort efflanqué, fort fluet, aussi doux d'esprit que faible de

corps, et qui n'abusait pas trop de la prédilection qu'on avait

pour lui dans la maison, comme fils de mon tuteur. Nos travaux,

nos amusements, nos goûts étaient les mêmes: nous étions seuls,

nous étions de même âge, chacun des deux avait besoin d'un

camarade; nous séparer était, en quelque sorte, nous anéantir.

Quoique nous eussions peu d'occasions de faire preuve de notre

attachement l'un pour l'autre, il était extrême; et non seulement

nous ne pouvions vivre un instant séparés, mais nous n'imaginions

pas que nous puissions jamais l'être. Tous deux d'un esprit

facile à céder aux caresses, complaisants quand on ne voulait pas

nous contraindre, nous étions toujours d'accord sur tout. Si, par

la faveur de ceux qui nous gouvernaient, il avait sur moi quelque

ascendant sous leurs yeux, quand nous étions seuls j'en avais un

sur lui qui rétablissait l'équilibre. Dans nos études, je lui

soufflais sa leçon quand il hésitait; quand mon thème était fait,

je lui aidais à faire le sien, et, dans nos amusements, mon goût

plus actif lui servait toujours de guide. Enfin nos deux

caractères s'accordaient si bien, et l'amitié qui nous unissait

était si vraie, que, dans plus de cinq ans que nous fumes presque

inséparables, tant à Bossey qu'à Genève, nous nous battîmes

souvent, je l'avoue, mais jamais on n'eut besoin de nous séparer,

jamais une de nos querelles ne dura plus d'un quart d'heure, et

jamais nous ne portâmes l'un contre l'autre aucune accusation.

Ces remarques sont, si l'on veut, puériles, mais il en résulte

pourtant un exemple peut-être unique depuis qu'il existe des

enfants.

La manière dont je vivais à Bossey me convenait si bien,

qu'il ne lui a manqué que de durer plus longtemps pour fixer

absolument mon caractère. Les sentiments tendres, affectueux,

paisibles, en faisaient le fond. Je crois que jamais individu de

notre espèce n'eut naturellement moins de vanité que moi. Je

m'élevais par élans à des mouvements sublimes, mais je retombais

aussitôt dans ma langueur. Etre aimé de tout ce qui m'approchait

était le plus vif de mes désirs. J'étais doux, mon cousin

l'était; ceux qui nous gouvernaient l'étaient eux-mêmes. Pendant

deux ans entiers je ne fus ni témoin ni victime d'un sentiment

violent. Tout nourrissait dans mon cur les dispositions qu'il

reçut de la nature. Je ne connaissais rien d'aussi charmant que

de voir tout le monde content de moi et de toute chose. Je me

souviendrai toujours qu'au temple, répondant au catéchisme, rien

ne me troublait plus, quand il m'arrivait d'hésiter, que de voir

sur le visage de mademoiselle Lambercier des marques d'inquiétude

et de peine. Cela seul m'affligeait plus que la honte de manquer

en public, qui m'affectait pourtant extrêmement: car, quoique peu

sensible aux louanges, je le fus toujours beaucoup à la honte; et

je puis dire ici que l'attente des réprimandes de mademoiselle

Lambercier me donnait moins d'alarmes que la crainte de la

chagriner.

Cependant elle ne manquait pas au besoin de sévérité, non

plus que son frère; mais comme cette sévérité, presque toujours

juste, n'était jamais emportée, je m'en affligeais et ne m'en

mutinais point. J'étais plus fâché de déplaire que d'être puni,

et le signe du mécontentement m'était plus cruel que la peine

afflictive. Il est embarrassant de m'expliquer mieux, mais

cependant il le faut. Qu'on changerait de méthode avec la

jeunesse, si l'on voyait mieux les effets éloignés de celle qu'on

emploie toujours indistinctement, et souvent indiscrètement! La

grande leçon qu'on peut tirer d'un exemple aussi commun que

funeste me fait résoudre à le donner.

Comme mademoiselle Lambercier avait pour nous l'affection

d'une mère, elle en avait aussi l'autorité, et la portait

quelquefois jusqu'à nous infliger la punition des enfants quand

nous l'avions méritée. Assez longtemps elle s'en tint à la

menace, et cette menace d'un châtiment tout nouveau pour moi me

semblait très effrayante; mais après l'exécution, je la trouvai

moins terrible à l'épreuve que l'attente ne l'avait été: et ce

qu'il y a de plus bizarre est que ce châtiment m'affectionna

davantage encore à celle qui me l'avait imposé. Il fallait même

toute la vérité de cette affection et toute ma douceur naturelle

pour m'empêcher de chercher le retour du même traitement en le

méritant; car j'avais trouvé dans la douleur, dans la honte même,

un mélange de sensualité qui m'avait laissé plus de désir que de

crainte de l'éprouver derechef par la même main. Il est vrai que,

comme il se mêlait sans doute à cela quelque instinct précoce du

sexe, le même châtiment reçu de son frère ne m'eût point du tout

paru plaisant. Mais, de l'humeur dont il était, cette

substitution n'était guère à craindre: et si je m'abstenais de

mériter la correction, c'était uniquement de peur de fâcher

mademoiselle Lambercier; car tel est en moi l'empire de la

bienveillance, et même de celle que les sens ont fait naître,

qu'elle leur donna toujours la loi dans mon cur.

Cette récidive, que j'éloignais sans la craindre, arriva

sans qu'il y eût de ma faute, c'est-à-dire de ma volonté, et j'en

profitai, je puis dire, en sûreté de conscience. Mais cette

seconde fois fut aussi la dernière; car mademoiselle Lambercier,

s'étant aperçue à quelque signe que ce châtiment n'allait pas à

son but, déclara qu'elle y renonçait, et qu'il la fatiguait trop.

Nous avions jusque-là couché dans sa chambre, et même en hiver

quelquefois dans son lit. Deux jours après on nous fit coucher

dans une autre chambre, et j'eus désormais l'honneur, dont je me

serais bien passé, d'être traité par elle en grand garçon.

Qui croirait que ce châtiment d'enfant, reçu à huit ans par

la main d'une fille de trente, a décidé de mes goûts, de mes

désirs, de mes passions, de moi pour le reste de ma vie, et cela

précisément dans le sens contraire à ce qui devait s'ensuivre

naturellement? En même temps que mes sens furent allumés, mes

désirs prirent si bien le change, que, bornés à ce que j'avais

éprouvé, ils ne s'avisèrent point de chercher autre chose. Avec

un sang brûlant de sensualité presque dès ma naissance, je me

conservai pur de toute souillure jusqu'à l'âge où les

tempéraments les plus froids et les plus tardifs se développent.

Tourmenté longtemps sans savoir de quoi, je dévorais d'un il

ardent les belles personnes; mon imagination me les rappelait

sans cesse, uniquement pour les mettre en uvre à ma mode, et en

faire autant de demoiselles Lambercier.

Même après l'âge nubile, ce goût bizarre, toujours

persistant et porté jusqu'à la dépravation, jusqu'à la folie, m'a

conservé les murs honnêtes qu'il semblerait avoir dû m'ôter. Si

jamais éducation fut modeste et chaste, c'est assurément celle

que j'ai reçue. Mes trois tantes n'étaient pas seulement des

personnes d'une sagesse exemplaire, mais d'une réserve que depuis

longtemps les femmes ne connaissent plus. Mon père, homme de

plaisir, mais galant à la vieille mode, n'a jamais tenu, près des

femmes qu'il aimait le plus, des propos dont une vierge eût pu

rougir; et jamais on n'a poussé plus loin que dans ma famille et

devant moi le respect qu'on doit aux enfants. Je ne trouvai pas

moins d'attention chez M. Lambercier sur le même article; et une

fort bonne servante y fut mise à la porte pour un mot un peu

gaillard qu'elle avait prononcé devant nous. Non seulement je

n'eus jusqu'à mon adolescence aucune idée distincte de l'union

des sexes, mais jamais cette idée confuse ne s'offrit à moi que

sous une image odieuse et dégoûtante. J'avais pour les filles

publiques une horreur qui ne s'est jamais effacée: je ne pouvais

voir un débauché sans dédain, sans effroi même; car mon aversion

pour la débauche allait jusque-là, depuis qu'allant un jour au

petit Sacconex par un chemin creux, je vis, des deux côtés, des

cavités dans la terre, où l'on me dit que ces gens-là faisaient

leurs accouplements. Ce que j'avais vu de ceux des chiennes me

revenait aussi toujours à l'esprit en pensant aux autres, et le

cur me soulevait à ce seul souvenir.

Ces préjugés de l'éducation, propres par eux-mêmes à

retarder les premières explosions d'un tempérament combustible,

furent aidés, comme j'ai dit, par la diversion que firent sur moi

les premières pointes de la sensualité. N'imaginant que ce que

j'avais senti, malgré des effervescences de sang très incommodes,

je ne savais porter mes désirs que vers l'espèce de volupté qui

m'était connue, sans aller jamais jusqu'à celle qu'on m'avait

rendue haïssable, et qui tenait de si près à l'autre sans que

j'en eusse le moindre soupçon. Dans mes sottes fantaisies, dans

mes érotiques fureurs, dans les actes extravagants auxquels elles

me portaient quelquefois, j'empruntais imaginairement le secours

de l'autre sexe, sans penser jamais qu'il fût propre à nul autre

usage qu'à celui que je brûlais d'en tirer.

Non seulement donc c'est ainsi qu'avec un tempérament très

ardent, très lascif, très précoce, je passai toutefois l'âge de

puberté sans désirer, sans connaître d'autres plaisirs des sens

que ceux dont mademoiselle Lambercier m'avait très innocemment

donné l'idée; mais quand enfin le progrès des ans m'eut fait

homme, c'est encore ainsi que ce qui devait me perdre me

conserva. Mon ancien goût d'enfant, au lieu de s'évanouir,

s'associa tellement à l'autre que je ne pus jamais l'écarter des

désirs allumés par mes sens; et cette folie, jointe à ma timidité

naturelle, m'a toujours rendu très peu entreprenant près des

femmes, faute d'oser tout dire ou de pouvoir tout faire, l'espèce

de jouissance dont l'autre n'était pour moi que le dernier terme

ne pouvant être usurpée par celui qui la désire, ni devinée par

celle qui peut l'accorder. J'ai ainsi passé ma vie à convoiter et

me taire auprès des personnes que j'aimais le plus. N'osant

jamais déclarer mon goût, je l'amusais du moins par des rapports

qui m'en conservaient l'idée. Être aux genoux d'une maîtresse

impérieuse, obéir à ses ordres, avoir des pardons à lui demander,

étaient pour moi de très douces jouissances; et plus ma vive

imagination m'enflammait le sang, plus j'avais l'air d'un amant

transi. On conçoit que cette manière de faire l'amour n'amène pas

des progrès bien rapides, et n'est pas fort dangereuse à la vertu

de celles qui en sont l'objet. J'ai donc fort peu possédé, mais

je n'ai pas laissé de jouir beaucoup à ma manière, c'est-à-dire

par l'imagination. Voilà comment mes sens, d'accord avec mon

humeur timide et mon esprit romanesque, m'ont conservé des

sentiments purs et des murs honnêtes, par les mêmes goûts qui,

peut-être avec un peu plus d'effronterie, m'auraient plongé dans

les plus brutales voluptés.

J'ai fait le premier pas et le plus pénible dans le

labyrinthe obscur et fangeux de mes confessions. Ce n'est pas ce

qui est criminel qui coûte le plus à dire, c'est ce qui est

ridicule et honteux. Dès à présent je suis sûr de moi; après ce

que je viens d'oser dire, rien ne peut plus m'arrêter. On peut

juger de ce qu'ont pu me coûter de semblables aveux, sur ce que,

dans tout le cours de ma vie, emporté quelquefois près de celles

que j'aimais par les fureurs d'une passion qui m'ôtait la faculté

de voir, d'entendre, hors de sens et saisi d'un tremblement

convulsif dans tout mon corps, jamais je n'ai pu prendre sur moi

de leur déclarer ma folie, et d'implorer d'elles, dans la plus

intime familiarité, la seule faveur qui manquait aux autres. Cela

ne m'est jamais arrivé qu'une fois dans l'enfance avec une enfant

de mon âge, encore fut-ce elle qui en fit la première

proposition.

En remontant de cette sorte aux premières traces de mon être

sensible, je trouve des éléments qui, semblant quelquefois

incompatibles, n'ont pas laissé de s'unir pour produire avec

force un effet uniforme et simple; et j'en trouve d'autres qui,

les mêmes en apparence, ont formé, par le concours de certaines

circonstances, de si différentes combinaisons, qu'on

n'imaginerait jamais qu'ils eussent entre eux aucun rapport. Qui

croirait, par exemple, qu'un des ressorts les plus vigoureux de

mon âme fut trempé dans la même source d'où la luxure et la

mollesse ont coulé dans mon sang? Sans quitter le sujet dont je

viens de parler, on en va voir sortir une impression bien

différente.

J'étudiais un jour seul ma leçon dans la chambre contiguë à

la cuisine. La servante avait mis sécher à la plaque les peignes

de mademoiselle Lambercier. Quand elle revint les prendre, il

s'en trouva un dont tout un côté de dents était brisé. A qui s'en

prendre de ce dégât? personne autre que moi n'était entré dans la

chambre. On m'interroge: je nie d'avoir touché le peigne. M. et

mademoiselle Lambercier se réunissent, m'exhortent, me pressent,

me menacent: je persiste avec opiniâtreté; mais la conviction

était trop forte, elle l'emporta sur toutes mes protestations,

quoique ce fût la première fois qu'on m'eût trouvé tant d'audace

à mentir. La chose fut prise au sérieux; elle méritait de l'être.

La méchanceté, le mensonge, l'obstination, parurent également

dignes de punition; mais pour le coup ce ne fut pas par

mademoiselle Lambercier qu'elle me fut infligée. On écrivit à mon

oncle Bernard: il vint. Mon pauvre cousin était chargé d'un autre

délit non moins grave; nous fûmes enveloppés dans la même

exécution. Elle fut terrible. Quand, cherchant le remède dans le

mal même, on eut voulu pour jamais amortir mes sens dépravés, on

n'aurait pu mieux s'y prendre. Aussi me laissèrent-ils en repos

pour longtemps.

On ne put m'arracher l'aveu qu'on exigeait. Repris à

plusieurs fois et mis dans l'état le plus affreux, je fus

inébranlable. J'aurais souffert la mort, et j'y étais résolu. Il

fallut que la force même cédât au diabolique entêtement d'un

enfant; car on n'appela pas autrement ma constance. Enfin je

sortis de cette cruelle épreuve en pièces, mais triomphant.

Il y a maintenant près de cinquante ans de cette aventure,

et je n'ai pas peur d'être puni derechef pour le même fait; hé

bien! je déclare à la face du ciel que j'en étais innocent, que

je n'avais ni cassé ni touché le peigne, que je n'avais pas

approché de la plaque, et que je n'y avais pas même songé. Qu'on

ne me demande pas comment le dégât se fit, je l'ignore et ne le

puis comprendre; ce que je sais très certainement, c'est que j'en

étais innocent.

Qu'on se figure un caractère timide et docile dans la vie

ordinaire, mais ardent, fier, indomptable dans les passions; un

enfant toujours gouverné par la voix de la raison, toujours

traité avec douceur, équité, complaisance, qui n'avait pas même

l'idée de l'injustice, et qui pour la première fois en éprouve

une si terrible de la part précisément des gens qu'il chérit et

qu'il respecte le plus: quel renversement d'idées! quel désordre

de sentiments! quel bouleversement dans son cur, dans sa

cervelle, dans tout son petit être intelligent et moral! Je dis

qu'on s'imagine tout cela, s'il est possible; car pour moi je ne

me sens pas capable de démêler, de suivre la moindre trace de ce

qui se passait alors en moi.

Je n'avais pas encore assez de raison pour sentir combien

les apparences me condamnaient, et pour me mettre à la place des

autres. Je me tenais à la mienne, et tout ce que je sentais,

c'était la rigueur d'un châtiment effroyable pour un crime que je

n'avais pas commis. La douleur du corps, quoique vive, m'était

peu sensible; je ne sentais que l'indignation, la rage, le

désespoir. Mon cousin, dans un cas à peu près semblable, et qu'on

avait puni d'une faute involontaire comme d'un acte prémédité, se

mettait en fureur à mon exemple, et se montait, pour ainsi dire,

à mon unisson. Tous deux dans le même lit, nous nous embrassions

avec des transports convulsifs, nous étouffions; et quand nos

jeunes curs un peu soulagés pouvaient exhaler leur colère, nous

nous levions sur notre séant, et nous nous mettions tous deux à

crier cent fois de toute notre force: Carnifex! carnifex!carnifex!

Je sens en écrivant ceci que mon pouls s'élève encore; ces

moments me seront toujours présents, quand je vivrais cent mille

ans. Ce premier sentiment de la violence et de l'injustice est

resté si profondément gravé dans mon âme, que toutes les idées

qui s'y rapportent me rendent ma première émotion; et ce

sentiment, relatif à moi dans son origine, a pris une telle

consistance en lui-même, et s'est tellement détaché de tout

intérêt personnel, que mon cur s'enflamme au spectacle ou au

récit de toute action injuste, quel qu'en soit l'objet et en

quelque lieu qu'elle se commette, comme si l'effet en retombait

sur moi. Quand je lis les cruautés d'un tyran féroce, les

subtiles noirceurs d'un fourbe de prêtre, je partirais volontiers

pour aller poignarder ces misérables, dussé-je cent fois y périr.

Je me suis souvent mis en nage à poursuivre à la course ou à

coups de pierre un coq, une vache, un chien, un animal que je

voyais en tourmenter un autre, uniquement parce qu'il se sentait

le plus fort. Ce mouvement peut m'être naturel, et je crois qu'il

l'est; mais le souvenir profond de la première injustice que j'ai

soufferte y fut trop longtemps et trop fortement lié pour ne

l'avoir pas beaucoup renforcé.

Là fut le terme de la sérénité de ma vie enfantine. Dès ce

moment je cessai de jouir d'un bonheur pur, et je sens

aujourd'hui même que le souvenir des charmes de mon enfance

s'arrête là. Nous restâmes encore à Bossey quelques mois. Nous y

fûmes comme on nous représente le premier homme encore dans le

paradis terrestre, mais ayant cessé d'en jouir: c'était en

apparence la même situation, et en effet une tout autre manière

d'être. L'attachement, le respect, l'intimité, la confiance, ne

liaient plus les élèves à leurs guides; nous ne les regardions

plus comme des dieux qui lisaient dans nos curs: nous étions

moins honteux de mal faire et plus craintifs d'être accusés: nous

commencions à nous cacher, à nous mutiner, à mentir. Tous les

vices de notre âge corrompaient notre innocence et enlaidissaient

nos jeux. La campagne même perdit à nos yeux cet attrait de

douceur et de simplicité qui va au cur: elle nous semblait

déserte et sombre; elle s'était comme couverte d'un voile qui

nous en cachait les beautés. Nous cessâmes de cultiver nos petits

jardins, nos herbes, nos fleurs.

Nous n'allions plus gratter légèrement la terre, et crier de

joie en découvrant le germe du grain que nous avions semé. Nous

nous dégoûtâmes de cette vie; on se dégoûta de nous; mon oncle

nous retira, et nous nous séparâmes de M. et mademoiselle

Lambercier, rassasiés les uns des autres, et regrettant peu de

nous quitter.

Près de trente ans se sont passés depuis ma sortie de

Bossey, sans que je m'en sois rappelé le séjour d'une manière

agréable par des souvenirs un peu liés: mais depuis qu'ayant

passé l'âge mûr je décline vers la vieillesse, je sens que ces

mêmes souvenirs renaissent tandis que les autres s'effacent, et

se gravent dans ma mémoire avec des traits dont le charme et la

force augmentent de jour en jour; comme si, sentant déjà la vie

qui s'échappe, je cherchais à la ressaisir par ses commencements.

Les moindres faits de ce temps-là me plaisent par cela seul

qu'ils sont de ce temps-là. Je me rappelle toutes les

circonstances des lieux, des personnes, des heures. Je vois la

servante ou le valet agissant dans la chambre, une hirondelle

entrant par la fenêtre, une mouche se poser sur ma main tandis

que je récitais ma leçon: je vois tout l'arrangement de la

chambre où nous étions; le cabinet de M. Lambercier à main

droite, une estampe représentant tous les papes, un baromètre, un

grand calendrier, des framboisiers qui, d'un jardin fort élevé

dans lequel la maison s'enfonçait sur le derrière, venaient

ombrager la fenêtre et passaient quelquefois jusqu'en dedans. Je

sais bien que le lecteur n'a pas grand besoin de savoir tout

cela, mais j'ai besoin moi de le lui dire. Que n'osé-je lui

raconter de même toutes les petites anecdotes de cet heureux âge,

qui me font encore tressaillir d'aise quand je me les rappelle!

cinq ou six surtout... Composons. Je vous fais grâce des cinq;

mais j'en veux une, une seule, pourvu qu'on me la laisse conter

le plus longuement qu'il me sera possible, pour prolonger mon

plaisir.

Si je ne cherchais que le vôtre, je pourrais choisir celle

du derrière de mademoiselle Lambercier, qui, par une malheureuse

culbute au bas du pré, fut étalé tout en plein devant le roi de

Sardaigne à son passage: mais celle du noyer de la terrasse est

plus amusante pour moi qui fus acteur, au lieu que je ne fus que

spectateur de la culbute; et j'avoue que je ne trouvai pas le

moindre mot pour rire à un accident qui, bien que comique en

lui-même, m'alarmait pour une personne que j'aimais comme une

mère, et peut-être plus.

O vous, lecteurs curieux de la grande histoire du noyer de

la terrasse, écoutez-en l'horrible tragédie, et vous abstenez de

frémir si vous pouvez!

Il y avait, hors la porte de la cour, une terrasse à gauche

en entrant, sur laquelle on allait souvent s'asseoir

l'après-midi, mais qui n'avait point d'ombre. Pour lui en donner,

M. Lambercier y fit planter un noyer. La plantation de cet arbre

se fit avec solennité: les deux pensionnaires en furent les

parrains; et, tandis qu'on comblait le creux, nous tenions

l'arbre chacun d'une main avec des chants de triomphe. On fit,

pour l'arroser, une espèce de bassin tout autour du pied. Chaque

jour, ardents spectateurs de cet arrosement, nous nous

confirmions, mon cousin et moi, dans l'idée très naturelle qu'il

était plus beau de planter un arbre sur la terrasse qu'un drapeau

sur la brèche, et nous résolûmes de nous procurer cette gloire

sans la partager avec qui que ce fût.

Pour cela nous allâmes couper une bouture d'un jeune saule,

et nous la plantâmes sur la terrasse, à huit ou dix pieds de

l'auguste noyer. Nous n'oubliâmes pas de faire aussi un creux

autour de notre arbre: la difficulté était d'avoir de quoi le

remplir; car l'eau venait d'assez loin, et on ne nous laissait

pas courir pour en aller prendre. Cependant il en fallait

absolument pour notre saule. Nous employâmes toutes sortes de

ruses pour lui en fournir durant quelques jours; et cela lui

réussit si bien, que nous le vîmes bourgeonner et pousser de

petites feuilles dont nous mesurions l'accroissement d'heure en

heure, persuadés, quoiqu'il ne fût pas à un pied de terre, qu'il

ne tarderait pas à nous ombrager.

Comme notre arbre, nous occupant tout entiers, nous rendait

incapables de toute application, de toute étude, que nous étions

comme en délire, et que, ne sachant à qui nous en avions, on nous

tenait de plus court qu'auparavant, nous vîmes l'instant fatal où

l'eau nous allait manquer, et nous nous désolions dans l'attente

de voir notre arbre périr de sécheresse. Enfin la nécessité, mère

de l'industrie, nous suggéra une invention pour garantir l'arbre

et nous d'une mort certaine: ce fut de faire par-dessous terre

une rigole qui conduisît secrètement au saule une partie de l'eau

dont on arrosait le noyer. Cette entreprise, exécutée avec

ardeur, ne réussit pourtant pas d'abord. Nous avions si mal pris

la pente, que l'eau ne coulait point; la terre s'éboulait et

bouchait la rigole; l'entrée se remplissait d'ordures; tout

allait de travers. Rien ne nous rebuta: Labor omnia vincit

improbus. Nous creusâmes davantage la terre et notre bassin, pour

donner à l'eau son écoulement; nous coupâmes des fonds de boîtes

en petites planches étroites, dont les unes mises de plat à la

file, et d'autres posées en angle des deux côtés sur celles-là,

nous firent un canal triangulaire pour notre conduit. Nous

plantâmes à l'entrée de petits bouts de bois minces et à

claire-voie, qui, faisant une espèce de grillage ou de

crapaudine, retenaient le limon et les pierres sans boucher le

passage à l'eau. Nous recouvrîmes soigneusement notre ouvrage de

terre bien foulée; et le jour où tout fut fait, nous attendîmes

dans des transes d'espérance et de crainte l'heure de

l'arrosement. Après des siècles d'attente, cette heure vint

enfin: M. Lambercier vint aussi à son ordinaire assister à

l'opération, durant laquelle nous nous tenions tous deux derrière

lui pour cacher notre arbre, auquel très heureusement il tournait

le dos.

A peine achevait-on de verser le premier seau d'eau, que

nous commençâmes d'en voir couler dans notre bassin. A cet

aspect, la prudence nous abandonna; nous nous mîmes à pousser des

cris de joie qui firent retourner M. Lambercier: et ce fut

dommage, car il prenait grand plaisir à voir comment la terre du

noyer était bonne, et buvait avidement son eau. Frappé de la voir

se partager en deux bassins, il s'écrie à son tour, regarde,

aperçoit la friponnerie, se fait brusquement apporter une pioche,

donne un coup, fait voler deux ou trois éclats de nos planches,

et, criant à pleine tête: Un aqueduc! un aqueduc! frappe de

toutes parts des coups impitoyables, dont chacun portait au

milieu de nos curs. En un moment les planches, le conduit, le

bassin, le saule, tout fut détruit, tout fut labouré, sans qu'il

y eût, durant cette expédition terrible, nul autre mot prononcé,

sinon l'exclamation qu'il répétait sans cesse: Un aqueduc!

s'écriait-il en brisant tout, un aqueduc! un aqueduc!

On croira que l'aventure finit mal pour les petits

architectes; on se trompera: tout fut fini. M. Lambercier ne nous

dit pas un mot de reproche, ne nous fit pas plus mauvais visage

et ne nous en parla plus; nous l'entendîmes même un peu après

rire auprès de sa sur à gorge déployée, car le rire de M.

Lambercier s'entendait de loin: et ce qu'il y eut de plus

étonnant encore, c'est que, passé le premier saisissement, nous

ne fûmes pas nous-mêmes fort affligés. Nous plantâmes ailleurs un

autre arbre, et nous nous rappelions souvent la catastrophe du

premier, en répétant entre nous avec emphase: Un aqueduc! un

aqueduc! Jusque-là j'avais eu des accès d'orgueil par

intervalles, quand j'étais Aristide ou Brutus: ce fut ici mon

premier mouvement de vanité bien marquée. Avoir pu construire un

aqueduc de nos mains, avoir mis en concurrence une bouture avec

un grand arbre, me paraissait le suprême degré de la gloire. A

dix ans j'en jugeais mieux que César à trente.

L'idée de ce noyer et la petite histoire qui s'y rapporte

m'est si bien restée ou revenue, qu'un de mes plus agréables

projets dans mon voyage de Genève, en 1754, était d'aller à

Bossey revoir les monuments des jeux de mon enfance, et surtout

le cher noyer, qui devait alors avoir déjà le tiers d'un siècle.

Je fus si continuellement obsédé, si peu maître de moi-même, que

je ne pus trouver le moment de me satisfaire. Il y a peu

d'apparence que cette occasion renaisse jamais pour moi:

cependant je n'en ai pas perdu le désir avec l'espérance; et je

suis presque sûr que si jamais, retournant dans ces lieux chéris,

j'y retrouvais mon cher noyer encore en être, je l'arroserais de

mes pleurs.

De retour à Genève, je passai deux ou trois ans chez mon

oncle, en attendant qu'on résolût ce que l'on ferait de moi.

Comme il destinait son fils au génie, il lui fit apprendre un peu

de dessin, et lui enseignait les Eléments d'Euclide. J'apprenais

tout cela par compagnie, et j'y pris goût, surtout au dessin.

Cependant on délibérait si l'on me ferait horloger, procureur ou

ministre. J'aimais mieux être ministre, car je trouvais bien beau

de prêcher; mais le petit revenu du bien de ma mère à partager

entre mon frère et moi ne suffisait pas pour pousser mes études.

Comme l'âge où j'étais ne rendait pas ce choix bien pressant

encore, je restais en attendant chez mon oncle, perdant à peu

près mon temps, et ne laissant pas de payer, comme il était

juste, une assez forte pension.

Mon oncle, homme de plaisir ainsi que mon père, ne savait

pas comme lui se captiver pour ses devoirs, et prenait assez peu

de soin de nous. Ma tante était une dévote un peu piétiste, qui

aimait mieux chanter les psaumes que veiller à notre éducation.

On nous laissait presque une liberté entière, dont nous

n'abusâmes jamais. Toujours inséparables, nous nous suffisions

l'un à l'autre; et, n'étant point tentés de fréquenter les

polissons de notre âge, nous ne prîmes aucune des habitudes

libertines que l'oisiveté nous pouvait inspirer. J'ai même tort

de nous supposer oisifs, car de la vie nous ne le fûmes moins; et

ce qu'il y avait d'heureux était que tous les amusements dont

nous nous passionnions successivement nous tenaient ensemble

occupés dans la maison, sans que nous fussions même tentés de

descendre à la rue. Nous faisions des cages, des flûtes, des

volants, des tambours, des maisons, des équiffles, des arbalètes.

Nous gâtions les outils de mon bon vieux grand-père, pour faire

des montres à son imitation. Nous avions surtout un goût de

préférence pour barbouiller du papier, dessiner, laver,

enluminer, faire un dégât de couleurs. Il vint à Genève un

charlatan italien appelé Gamba-Corta; nous allâmes le voir une

fois, et puis nous n'y voulûmes plus aller: mais il avait des

marionnettes, et nous nous mîmes à faire des marionnettes: ses

marionnettes jouaient des manières de comédies, et nous fîmes des

comédies pour les nôtres. Faute de pratique, nous contrefaisions

du gosier la voix de Polichinelle, pour jouer ces charmantes

comédies que nos pauvres bons parents avaient la patience de voir

et d'entendre. Mais mon oncle Bernard ayant un jour lu dans la

famille un très beau sermon de sa façon, nous quittâmes les

comédies, et nous nous mîmes à composer des sermons. Ces détails

ne sont pas fort intéressants, je l'avoue; mais ils montrent à

quel point il fallait que notre première éducation eût été bien

dirigée, pour que, maîtres presque de notre temps et de nous dans

un âge si tendre, nous fussions si peu tentés d'en abuser. Nous

avions si peu besoin de nous faire des camarades, que nous en

négligions même l'occasion. Quand nous allions nous promener,

nous regardions en passant leurs jeux sans convoitise, sans

songer même à y prendre part. L'amitié remplissait si bien nos

curs, qu'il nous suffisait d'être ensemble pour que les plus

simples goûts fissent nos délices.

A force de nous voir inséparables, on y prit garde; d'autant

plus que mon cousin étant très grand et moi très petit, cela

faisait un couple assez plaisamment assorti. Sa longue figure

effilée, son petit visage de pomme cuite, son air mou, sa

démarche nonchalante, excitaient les enfants à se moquer de lui.

Dans le patois du pays on lui donna le surnom de Barnâ Bredanna;

et sitôt que nous sortions nous n'entendions que Barnâ Bredanna

tout autour de nous. Il endurait cela plus tranquillement que

moi. Je me fâchai, je voulus me battre; c'était ce que les petits

coquins demandaient. Je battis, je fus battu. Mon pauvre cousin

me soutenait de son mieux; mais il était faible, d'un coup de

poing on le renversait. Alors je devenais furieux. Cependant,

quoique j'attrapasse force horions, ce n'était pas à moi qu'on en

voulait, c'était à Barnâ Bredanna: mais j'augmentai tellement le

mal par ma mutine colère, que nous n'osions plus sortir qu'aux

heures où l'on était en classe, de peur d'être hués et suivis par

les écoliers.

Me voilà déjà redresseur des torts. Pour être un paladin

dans les formes, il ne me manquait que d'avoir une dame; j'en eus

deux. J'allais de temps en temps voir mon père à Nyon, petite

ville du pays de Vaud, où il s'était établi. Mon père était fort

aimé, et son fils se sentait de cette bienveillance. Pendant le

peu de séjour que je faisais près de lui, c'était à qui me

fêterait. Une madame de Vulson surtout me faisait mille caresses;

et, pour y mettre le comble, sa fille me prit pour son galant. On

sent ce que c'est qu'un galant de onze ans pour une fille de

vingt-deux. Mais toutes ces friponnes sont si aises de mettre

ainsi de petites poupées en avant pour cacher les grandes, ou

pour les tenter par l'image d'un jeu qu'elles savent rendre

attirant! Pour moi, qui ne voyais point entre elle et moi de

disconvenance, je pris la chose au sérieux; je me livrai de tout

mon coeur, ou plutôt de toute ma tête, car je n'étais guère

amoureux que par là, quoique je le fusse à la folie, et que mes

transports, mes agitations, mes fureurs, donnassent des scènes à

pâmer de rire.

Je connais deux sortes d'amour très distincts, très réels,

et qui n'ont presque rien de commun, quoique très vifs l'un et

l'autre, et tous deux différents de la tendre amitié. Tout le

cours de ma vie s'est partagé entre ces deux amours de si

diverses natures, et je les ai même éprouvés tous deux à la fois;

car, par exemple, au moment dont je parle, tandis que je

m'emparais de mademoiselle de Vulson, si publiquement et si

tyranniquement que je ne pouvais souffrir qu'aucun homme

approchât d'elle, j'avais avec une petite mademoiselle Goton des

tête-à-tête assez courts, mais assez vifs, dans lesquels elle

daignait faire la maîtresse d'école, et c'était tout: mais ce

tout, qui en effet était tout pour moi, me paraissait le bonheur

suprême; et sentant déjà le prix du mystère, quoique je n'en

susse user qu'en enfant, je rendais à mademoiselle de Vulson, qui

ne s'en doutait guère, le soin qu'elle prenait de m'employer à

cacher d'autres amours. Mais à mon grand regret mon secret fut

découvert, ou moins bien gardé de la part de ma petite maîtresse

d'école que de la mienne, car on ne tarda pas à nous séparer.

C'était en vérité une singulière personne que cette petite

mademoiselle Goton. Sans être belle, elle avait une figure

difficile à oublier, et que je me rappelle encore, souvent

beaucoup trop pour un vieux fou. Ses yeux surtout n'étaient pas

de son âge, ni sa taille, ni son maintien. Elle avait un petit

air imposant et fier très propre à son rôle, et qui en avait

occasionné la première idée entre nous. Mais ce qu'elle avait de

plus bizarre était un mélange d'audace et de réserve difficile à

concevoir. Elle se permettait avec moi les plus grandes

privautés, sans jamais m'en permettre aucune` avec elle; elle me

traitait exactement en enfant: ce qui me fait croire, ou qu'elle

avait déjà cessé de l'être, ou qu'au contraire elle l'était

encore assez elle-même pour ne voir qu'un jeu dans le péril

auquel elle s'exposait.

J'étais tout entier, pour ainsi dire, à chacune de ces deux

personnes, et si parfaitement, qu'avec aucune des deux il ne

m'arrivait jamais de songer à l'autre. Mais du reste rien de

semblable en ce qu'elles me faisaient éprouver. J'aurais passé ma

vie entière avec mademoiselle de Vulson, sans songer à la

quitter; mais en l'abordant ma joie était tranquille et n'allait

pas à l'émotion. Je l'aimais surtout en grande compagnie; les

plaisanteries, les agaceries, les jalousies même m'attachaient,

m'intéressaient; je triomphais avec orgueil de ses préférences

près des grands rivaux qu'elle paraissait maltraiter. J'étais

tourmenté, mais j'aimais ce tourment. Les applaudissements, les

encouragements, les ris m'échauffaient, m'animaient. J'avais des

emportements, des saillies, j'étais transporté d'amour; dans un

cercle, tête à tête j'aurais été contraint, froid, peut-être

ennuyé. Cependant je m'intéressais tendrement à elle, je

souffrais quand elle était malade: j'aurais donné ma santé pour

rétablir la sienne; et notez que je savais très bien par

expérience ce que c'était que maladie, et ce que c'était que

santé. Absent d'elle, j'y pensais, elle me manquait; présent, ses

caresses m'étaient douces au cur, non aux sens. J'étais

impunément familier avec elle; mon imagination ne me demandait

que ce qu'elle m'accordait: cependant je n'aurais pu supporter de

lui en voir faire autant à d'autres. Je l'aimais en frère; mais

j'en étais jaloux en amant.

Je l'eusse été de mademoiselle Goton en Turc, en furieux, en

tigre, si j'avais seulement imaginé qu'elle pût faire à un autre

le même traitement qu'elle m'accordait; car cela même était une

grâce qu'il fallait demander à genoux. J'abordais mademoiselle de

Vulson avec un plaisir très vif, mais sans trouble; au lieu qu'en

voyant mademoiselle Goton je ne voyais plus rien, tous mes sens

étaient bouleversés. J'étais familier avec la première sans avoir

de familiarité; au contraire, j'étais aussi tremblant qu'agité

devant la seconde, même au fort des plus grandes familiarités. Je

crois que si j'étais resté trop longtemps avec elle, je n'aurais

pu vivre; les palpitations m'auraient étouffé. Je craignais

également de leur déplaire; mais j'étais plus complaisant pour

l'une et plus obéissant pour l'autre. Pour rien au monde je

n'aurais voulu fâcher mademoiselle de Vulson; mais si

mademoiselle Goton m'eût ordonné de me jeter dans les flammes, je

crois qu'à l'instant j'aurais obéi.

Mes amours, ou plutôt mes rendez-vous avec celle-ci,

durèrent peu, très heureusement pour elle et pour moi. Quoique

mes liaisons avec mademoiselle de Vulson n'eussent pas le même

danger, elles ne laissèrent pas d'avoir aussi leur catastrophe,

après avoir un peu plus longtemps duré. Les fins de tout cela

devaient toujours avoir l'air un peu romanesque, et donner prise

aux exclamations. Quoique mon commerce avec mademoiselle de

Vulson fût moins vif, il était plus attachant peut-être. Nos

séparations ne se faisaient jamais sans larmes, et il est

singulier dans quel vide accablant je me sentais plongé après

l'avoir quittée. Je ne pouvais parler que d'elle, ni penser qu'à

elle: mes regrets étaient vrais et vifs; mais je crois qu'au fond

ces héroïques regrets n'étaient pas tous pour elle, et que, sans

que je m'en aperçusse, les amusements dont elle était le centre y

avaient leur bonne part. Pour tempérer les douleurs de l'absence,

nous nous écrivions des lettres d'un pathétique à faire fendre

les rochers. Enfin, j'eus la gloire qu'elle n'y put plus tenir,

et qu'elle vint me voir à Genève. Pour le coup la tête acheva de

me tourner; je fus ivre et fou les deux jours qu'elle y resta.

Quand elle partit, je voulais me jeter dans l'eau après elle, et

je fis longtemps retentir l'air de mes cris. Huit jours après,

elle m'envoya des bonbons et des gants; ce qui m'eût paru fort

galant, si je n'eusse appris en même temps qu'elle était mariée,

et que ce voyage dont il lui avait plu de me faire honneur était

pour acheter ses habits de noces. Je ne décrirai pas ma fureur;

elle se conçoit. Je jurai dans mon noble courroux de ne plus

revoir la perfide, n'imaginant pas pour elle de plus terrible

punition. Elle n'en mourut pas cependant; car vingt ans après,

étant allé voir mon père et me promenant avec lui sur le lac, je

demandai qui étaient des dames que je voyais dans un bateau peu

loin du nôtre. Comment! me dit mon père en souriant, le cur ne

te le dit pas? ce sont tes anciennes amours: c'est madame

Cristin, c'est mademoiselle de Vulson. Je tressaillis à ce nom

presque oublié; mais je dis aux bateliers de changer de route, ne

jugeant pas, quoique j'eusse assez beau jeu pour prendre alors ma

revanche, que ce fût la peine d'être parjure, et de renouveler

une querelle de vingt ans avec une femme de quarante.

Ainsi se perdait en niaiseries le plus précieux temps de mon

enfance avant qu'on eût décidé de ma destination. Après de

longues délibérations pour suivre mes dispositions naturelles, on

prit enfin le parti pour lequel j'en avais le moins, et l'on me

mit chez M. Masseron, greffier de la ville, pour apprendre sous

lui, comme disait M. Bernard, l'utile métier de grapignan. Ce

surnom me déplaisait souverainement; l'espoir de gagner force

écus par une voie ignoble flattait peu mon humeur hautaine;

l'occupation me paraissait ennuyeuse, insupportable; l'assiduité,

l'assujettissement, achevèrent de m'en rebuter, et je n'entrais

jamais au greffe qu'avec une horreur qui croissait de jour en

jour. M. Masseron, de son côté, peu content de moi, me traitait

avec mépris, me reprochant sans cesse mon engourdissement, ma

bêtise; me répétant tous les jours que mon oncle l'avait assuré

que je savais, que je savais, tandis que dans le vrai je ne

savais rien; qu'il lui avait promis un joli garçon, et qu'il ne

lui avait donné qu'un âne. Enfin je fus renvoyé du greffe

ignominieusement pour mon ineptie, et il fut prononcé par les

clercs de M. Masseron que je n'étais bon qu'à mener la lime.

Ma vocation ainsi déterminée, je fus mis en apprentissage,

non toutefois chez un horloger, mais chez un graveur. Les dédains

du greffier m'avaient extrêmement humilié, et j'obéis sans

murmure. Mon maître, M. Ducommun, était un jeune homme rustre et

violent, qui vint à bout, en très peu de temps, de ternir tout

l'éclat de mon enfance, d'abrutir mon caractère aimant et vif, et

de me réduire, par l'esprit ainsi que par la fortune, à mon

véritable état d'apprenti. Mon latin, mes antiquités, mon

histoire, tout fut pour longtemps oublié; je ne me souvenais pas

même qu'il y eût eu des Romains au monde. Mon père, quand je

l'allais voir, ne trouvait plus en moi son idole; je n'étais plus

pour les dames le galant Jean-Jacques; et je sentais si bien

moi-même que M. et mademoiselle Lambercier n'auraient plus

reconnu en moi leur élève, que j'eus honte de me représenter à

eux, et ne les ai plus revus depuis lors. Les goûts les plus

vils, la plus basse polissonnerie succédèrent à mes aimables

amusements, sans m'en laisser même la moindre idée. Il faut que,

malgré l'éducation la plus honnête, j'eusse un grand penchant à

dégénérer; car cela se fit très rapidement sans la moindre peine,

et jamais César si précoce ne devint si promptement Laridon.

Le métier ne me déplaisait pas en lui-même: j'avais un goût

vif pour le dessin, le jeu du burin m'amusait assez; et comme le

talent du graveur pour l'horlogerie est très borné, j'avais

l'espoir d'en atteindre la perfection. J'y serais parvenu

peut-être, si la brutalité de mon maître et la gêne excessive ne

m'avaient rebuté du travail. Je lui dérobais mon temps pour

l'employer en occupations du même genre, mais qui avaient pour

moi l'attrait de la liberté. Je gravais des espèces de médailles

pour nous servir, à moi et à mes camarades, d'ordre de

chevalerie. Mon maître me surprit à ce travail de contrebande, et

me roua de coups, disant que je m'exerçais à faire de la fausse

monnaie, parce que nos médailles avaient les armes de la

République. Je puis bien jurer que je n'avais nulle idée de la

fausse monnaie, et très peu de la véritable; je savais mieux

comment se faisaient les as romains que nos pièces de trois sous.

La tyrannie de mon maître finit par me rendre insupportable

le travail que j'aurais aimé, et par me donner des vices que

j'aurais haïs, tels que le mensonge, la fainéantise, le vol. Rien

ne m'a mieux appris la différence qu'il y a de la dépendance

filiale à l'esclavage servile, que le souvenir des changements

que produisit en moi cette époque. Naturellement timide et

honteux, je n'eus jamais plus d'éloignement pour aucun défaut que

pour l'effronterie; mais j'avais joui d'une liberté honnête, qui

seulement s'était restreinte jusque-là par degrés, et s'évanouit

enfin tout à fait. J'étais hardi chez mon père, libre chez M.

Lambercier, discret chez mon oncle; je devins craintif chez mon

maître, et dès lors je fus un enfant perdu. Accoutumé à une

égalité parfaite avec mes supérieurs dans la manière de vivre, à

ne pas connaître un plaisir qui ne fût à ma portée, à ne pas voir

un mets dont je n'eusse ma part, à n'avoir pas un désir que je ne

témoignasse, à mettre enfin tous les mouvements de mon coeur sur

mes lèvres: qu'on juge de ce que je dus devenir dans une maison

où je n'osais pas ouvrir la bouche, où il fallait sortir de table

au tiers du repas, et de la chambre aussitôt que je n'y avais

rien à faire; où, sans cesse enchaîné à mon travail, je ne voyais

qu'objets de jouissances pour d'autres et de privations pour moi

seul; où l'image de la liberté du maître et des compagnons

augmentait le poids de mon assujettissement; où, dans les

disputes sur ce que je savais le mieux, je n'osais ouvrir la

bouche; où tout enfin ce que je voyais devenait pour mon cur un

objet de convoitise, uniquement parce que j'étais privé de tout.

Adieu l'aisance, la gaieté, les mots heureux qui jadis, souvent

dans mes fautes, m'avaient fait échapper au châtiment. Je ne puis

me rappeler sans rire qu'un soir chez mon père, étant condamné

pour quelque espièglerie à m'aller coucher sans souper, et

passant par la cuisine avec mon triste morceau de pain, je vis et

flairai le rôti tournant à la broche. On était autour du feu: il

fallut en passant saluer tout le monde. Quand la ronde fut faite,

lorgnant du coin de l'il ce rôti, qui avait si bonne mine et

qui sentait si bon, je ne pus m'abstenir de lui faire aussi la

révérence, et de lui dire d'un ton piteux: Adieu, rôti! Cette

saillie de naïveté parut si plaisante, qu'on me fit rester à

souper. Peut-être eût-elle eu le même bonheur chez mon maître,

mais il est sûr qu'elle ne m'y serait pas venue, ou que je

n'aurais osé m'y livrer.

Voilà comment j'appris à convoiter en silence, à me cacher,

à dissimuler, à mentir, et à dérober enfin; fantaisie qui

jusqu'alors ne m'était pas venue, et dont je n'ai pu depuis lors

bien me guérir. La convoitise et l'impuissance mènent toujours

là. Voilà pourquoi tous les laquais sont fripons, et pourquoi

tous les apprentis doivent l'être: mais dans un état égal et

tranquille, où tout ce qu'ils voient est à leur portée, ces

derniers perdent en grandissant ce honteux penchant. N'ayant pas

eu le même avantage, je n'en ai pu tirer le même profit.

Ce sont presque toujours de bons sentiments mal dirigés qui

font faire aux enfants le premier pas vers le mal. Malgré les

privations et les tentations continuelles, j'avais demeuré plus

d'un an chez mon maître sans pouvoir me résoudre à rien prendre,

pas même des choses à manger. Mon premier vol fut une affaire de

complaisance, mais il ouvrit la porte à d'autres qui n'avaient

pas une si louable fin.

Il y avait chez mon maître un compagnon appelé M. Verrat,

dont la maison, dans le voisinage, avait un jardin assez éloigné

qui produisait de très belles asperges. Il prit envie à M.

Verrat, qui n'avait pas beaucoup d'argent, de voler à sa mère des

asperges dans leur primeur, et de les vendre pour faire quelques

bons déjeuners. Comme il ne voulait pas s'exposer lui-même, et

qu'il n'était pas fort ingambe, il me choisit pour cette

expédition. Après quelques cajoleries préliminaires, qui me

gagnèrent d'autant mieux que je n'en voyais pas le but, il me la

proposa comme une idée qui lui venait sur-le-champ. Je disputai

beaucoup; il insista. Je n'ai jamais pu résister aux caresses; je

me rendis. J'allais tous les matins moissonner les plus belles

asperges: je les portais au Molard, où quelque bonne femme, qui

voyait que je venais de les voler, me le disait pour les avoir à

meilleur compte. Dans ma frayeur, je prenais ce qu'elle voulait

me donner; je le portais à M. Verrat. Cela se changeait

promptement en un déjeuner dont j'étais le pourvoyeur, et qu'il

partageait avec un autre camarade; car pour moi, très content

d'en avoir quelques bribes, je ne touchais pas même à leur vin.

Ce petit manège dura plusieurs jours sans qu'il me vînt même

à l'esprit de voler le voleur, et de dîmer sur M. Verrat le

produit de ses asperges. J'exécutais ma friponnerie avec la plus

grande fidélité; mon seul motif était de complaire à celui qui me

la faisait faire. Cependant si j'eusse été surpris, que de coups,

que d'injures, quels traitements cruels n'eussé-je point essuyés,

tandis que le misérable, en me démentant, eut été cru sur sa

parole, et moi doublement puni pour avoir osé le charger, attendu

qu'il était compagnon, et que je n'étais qu'apprenti! Voilà

comment en tout état le fort coupable se sauve aux dépens du

faible innocent.

J'appris ainsi qu'il n'était pas si terrible de voler que je

l'avais cru; et je tirai bientôt si bon parti de ma science, que

rien de ce que je convoitais n'était à ma portée en sûreté. Je

n'étais pas absolument mal nourri chez mon maître, et la sobriété

ne m'était pénible qu'en la lui voyant si mal garder. L'usage de

faire sortir de table les jeunes gens quand on y sert ce qui les

tente le plus me paraît très bien entendu pour les rendre aussi

friands que fripons. Je devins en peu de temps l'un et l'autre;

et je m'en trouvais fort bien pour l'ordinaire, quelquefois fort

mal quand j'étais surpris.

Un souvenir qui me fait frémir encore et rire tout à la

fois, est celui d'une chasse aux pommes qui me coûta cher. Ces

pommes étaient au fond d'une dépense qui, par une jalousie

élevée, recevait du jour de la cuisine. Un jour que j'étais seul

dans la maison, je montai sur la may pour regarder dans le jardin

des Hespérides ce précieux fruit dont je ne pouvais approcher.

J'allai chercher la broche pour voir si elle y pourrait

atteindre: elle était trop courte. Je l'allongeai par une autre

petite broche qui servait pour le menu gibier; car mon maître

aimait la chasse. Je piquai plusieurs fois sans succès; enfin je

sentis avec transport que j'amenais une pomme. Je tirai très

doucement: déjà la pomme touchait à la jalousie, j'étais prêt à

la saisir. Qui dira ma douleur? La pomme était trop grosse, elle

ne put passer par le trou. Que d'inventions ne mis-je point en

usage pour la tirer! Il fallut trouver des supports pour tenir la

broche en état, un couteau assez long pour fendre la pomme, une

latte pour la soutenir. A force d'adresse et de temps je parvins

à la partager, espérant tirer ensuite les pièces l'une après

l'autre: mais à peine furent-elles séparées, qu'elles tombèrent

toutes deux dans la dépense. Lecteur pitoyable, partagez mon

affliction.

Je ne perdis point courage; mais j'avais perdu beaucoup de

temps. Je craignais d'être surpris; je renvoie au lendemain une

tentative plus heureuse, et je me remets à l'ouvrage tout aussi

tranquillement que si je n'avais rien fait, sans songer aux deux

témoins indiscrets qui déposaient contre moi dans la dépense.

Le lendemain, retrouvant l'occasion belle, je tente un

nouvel essai. Je monte sur mes tréteaux, j'allonge la broche, je

l'ajuste; j'étais prêt à piquer... Malheureusement le dragon ne

dormait pas: tout à coup la porte de la dépense s'ouvre; mon

maître en sort, croise les bras, me regarde, et me dit:

Courage!... La plume me tombe des mains.

Bientôt, à force d'essuyer de mauvais traitements, j'y

devins moins sensible; ils me parurent enfin une sorte de

compensation du vol, qui me mettait en droit de le continuer. Au

lieu de retourner les yeux en arrière et de regarder la punition,

je les portais en avant et je regardais la vengeance. Je jugeais

que me battre comme fripon, c'était m'autoriser à l'être. Je

trouvais que voler et être battu allaient ensemble, et

constituaient en quelque sorte un état, et qu'en remplissant la

partie de cet état qui dépendait de moi, je pouvais laisser le

soin de l'autre à mon maître. Sur cette idée je me mis à voler

plus tranquillement qu'auparavant. Je me disais: Qu'en

arrivera-t-il enfin? Je serai battu. Soit: je suis fait pour

l'être.

J'aime à manger, sans être avide; je suis sensuel, et non

pas gourmand. Trop d'autres goûts me distraient de celui-là. Je

ne me suis jamais occupé de ma bouche que quand mon cur était

oisif; et cela m'est si rarement arrivé dans ma vie, que je n'ai

guère eu le temps de songer aux bons morceaux. Voilà pourquoi je

ne bornai pas longtemps ma friponnerie au comestible; je

l'étendis bientôt à tout ce qui me tentait; et si je ne devins

pas un voleur en forme, c'est que je n'ai jamais été beaucoup

tenté d'argent. Dans le cabinet commun mon maître avait un autre

cabinet à part, qui fermait à clef: je trouvai le moyen d'en

ouvrir la porte et de la refermer sans qu'il y parût. Là je

mettais à contribution ses bons outils, ses meilleurs dessins,

ses empreintes, tout ce qui me faisait envie et qu'il affectait

d'éloigner de moi. Dans le fond ces vols étaient bien innocents,

puisqu'ils n'étaient faits que pour être employés à son service:

mais j'étais transporté de joie d'avoir ces bagatelles en mon

pouvoir; je croyais voler le talent avec ses productions. Du

reste, il y avait dans des boîtes des recoupes d'or et d'argent,

de petits bijoux, des pièces de prix, de la monnaie. Quand

j'avais quatre ou cinq sous dans ma poche, c'était beaucoup:

cependant, loin de toucher à rien de tout cela, je ne me souviens

pas même d'y avoir jeté de ma vie un regard de convoitise: je le

voyais avec plus d'effroi que de plaisir. Je crois bien que cette

horreur du vol de l'argent et de ce qui en produit me venait en

grande partie de l'éducation. Il se mêlait à cela des idées

secrètes d'infamie, de prison, de châtiment, de potence, qui

m'auraient fait frémir si j'avais été tenté; au lieu que mes

tours ne me semblaient que des espiègleries, et n'étaient pas

autre chose en effet. Tout cela ne pouvait valoir que d'être bien

étrillé par mon maître, et d'avance je m'arrangeais là-dessus.

Mais, encore une fois, je ne convoitais pas même assez pour

avoir à m'abstenir; je ne sentais rien à combattre. Une seule

feuille de beau papier à dessiner me tentait plus que l'argent

pour en payer une rame. Cette bizarrerie tient à une des

singularités de mon caractère; elle a eu tant d'influence sur ma

conduite qu'il importe de l'expliquer.

J'ai des passions très ardentes, et tandis qu'elles

m'agitent rien n'égale mon impétuosité; je ne connais plus ni

ménagements, ni respect, ni crainte, ni bienséance; je suis

cynique, effronté, violent, intrépide: il n'y a ni honte qui

m'arrête, ni danger qui m'effraie: hors le seul objet qui

m'occupe, l'univers n'est plus rien pour moi. Mais tout cela ne

dure qu'un moment, et le moment qui suit me jette dans

l'anéantissement. Prenez-moi dans le calme, je suis l'indolence

et la timidité mêmes; tout m'effarouche, tout me rebute; une

mouche en volant me fait peur; un mot à dire, un geste à faire,

épouvante ma paresse; la crainte et la honte me subjuguent à tel

point que je voudrais m'éclipser aux yeux de tous les mortels.

S'il faut agir, je ne sais que faire; s'il faut parler, je ne

sais que dire; si l'on me regarde, je suis décontenancé. Quand je

me passionne, je sais trouver quelquefois ce que j'ai à dire;

mais dans les entretiens ordinaires je ne trouve rien, rien du

tout; ils me sont insupportables par cela seul que je suis obligé

de parler.

Ajoutez qu'aucun de mes goûts dominants ne consiste en

choses qui s'achètent. Il ne me faut que des plaisirs purs, et

l'argent les empoisonne tous. J'aime, par exemple, ceux de la

table; mais, ne pouvant souffrir ni la gêne de la bonne compagnie

ni la crapule du cabaret, je ne puis les goûter qu'avec un ami;

car seul, cela ne m'est pas possible: mon imagination s'occupe

alors d'autre chose, et je n'ai pas le plaisir de manger. Si mon

sang allumé me demande des femmes, mon cur ému me demande

encore plus de l'amour. Des femmes à prix d'argent perdraient

pour moi tous leurs charmes; je doute même s'il serait en moi

d'en profiter. Il en est ainsi de tous les plaisirs à ma portée;

s'ils ne sont gratuits, je les trouve insipides. J'aime les seuls

biens qui ne sont à personne qu'au premier qui sait les goûter.

Jamais l'argent ne me parut une chose aussi précieuse qu'on

la trouve. Bien plus, il ne m'a même jamais paru fort commode: il

n'est bon à rien par lui-même, il faut le transformer pour en

jouir; il faut acheter, marchander, souvent être dupe, bien

payer, être mal servi. Je voudrais une chose bonne dans sa

qualité: avec mon argent je suis sûr de l'avoir mauvaise.

J'achète cher un uf frais, il est vieux; un beau fruit, il est

vert; une fille, elle est gâtée. J'aime le bon vin, mais où en

prendre? Chez un marchand de vin? comme que je fasse, il

m'empoisonnera. Veux-je absolument être bien servi? que de soins,

que d'embarras! avoir des amis, des correspondants, donner des

commissions, écrire, aller, venir, attendre; et souvent au bout

être encore trompé. Que de peine avec mon argent! je la crains

plus que je n'aime le bon vin.

Mille fois, durant mon apprentissage et depuis, je suis

sorti dans le dessein d'acheter quelque friandise. J'approche de

la boutique d'un pâtissier, j'aperçois des femmes au comptoir; je

crois déjà les voir rire et se moquer entre elles du petit

gourmand. Je passe devant une fruitière, je lorgne du coin de

l'il de belles poires, leur parfum me tente; deux ou trois

jeunes gens tout près de là me regardent; un homme qui me connaît

est devant sa boutique; je vois de loin venir une fille: n'est-ce

point la servante de la maison? Ma vue courte me fait mille

illusions. Je prends tous ceux qui passent pour des gens de ma

connaissance; partout je suis intimidé, retenu par quelque

obstacle; mon désir croît avec ma honte, et je rentre enfin comme

un sot, dévoré de convoitise, ayant dans ma poche de quoi la

satisfaire, et n'ayant osé rien acheter.

J'entrerais dans les plus insipides détails, si je suivais

dans l'emploi de mon argent, soit par moi, soit par d'autres,

l'embarras, la honte, la répugnance, les inconvénients, les

dégoûts de toute espèce que j'ai toujours éprouvés. A mesure

qu'avançant dans ma vie le lecteur prendra connaissance de mon

humeur, il sentira tout cela sans que je m'appesantisse à le lui

dire.

Cela compris, on comprendra sans peine une de mes prétendues

contradictions, celle d'allier une avarice presque sordide avec

le plus grand mépris pour l'argent. C'est un meuble pour moi si

peu commode, que je ne m'avise pas même de désirer celui que je

n'ai pas, et que quand j'en ai je le garde longtemps sans le

dépenser, faute de savoir l'employer à ma fantaisie: mais

l'occasion commode et agréable se présente-t-elle, j'en profite

si bien que ma bourse se vide avant que je m'en sois aperçu. Du

reste, ne cherchez pas en moi le tic des avares, celui de

dépenser pour l'ostentation; tout au contraire, je dépense en

secret et pour le plaisir: loin de me faire gloire de dépenser,

je m'en cache. Je sens si bien que l'argent n'est pas à mon

usage, que je suis presque honteux d'en avoir, encore plus de

m'en servir. Si j'avais eu jamais un revenu suffisant pour vivre

commodément, je n'aurais point été tenté d'être avare, j'en suis

très sûr; je dépenserais tout mon revenu sans chercher à

l'augmenter: mais ma situation précaire me tient en crainte.

J'adore la liberté; j'abhorre la gêne, la peine,

l'assujettissement. Tant que dure l'argent que j'ai dans ma

bourse, il assure mon indépendance; il me dispense de m'intriguer

pour en trouver d'autre, nécessité que j'eus toujours en horreur;

mais de peur de le voir finir, je le choie. L'argent qu'on

possède est l'instrument de la liberté; celui qu'on pourchasse

est celui de la servitude. Voilà pourquoi je serre bien et ne

convoite rien.

Mon désintéressement n'est donc que paresse; le plaisir

d'avoir ne vaut pas la peine d'acquérir: et ma dissipation n'est

encore que paresse; quand l'occasion de dépenser agréablement se

présente, on ne peut trop la mettre à profit. Je suis moins tenté

de l'argent que des choses, parce qu'entre l'argent et la

possession désirée il y a toujours un intermédiaire; au lieu

qu'entre la chose même et sa jouissance il n'y en a point. Je

vois la chose, elle me tente; si je ne vois que le moyen de

l'acquérir, il ne me tente pas. J'ai donc été fripon, et

quelquefois je le suis encore de bagatelles qui me tentent, et

que j'aime mieux prendre que demander: mais, petit ou grand, je

ne me souviens pas d'avoir pris de ma vie un liard à personne;

hors une seule fois, il n'y a pas quinze ans, que je volai sept

livres dix sous. L'aventure vaut la peine d'être contée, car il

s'y trouve un concours impayable d'effronterie et de bêtise, que

j'aurais peine moi-même à croire s'il regardait un autre que moi.

C'était à Paris. Je me promenais avec M. de Francueil au

Palais-Royal, sur les cinq heures. Il tire sa montre, la regarde,

et me dit: Allons à l'Opéra. Je le veux bien; nous allons. Il

prend deux billets d'amphithéâtre, m'en donne un, et passe le

premier avec l'autre: je le suis, il entre. En entrant après lui,

je trouve la porte embarrassée. Je regarde, je vois tout le monde

debout; je juge que je pourrais bien me perdre dans cette foule,

ou du moins laisser supposer à M. de Francueil que j'y suis

perdu. Je sors, je reprends ma contremarque, puis mon argent, et

je m'en vais, sans songer qu'à peine avais-je atteint la porte

que tout le monde était assis, et qu'alors M. de Francueil voyait

clairement que je n'y étais plus.

Comme jamais rien ne fut plus éloigné de mon humeur que ce

trait-là, je le note, pour montrer qu'il y a des moments d'une

espèce de délire où il ne faut point juger des hommes par leurs

actions. Ce n'était pas précisément voler cet argent; c'était en

voler l'emploi: moins c'était un vol, plus c'était une infamie.

Je ne finirais pas ces détails si je voulais suivre toutes

les routes par lesquelles, durant mon apprentissage, je passai de

la sublimité de l'héroïsme à la bassesse d'un vaurien. Cependant

en prenant les vices de mon état, il me fut impossible d'en

prendre tout à fait les goûts. Je m'ennuyais des amusements de

mes camarades; et quand la trop grande gêne m'eut aussi rebuté du

travail, je m'ennuyai de tout. Cela me rendit le goût de la

lecture, que j'avais perdu depuis longtemps. Ces lectures, prises

sur mon travail, devinrent un nouveau crime qui m'attira de

nouveaux châtiments. Ce goût irrité par la contrainte devint

passion, bientôt fureur. La Tribu, fameuse loueuse de livres,

m'en fournissait de toute espèce. Bons et mauvais, tout passait;

je ne choisissais point: je lisais tout avec une égale avidité.

Je lisais à l'établi, je lisais en allant faire mes messages, je

lisais à la garde-robe, et m'y oubliais des heures entières; la

tête me tournait de la lecture, je ne faisais plus que lire. Mon

maître m'épiait, me surprenait, me battait, me prenait mes

livres. Que de volumes furent déchirés, brûlés, jetés par les

fenêtres! que d'ouvrages restèrent dépareillés chez la Tribu!

Quand je n'avais plus de quoi la payer, je lui donnais mes

chemises, mes cravates, mes hardes; mes trois sous d'étrennes

tous les dimanches lui étaient régulièrement portés.

Voilà donc, me dira-t-on, l'argent devenu nécessaire. Il est

vrai, mais ce fut quand la lecture m'eut ôté toute activité.

Livré tout entier à mon nouveau goût, je ne faisais plus que

lire, je ne volais plus. C'est encore ici une de mes différences

caractéristiques. Au fort d'une certaine habitude d'être, un rien

me distrait, me change, m'attache, enfin me passionne: et alors

tout est oublié; je ne songe plus qu'au nouvel objet qui

m'occupe. Le cur me battait d'impatience de feuilleter le

nouveau livre que j'avais dans la poche; je le tirais aussitôt

que j'étais seul, et ne songeais plus à fouiller le cabinet de

mon maître. J'ai même peine à croire que j'eusse volé, quand même

j'aurais eu des passions plus coûteuses. Borné au moment présent,

il n'était pas dans mon tour d'esprit de m'arranger ainsi pour

l'avenir. La Tribu me faisait crédit: les avances étaient

petites; et quand j'avais empoché mon livre, je ne songeais plus

à rien. L'argent qui me venait naturellement passait de même à

cette femme; et quand elle devenait pressante, rien n'était plus

tôt sous ma main que mes propres effets. Voler par avance était

trop de prévoyance, et voler pour payer n'était pas même une

tentation.

A force de querelles, de coups, de lectures dérobées et mal

choisies, mon humeur devint taciturne, sauvage; ma tête

commençait à s'altérer, et je vivais en vrai loup-garou.

Cependant si mon goût ne me préserva pas des livres plats et

fades, mon bonheur me préserva des livres obscènes et licencieux:

non que la Tribu, femme à tous égards très accommodante, se fît

un scrupule de m'en prêter; mais, pour les faire valoir, elle me

les nommait avec un air de mystère qui me forçait précisément à

les refuser, tant par dégoût que par honte; et le hasard seconda

si bien mon humeur pudique, que j'avais plus de trente ans avant

que j'eusse jeté les yeux sur aucun de ces dangereux livres

qu'une belle dame de par le monde trouve incommodes, en ce qu'on

ne peut les lire que d'une main.

En moins d'un an j'épuisai la mince boutique de la Tribu, et

alors je me trouvai dans mes loisirs cruellement désuvré. Guéri

de mes goûts d'enfant et de polisson par celui de la lecture, et

même par mes lectures, qui, bien que sans choix et souvent

mauvaises, ramenaient pourtant mon cur à des sentiments plus

nobles que ceux que m'avait donnés mon état; dégoûté de tout ce

qui était à ma portée, et sentant trop loin de moi tout ce qui

m'aurait tenté, je ne voyais rien de possible qui pût flatter mon

cur. Mes sens émus depuis longtemps me demandaient une

jouissance dont je ne savais pas même imaginer l'objet. J'étais

aussi loin du véritable que si je n'avais point eu de sexe; et

déjà pubère et sensible, je pensais quelquefois à mes folies,

mais je ne voyais rien au delà. Dans cette étrange situation, mon

inquiète imagination prit un parti qui me sauva de moi-même et

calma ma naissante sensualité: ce fut de se nourrir des

situations qui m'avaient intéressé dans mes lectures, de les

rappeler, de les varier, de les combiner, de me les approprier

tellement que je devinsse un des personnages que j'imaginais, que

je me visse toujours dans les positions les plus agréables selon

mon goût; enfin que l'état fictif où je venais à bout de me

mettre me fît oublier mon état réel, dont j'étais si mécontent.

Cet amour des objets imaginaires et cette facilité de m'en

occuper achevèrent de me dégoûter de tout ce qui m'entourait, et

déterminèrent ce goût pour la solitude qui m'est toujours resté

depuis ce temps-là. On verra plus d'une fois dans la suite les

bizarres effets de cette disposition si misanthrope et si sombre

en apparence, mais qui vient en effet d'un cur trop affectueux,

trop aimant, trop tendre, qui, faute d'en trouver d'existants qui

lui ressemblent, est forcé de s'alimenter de fictions. Il me

suffit, quant à présent, d'avoir marqué l'origine et la première

cause d'un penchant qui a modifié toutes mes passions, et qui,

les contenant par elles-mêmes, m'a toujours rendu paresseux à

faire, par trop d'ardeur à désirer.

J'atteignis ainsi ma seizième année, inquiet, mécontent de

tout et de moi, sans goût de mon état, sans plaisir de mon âge,

dévoré de désirs dont j'ignorais l'objet, pleurant sans sujet de

larmes, soupirant sans savoir de quoi; enfin caressant tendrement

mes chimères, faute de rien voir autour de moi qui les valût. Les

dimanches, mes camarades venaient me chercher après le prêche

pour aller m'ébattre avec eux. Je leur aurais volontiers échappé

si j'avais pu; mais une fois en train dans leurs jeux, j'étais

plus ardent et j'allais plus loin qu'aucun autre; difficile à

ébranler et à retenir. Ce fut là de tout temps ma disposition

constante. Dans nos promenades hors de la ville, j'allais

toujours en avant sans songer au retour, à moins que d'autres n'y

songeassent pour moi. J'y fus pris deux fois; les portes furent

fermées avant que je pusse arriver. Le lendemain je fus traité

comme on s'imagine; et la seconde fois il me fut promis un tel

accueil pour la troisième, que je résolus de ne m'y pas exposer.

Cette troisième fois si redoutée arriva pourtant. Ma vigilance

fut mise en défaut par un maudit capitaine appelé M. Minutoli,

qui fermait toujours la porte où il était de garde une demi-heure

avant les autres. Je revenais avec deux camarades. A demi-lieue

de la ville j'entends sonner la retraite, je double le pas;

j'entends battre la caisse, je cours à toutes jambes: j'arrive

essoufflé, tout en nage; le cur me bat: je vois de loin les

soldats à leur poste; j'accours, je crie d'une voix étouffée. Il

était trop tard. A vingt pas de l'avancée je vois lever le

premier pont. Je frémis en voyant en l'air ces cornes terribles,

sinistre et fatal augure du sort inévitable que ce moment

commençait pour moi.

Dans le premier transport de ma douleur, je me jetai sur les

glacis et mordis la terre. Mes camarades, riant de leur malheur,

prirent à l'instant leur parti. Je pris aussi le mien; mais ce

fut d'une autre manière. Sur le lieu même je jurai de ne

retourner jamais chez mon maître; et le lendemain, quand à

l'heure de la découverte ils rentrèrent en ville, je leur dis

adieu pour jamais, les priant seulement d'avertir en secret mon

cousin Bernard de la résolution que j'avais prise, et du lieu où

il pourrait me voir encore une fois.

A mon entrée en apprentissage, étant plus séparé de lui, je

le vis moins; toutefois, durant quelque temps nous nous

rassemblions les dimanches; mais insensiblement chacun prit

d'autres habitudes, et nous nous vîmes plus rarement. Je suis

persuadé que sa mère contribua beaucoup à ce changement. Il

était, lui, un garçon du haut; moi, chétif apprenti, je n'étais

plus qu'un enfant de Saint-Gervais. Il n'y avait plus entre nous

d'égalité, malgré la naissance; c'était déroger que de me

fréquenter. Cependant les liaisons ne cessèrent point tout à fait

entre nous; et comme c'était un garçon d'un bon naturel, il

suivait quelquefois son cur malgré les leçons de sa mère.

Instruit de ma résolution, il accourut, non pour m'en dissuader

ou la partager, mais pour jeter, par de petits présents, quelque

agrément dans ma fuite, car mes propres ressources ne pouvaient

me mener fort loin. Il me donna entre autres une petite épée,

dont j'étais fort épris, et que j'ai portée jusqu'à Turin, où le

besoin m'en fit défaire, et où je me la passai, comme on dit, au

travers du corps. Plus j'ai réfléchi depuis à la manière dont il

se conduisit avec moi dans ce moment critique, plus je me suis

persuadé qu'il suivit les instructions de sa mère, et peut-être

de son père, car il n'est pas possible que de lui-même il n'eût

fait quelque effort pour me retenir, ou qu'il n'eût tenté de me

suivre: mais point. Il m'encouragea dans mon dessein plutôt qu'il

ne m'en détourna: puis, quand il me vit bien résolu, il me quitta

sans beaucoup de larmes. Nous ne nous sommes jamais écrit ni

revus. C'est dommage: il était d'un caractère essentiellement

bon; nous étions faits pour nous aimer.

Avant de m'abandonner à la fatalité de ma destinée, qu'on me

permette de tourner un moment les yeux sur celle qui m'attendait

naturellement, si j'étais tombé dans les mains d'un meilleur

maître. Rien n'était plus convenable à mon humeur, ni plus propre

à me rendre heureux, que l'état tranquille et obscur d'un bon

artisan, dans certaines classes surtout, telle qu'est à Genève

celle des graveurs. Cet état, assez lucratif pour donner une

subsistance aisée, et pas assez pour mener à la fortune, eût

borné mon ambition pour le reste de mes jours; et me laissant un

loisir honnête pour cultiver des goûts modérés, il m'eût contenu

dans ma sphère sans m'offrir aucun moyen d'en sortir. Ayant une

imagination assez riche pour orner de ses chimères tous les

états, assez puissante pour me transporter, pour ainsi dire, à

mon gré de l'un à l'autre, il m'importait peu dans lequel je

fusse en effet. Il ne pouvait y avoir si loin du lieu où j'étais

au premier château en Espagne, qu'il ne me fût aisé de m'y

établir. De cela seul il suivait que l'état le plus simple, celui

qui donnait le moins de tracas et de soins, celui qui laissait

l'esprit le plus libre, était celui qui me convenait le mieux; et

c'était précisément le mien. J'aurais passé dans le sein de ma

religion, de ma patrie, de ma famille et de mes amis, une vie

paisible et douce, telle qu'il la fallait à mon caractère, dans

l'uniformité d'un travail de mon goût et d'une société selon mon

cur. J'aurais été bon chrétien, bon citoyen, bon père de

famille, bon ami, bon ouvrier, bon homme en toute chose. J'aurais

aimé mon état, je l'aurais honoré peut-être; et, après avoir

passé une vie obscure et simple, mais égale et douce, je serais

mort paisiblement dans le sein des miens. Bientôt oublié sans

doute, j'aurais été regretté du moins aussi longtemps qu'on se

serait souvenu de moi.

Au lieu de cela... Quel tableau vais-je faire? Ah!

n'anticipons point sur les misères de ma vie; je n'occuperai que

trop mes lecteurs de ce triste sujet.

 

LIVRE SECOND

 

1728-1731

 

Autant le moment où l'effroi me suggéra le projet de fuir

m'avait paru triste, autant celui où je l'exécutai me parut

charmant. Encore enfant, quitter mon pays, mes parents, mes

appuis, mes ressources; laisser un apprentissage à moitié fait

sans savoir mon métier assez pour en vivre; me livrer aux

horreurs de la misère sans avoir aucun moyen d'en sortir; dans

l'âge de la faiblesse et de l'innocence, m'exposer à toutes les

tentations du vice et du désespoir; chercher au loin les maux,

les erreurs, les pièges, l'esclavage et la mort, sous un joug

bien plus inflexible que celui que je n'avais pu souffrir;

c'était là ce que j'allais faire, c'était la perspective que

j'aurais dû envisager. Que celle que je me peignais était

différente! L'indépendance que je croyais avoir acquise était le

seul sentiment qui m'affectait. Libre et maître de moi-même, je

croyais pouvoir tout faire, atteindre à tout: je n'avais qu'à

m'élancer pour m'élever et voler dans les airs. J'entrais avec

sécurité dans le vaste espace du monde; mon mérite allait le

remplir; à chaque pas j'allais trouver des festins, des trésors,

des aventures, des amis prêts à me servir, des maîtresses

empressées à me plaire: en me montrant j'allais occuper de moi

l'univers; non pas pourtant l'univers tout entier, je l'en

dispensais en quelque sorte, il ne m'en fallait pas tant; une

société charmante me suffisait, sans m'embarrasser du reste. Ma

modération m'inscrivait dans une sphère étroite, mais

délicieusement choisie, où j'étais assuré de régner. Un seul

château bornait mon ambition: favori du seigneur et de la dame,

amant de la demoiselle, ami du frère et protecteur des voisins,

j'étais content; il ne m'en fallait pas davantage.

En attendant ce modeste avenir, j'errai quelques jours

autour de la ville, logeant chez des paysans de ma connaissance,

qui tous me reçurent avec plus de bonté que n'auraient fait des

urbains. Ils m'accueillaient, me logeaient, me nourrissaient trop

bonnement pour en avoir le mérite. Cela ne pouvait pas s'appeler

faire l'aumône; ils n'y mettaient pas assez l'air de la

supériorité.

A force de voyager et de parcourir le monde, j'allai jusqu'à

Confignon, terres de Savoie à deux lieues de Genève. Le curé

s'appelait M. de Pontverre. Ce nom, fameux dans l'histoire de la

République, me frappa beaucoup. J'étais curieux de voir comment

étaient faits les descendants des gentilshommes de la Cuiller.

J'allai voir M. de Pontverre. Il me reçut bien, me parla de

l'hérésie de Genève, de l'autorité de la sainte mère Église, et

me donna à dîner. Je trouvai peu de choses à répondre à des

arguments qui finissaient ainsi, et je jugeai que des curés chez

qui l'on dînait si bien valaient tout au moins nos ministres.

J'étais certainement plus savant que M. de Pontverre, tout

gentilhomme qu'il était; mais j'étais trop bon convive pour être

si bon théologien; et son vin de Frangi, qui me parut excellent,

argumentait si victorieusement pour lui, que j'aurais rougi de

fermer la bouche à un si bon hôte. Je cédais donc, ou du moins je

ne résistais pas en face. A voir les ménagements dont j'usais, on

m'aurait cru faux. On se fût trompé; je n'étais qu'honnête, cela

est certain. La flatterie, ou plutôt la condescendance, n'est pas

toujours un vice; elle est plus souvent une vertu, surtout dans

les jeunes gens. La bonté avec laquelle un homme nous traite nous

attache à lui; ce n'est pas pour l'abuser qu'on lui cède, c'est

pour ne pas l'attrister, pour ne pas lui rendre le mal pour le

bien. Quel intérêt avait M. de Pontverre à m'accueillir, à me

bien traiter, à vouloir me convaincre? nul autre que le mien

propre. Mon jeune cur se disait cela. J'étais touché de

reconnaissance et de respect pour le bon prêtre. Je sentais ma

supériorité, je ne voulais pas l'en accabler pour prix de son

hospitalité. Il n'y avait point de motif hypocrite à cette

conduite: je ne songeais point à changer de religion; et, bien

loin de me familiariser si vite avec cette idée, je ne

l'envisageais qu'avec une horreur qui devait l'écarter de moi

pour longtemps: je voulais seulement ne point fâcher ceux qui me

caressaient dans cette vue; je voulais cultiver leur

bienveillance, et leur laisser l'espoir du succès, en paraissant

moins armé que je ne l'étais en effet. Ma faute en cela

ressemblait à la coquetterie des honnêtes femmes, qui

quelquefois, pour parvenir à leurs fins, savent, sans rien

permettre ni rien promettre, faire espérer plus qu'elles ne

veulent tenir.

La raison, la pitié, l'amour de l'ordre, exigeaient

assurément que, loin de se prêter à ma folie, on m'éloignât de ma

perte où je courais, en me renvoyant dans ma famille. C'est là ce

qu'aurait fait ou tâché de faire tout homme vraiment vertueux.

Mais quoique M. de Pontverre fût un bon homme, ce n'était

assurément pas un homme vertueux; au contraire, c'était un dévot

qui ne connaissait d'autre vertu que d'adorer les images et de

dire le rosaire; une espèce de missionnaire qui n'imaginait rien

de mieux, pour le bien de la foi, que de faire des libelles

contre les ministres de Genève. Loin de penser à me renvoyer chez

moi, il profita du désir que j'avais de m'en éloigner, pour me

mettre hors d'état d'y retourner quand même il m'en prendrait

envie. Il y avait tout à parier qu'il m'envoyait périr de misère,

ou devenir un vaurien. Ce n'était point là ce qu'il voyait. Il

voyait une âme ôtée à l'hérésie et rendue à l'Église. Honnête

homme ou vaurien, qu'importait cela, pourvu que j'allasse à la

messe? Il ne faut pas croire, au reste, que cette façon de penser

soit particulière aux catholiques, elle est celle de toute

religion dogmatique où l'on fait l'essentiel, non de faire, mais

de croire.

Dieu vous appelle, me dit M. de Pontverre: allez à Annecy;

vous y trouverez une bonne dame bien charitable, que les

bienfaits du roi mettent en état de retirer d'autres âmes de

l'erreur dont elle est sortie elle-même. Il s'agissait de madame

de Warens, nouvelle convertie, que les prêtres forçaient en effet

de partager, avec la canaille qui venait vendre sa foi, une

pension de deux mille francs que lui donnait le roi de Sardaigne.

Je me sentais fort humilié d'avoir besoin d'une bonne dame bien

charitable. J'aimais fort qu'on me donnât mon nécessaire, mais

non pas qu'on me fît la charité; et une dévote n'était pas pour

moi fort attirante. Toutefois, pressé par M. de Pontverre, par la

faim qui me talonnait, bien aise aussi de faire un voyage et

d'avoir un but, je prends mon parti, quoique avec peine, et je

pars pour Annecy. J'y pouvais être aisément en un jour; mais je

ne me pressais pas, j'en mis trois. Je ne voyais pas un château à

droite ou à gauche, sans aller chercher l'aventure que j'étais

sûr qui m'y attendait. Je n'osais entrer dans le château ni

heurter, car j'étais fort timide; mais je chantais sous la

fenêtre qui avait le plus d'apparence, fort surpris, après m'être

longtemps époumoné, de ne voir paraître ni dames ni demoiselles

qu'attirât la beauté de ma voix ou le sel de mes chansons, vu que

j'en savais d'admirables que mes camarades m'avaient apprises, et

que je chantais admirablement.

J'arrive enfin: je vois madame de Warens. Cette époque de ma

vie a décidé de mon caractère; je ne puis me résoudre à la passer

légèrement. J'étais au milieu de ma seizième année. Sans être ce

qu'on appelle un beau garçon, j'étais bien pris dans ma petite

taille, j'avais un joli pied, une jambe fine, l'air dégagé, la

physionomie animée, la bouche mignonne, les sourcils et les

cheveux noirs, les yeux petits et même enfoncés, mais qui

lançaient avec force le feu dont mon sang était embrasé.

Malheureusement je ne savais rien de tout cela, et de ma vie il

ne m'est arrivé de songer à ma figure que lorsqu'il n'était plus

temps d'en tirer parti. Ainsi j'avais avec la timidité de mon âge

celle d'un naturel très aimant, toujours troublé par la crainte

de déplaire. D'ailleurs, quoique j'eusse l'esprit assez orné,

n'ayant jamais vu le monde, je manquais totalement de manières;

et mes connaissances, loin d'y suppléer, ne servaient qu'à

m'intimider davantage en me faisant sentir combien j'en manquais.

Craignant donc que mon abord ne prévînt pas en ma faveur, je

pris autrement mes avantages, et je fis une belle lettre en style

d'orateur, où, cousant des phrases de livres avec des locutions

d'apprenti, je déployais toute mon éloquence pour capter la

bienveillance de madame de Warens. J'enfermai la lettre de M. de

Pontverre dans la mienne, et je partis pour cette terrible

audience. Je ne trouvai point madame de Warens; on me dit qu'elle

venait de sortir pour aller à l'église. C'était le jour des

Rameaux de l'année 1728. Je cours pour la suivre: je la vois, je

l'atteins, je lui parle... Je dois me souvenir du lieu, je l'ai

souvent depuis mouillé de mes larmes et couvert de mes baisers.

Que ne puis-je entourer d'un balustre d'or cette heureuse place!

que n'y puis-je attirer les hommages de toute la terre! Quiconque

aime à honorer les monuments du salut des hommes n'en devrait

approcher qu'à genoux.

C'était un passage derrière sa maison, entre un ruisseau à

main droite qui la séparait du jardin et le mur de la cour à

gauche, conduisant par une fausse porte à l'église des

cordeliers. Prête à entrer dans cette porte, madame de Warens se

retourne à ma voix. Que devins-je à cette vue! Je m'étais figuré

une vieille dévote bien rechignée; la bonne dame de M. de

Pontverre ne pouvait être autre chose à mon avis. Je vois un

visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un

teint éblouissant, le contour d'une gorge enchanteresse. Rien

n'échappa au rapide coup d'il du jeune prosélyte; car je devins

à l'instant le sien, sûr qu'une religion prêchée par de tels

missionnaires ne pouvait manquer de mener en paradis. Elle prend

en souriant la lettre que je lui présente d'une main tremblante,

l'ouvre, jette un coup d'il sur celle de M. de Pontverre,

revient à la mienne, qu'elle lit tout entière, et qu'elle eût

relue encore si son laquais ne l'eût avertie qu'il était temps

d'entrer. Eh! mon enfant, me dit-elle d'un ton qui me fit

tressaillir, vous voilà courant le pays bien jeune; c'est dommage

en vérité. Puis, sans attendre ma réponse, elle ajouta: Allez

chez moi m'attendre; dites qu'on vous donne à déjeuner; après la

messe j'irai causer avec vous.

Louise-Éléonore de Warens était une demoiselle de la Tour de

Pil, noble et ancienne famille de Vevai, ville du pays de Vaud.

Elle avait épousé fort jeune M. de Warens de la maison de Loys,

fils aîné de M. de Villardin, de Lausanne. Ce mariage, qui ne

produisit point d'enfants, n'ayant pas trop réussi, madame de

Warens, poussée par quelque chagrin domestique, prit le temps que

le roi Victor-Amédée était à Évian pour passer le lac et venir se

jeter aux pieds de ce prince, abandonnant ainsi son mari, sa

famille et son pays par une étourderie assez semblable à la

mienne, et qu'elle a eu tout le temps de pleurer aussi. Le roi,

qui aimait à faire le zélé catholique, la prit sous sa

protection, lui donna une pension de quinze cents livres de

Piémont, ce qui était beaucoup pour un prince aussi peu prodigue;

et, voyant que sur cet accueil on l'en croyait amoureux, il

l'envoya à Annecy, escortée par un détachement de ses gardes, où,

sous la direction de Michel-Gabriel de Bernex, évêque titulaire

de Genève, elle fit abjuration au couvent de la Visitation.

Il y avait six ans qu'elle y était quand j'y vins, et elle

en avait alors vingt-huit, étant née avec le siècle. Elle avait

de ces beautés qui se conservent, parce qu'elles sont plus dans

la physionomie que dans les traits; aussi la sienne était-elle

encore dans tout son premier éclat. Elle avait un air caressant

et tendre, un regard très doux, un sourire angélique, une bouche

à la mesure de la mienne, des cheveux cendrés d'une beauté peu

commune, et auxquels elle donnait un tour négligé qui la rendait

très piquante. Elle était petite de stature, courte même, et

ramassée un peu dans sa taille, quoique sans difformité; mais il

était impossible de voir une plus belle tête, un plus beau sein,

de plus belles mains et de plus beaux bras.

Son éducation avait été fort mêlée: elle avait ainsi que moi

perdu sa mère dès sa naissance; et, recevant indifféremment des

instructions comme elles s'étaient présentées, elle avait appris

un peu de sa gouvernante, un peu de son père, un peu de ses

maîtres, et beaucoup de ses amants, surtout d'un M. de Tavel,

qui, ayant du goût et des connaissances, en orna la personne

qu'il aimait. Mais tant de genres différents se nuisirent les uns

aux autres, et le peu d'ordre qu'elle y mit empêcha que ses

diverses études n'étendissent la justesse naturelle de son

esprit. Ainsi, quoiqu'elle eût quelques principes de philosophie

et de physique, elle ne laissa pas de prendre le goût que son

père avait pour la médecine empirique et pour l'alchimie: elle

faisait des élixirs, des teintures, des baumes, des magistères;

elle prétendait avoir des secrets. Les charlatans, profitant de

sa faiblesse, s'emparèrent d'elle, l'obsédèrent, la ruinèrent, et

consumèrent, au milieu des fourneaux et des drogues, son esprit,

ses talents et ses charmes, dont elle eût pu faire les délices

des meilleures sociétés.

Mais si de vils fripons abusèrent de son éducation mal

dirigée pour obscurcir les lumières de sa raison, son excellent

cur fut à l'épreuve et demeura toujours le même: son caractère

aimant et doux, sa sensibilité pour les malheureux, son

inépuisable bonté, son humeur gaie, ouverte et franche, ne

s'altérèrent jamais; et même, aux approches de la vieillesse,

dans le sein de l'indigence, des maux, des calamités diverses, la

sérénité de sa belle âme lui conserva jusqu'à la fin de sa vie

toute la gaieté de ses plus beaux jours.

Ses erreurs lui vinrent d'un fonds d'activité inépuisable

qui voulait sans cesse de l'occupation. Ce n'était pas des

intrigues de femmes qu'il lui fallait, c'était des entreprises à

faire et à diriger. Elle était née pour les grandes affaires. A

sa place, madame de Longueville n'eût été qu'une tracassière; à

la place de madame de Longueville, elle eût gouverné l'État. Ses

talents ont été déplacés; et ce qui eût fait sa gloire dans une

situation plus élevée a fait sa perte dans celle où elle a vécu.

Dans les choses qui étaient à sa portée, elle étendait toujours

son plan dans sa tête et voyait toujours son objet en grand. Cela

faisait qu'employant des moyens proportionnés à ses vues plus

qu'à ses forces, elle échouait par la faute des autres; et son

projet venant à manquer, elle était ruinée où d'autres n'auraient

presque rien perdu. Ce goût des affaires, qui lui fit tant de

maux, lui fit du moins un grand bien dans son asile monastique,

en l'empêchant de s'y fixer pour le reste de ses jours comme elle

en était tentée. La vie uniforme et simple des religieuses, leur

petit cailletage de parloir, tout cela ne pouvait flatter un

esprit toujours en mouvement, qui, formant chaque jour de

nouveaux systèmes, avait besoin de liberté pour s'y livrer. Le

bon évêque de Bernex, avec moins d'esprit que François de Sales,

lui ressemblait sur bien des points; et madame de Warens, qu'il

appelait sa fille, et qui ressemblait à madame de Chantal sur

beaucoup d'autres, eût pu lui ressembler encore dans sa retraite,

si son goût ne l'eût détournée de l'oisiveté d'un couvent. Ce ne

fut point manque de zèle si cette aimable femme ne se livra pas

aux menues pratiques de dévotion qui semblaient convenir à une

nouvelle convertie vivant sous la direction d'un prélat. Quel

qu'eût été le motif de son changement de religion, elle fut

sincère dans celle qu'elle avait embrassée. Elle a pu se repentir

d'avoir commis la faute, mais non pas désirer d'en revenir. Elle

n'est pas seulement morte bonne catholique, elle a vécu telle de

bonne foi; et j'ose affirmer, moi qui pense avoir lu dans le fond

de son âme, que c'était uniquement par aversion pour les

simagrées qu'elle ne faisait point en public la dévote. Elle

avait une piété trop solide pour affecter de la dévotion. Mais ce

n'est pas ici le lieu de m'étendre sur ses principes; j'aurai

d'autres occasions d'en parler.

Que ceux qui nient la sympathie des âmes expliquent, s'ils

peuvent, comment, de la première entrevue, du premier mot, du

premier regard, madame de Warens m'inspira non seulement le plus

vif attachement, mais une confiance parfaite et qui ne s'est

jamais démentie. Supposons que ce que j'ai senti pour elle fût

véritablement de l'amour, ce qui paraîtra tout au moins douteux à

qui suivra l'histoire de nos liaisons; comment cette passion

fut-elle accompagnée, dès sa naissance, des sentiments qu'elle

inspire le moins, la paix du cur, le calme, la sérénité, la

sécurité, l'assurance? Comment, en approchant pour la première

fois d'une femme aimable, polie, éblouissante, d'une dame d'un

état supérieur au mien, dont je n'avais jamais abordé la

pareille, de celle dont dépendait mon sort en quelque sorte par

l'intérêt plus ou moins grand qu'elle y prendrait; comment,

dis-je, avec tout cela me trouvai-je à l'instant aussi libre,

aussi à mon aise que si j'eusse été parfaitement sûr de lui

plaire. Comment n'eus-je pas un moment d'embarras, de timidité,

de gêne. Naturellement honteux, décontenancé, n'ayant jamais vu

le monde, comment pris-je avec elle, du premier jour, du premier

instant, les manières faciles, le langage tendre, le ton familier

que j'avais dix ans après, lorsque la plus grande intimité l'eut

rendu naturel? A-t-on de l'amour, je ne dis pas sans désirs, j'en

avais; mais sans inquiétude, sans jalousie? Ne veut-on pas au

moins apprendre de l'objet qu'on aime si l'on est aimé? C'est une

question qu'il ne m'est pas plus venu dans l'esprit de lui faire

une fois en ma vie que de me demander à moi-même si je m'aimais;

et jamais elle n'a été plus curieuse avec moi. Il y eut

certainement quelque chose de singulier dans mes sentiments pour

cette charmante femme, et l'on y trouvera dans la suite des

bizarreries auxquelles on ne s'attend pas.

Il fut question de ce que je deviendrais; et pour en causer

plus à loisir, elle me retint à dîner. Ce fut le premier repas de

ma vie où j'eusse manqué d'appétit; et sa femme de chambre, qui

nous servait, dit aussi que j'étais le premier voyageur de mon

âge et de mon étoffe qu'elle en eût vu manquer. Cette remarque,

qui ne me nuisit pas dans l'esprit de sa maîtresse, tombait un

peu à plomb sur un gros manant qui dînait avec nous, et qui

dévora lui tout seul un repas honnête pour six personnes. Pour

moi, j'étais dans un ravissement qui ne me permettait pas de

manger. Mon cur se nourrissait d'un sentiment tout nouveau dont

il occupait tout mon être; il ne me laissait des esprits pour

nulle autre fonction.

Madame de Warens voulut savoir les détails de ma petite

histoire: je retrouvai pour la lui conter tout le feu que j'avais

perdu chez mon maître. Plus j'intéressais cette excellente âme en

ma faveur, plus elle plaignait le sort auquel j'allais m'exposer.

Sa tendre compassion se marquait dans son air, dans son regard,

dans ses gestes. Elle n'osait m'exhorter à retourner à Genève;

dans sa position c'eût été un crime de lèse-catholicité, et elle

n'ignorait pas combien elle était surveillée et combien ses

discours étaient pesés. Mais elle me parlait d'un ton si touchant

de l'affliction de mon père, qu'on voyait bien qu'elle eût

approuvé que j'allasse le consoler. Elle ne savait pas combien

sans y songer elle plaidait contre elle-même. Outre que ma

résolution était prise, comme je crois l'avoir dit, plus je la

trouvais éloquente, persuasive, plus ses discours m'allaient au

cur, et moins je pouvais me résoudre à me détacher d'elle. Je

sentais que retourner à Genève était mettre entre elle et moi une

barrière presque insurmontable, à moins de revenir à la démarche

que j'avais faite, et à laquelle mieux valait me tenir tout d'un

coup. Je m'y tins donc. Madame de Warens, voyant ses efforts

inutiles, ne les poussa pas jusqu'à se compromettre; mais elle me

dit avec un regard de commisération: Pauvre petit, tu dois aller

où Dieu t'appelle; mais quand tu seras grand, tu te souviendras

de moi. Je crois qu'elle ne pensait pas elle-même que cette

prédiction s'accomplirait si cruellement.

La difficulté restait tout entière. Comment subsister si

jeune hors de mon pays? A peine à la moitié de mon apprentissage,

j'étais bien loin de savoir mon métier. Quand je l'aurais su, je

n'en aurais pu vivre en Savoie, pays trop pauvre pour avoir des

arts. Le manant qui dînait pour nous, forcé de faire une pause

pour reposer sa mâchoire, ouvrit un avis qu'il disait venir du

ciel, et qui, à juger par les suites, venait bien plutôt du côté

contraire: c'était que j'allasse à Turin, où, dans un hospice

établi pour l'instruction des catéchumènes, j'aurais, dit-il, la

vie temporelle et spirituelle, jusqu'à ce qu'entré dans le sein

de l'Église je trouvasse, par la charité des bonnes âmes, une

place qui me convînt. A l'égard des frais du voyage, continua mon

homme, Sa Grandeur Monseigneur l'Evêque ne manquera pas, si

madame lui propose cette sainte uvre, de vouloir charitablement

y pourvoir; et Madame la Baronne, qui est si charitable, dit-il

en s'inclinant sur son assiette, s'empressera sûrement d'y

contribuer aussi.

Je trouvais toutes ces charités bien dures: j'avais le cur

serré, je ne disais rien; et madame de Warens, sans saisir ce

projet avec autant d'ardeur qu'il était offert, se contenta de

répondre que chacun devait contribuer au bien selon son pouvoir,

et qu'elle en parlerait à monseigneur: mais mon diable d'homme,

qui craignait qu'elle n'en parlât pas à son gré, et qui avait son

petit intérêt dans cette affaire, courut prévenir les aumôniers,

et emboucha si bien les bons prêtres, que quand madame de Warens,

qui craignait pour moi ce voyage, en voulut parler à l'évêque,

elle trouva que c'était une affaire arrangée, et il lui remit à

l'instant l'argent destiné pour mon petit viatique. Elle n'osa

insister pour me faire rester: j'approchais d'un âge où une femme

du sien ne pouvait décemment vouloir retenir un jeune homme

auprès d'elle.

Mon voyage étant ainsi réglé par ceux qui prenaient soin de

moi, il fallut bien me soumettre, et c'est même ce que je fis

sans beaucoup de répugnance. Quoique Turin fût plus loin que

Genève, je jugeai qu'étant la capitale, elle avait avec Annecy

des relations plus étroites qu'une ville étrangère d'État et de

Religion: et puis, partant pour obéir à madame de Warens, je me

regardais comme vivant toujours sous sa direction: c'était plus

que vivre à son voisinage. Enfin l'idée d'un grand voyage

flattait ma manie ambulante, qui déjà commençait à se déclarer.

Il me paraissait beau de passer les monts à mon âge, et de

m'élever au-dessus de mes camarades de toute la hauteur des

Alpes. Voir du pays est un appât auquel un Genevois ne résiste

guère: je donnai donc mon consentement. Mon manant devait partir

dans deux jours avec sa femme. Je leur fus confié et recommandé.

Ma bourse leur fut remise, renforcée par madame de Warens, qui de

plus me donna secrètement un petit pécule auquel elle joignit

d'amples instructions; et nous partîmes le mercredi saint.

Le lendemain de mon départ d'Annecy, mon père y arriva,

courant à ma piste avec un M. Rival, son ami, horloger comme lui,

homme d'esprit, bel esprit même, qui faisait des vers mieux que

la Motte, et parlait presque aussi bien que lui; de plus,

parfaitement honnête homme, mais dont la littérature déplacée

n'aboutit qu'à faire un de ses fils comédien.

Ces messieurs virent madame de Warens, et se contentèrent de

pleurer mon sort avec elle, au lieu de me suivre et de

m'atteindre, comme ils l'auraient pu facilement, étant à cheval

et moi à pied. La même chose était arrivée à mon oncle Bernard.

Il était venu à Confignon; et de là, sachant que j'étais à

Annecy, il s'en retourna à Genève. Il semblait que mes proches

conspirassent avec mon étoile pour me livrer au destin qui

m'attendait. Mon frère s'était perdu par une semblable

négligence, et si bien perdu, qu'on n'a jamais su ce qu'il était

devenu.

Mon père n'était pas seulement un homme d'honneur, c'était

un homme d'une probité sûre, et il avait une de ces âmes fortes

qui font les grandes vertus; de plus, il était bon père, surtout

pour moi. Il m'aimait très tendrement; mais il aimait aussi ses

plaisirs, et d'autres goûts avaient un peu attiédi l'affection

paternelle depuis que je vivais loin de lui. Il s'était remarié à

Nyon; et quoique sa femme ne fût pas en âge de me donner des

frères, elle avait des parents: cela faisait une autre famille,

d'autres objets, un nouveau ménage, qui ne rappelait plus si

souvent mon souvenir. Mon père vieillissait, et n'avait aucun

bien pour soutenir sa vieillesse. Nous avions, mon frère et moi,

quelque bien de ma mère, dont le revenu devait appartenir à mon

père durant notre éloignement. Cette idée ne s'offrait pas à lui

directement, et ne l'empêchait pas de faire son devoir; mais elle

agissait sourdement sans qu'il s'en aperçût lui-même, et

ralentissait quelquefois son zèle, qu'il eût poussé plus loin

sans cela. Voilà, je crois, pourquoi, venu d'abord à Annecy sur

mes traces, il ne me suivit pas jusqu'à Chambéri, où il était

moralement sûr de m'atteindre. Voilà pourquoi encore, l'étant

allé voir souvent depuis ma fuite, je reçus toujours de lui des

caresses de père, mais sans grands efforts pour me retenir.

Cette conduite d'un père dont j'ai si bien connu la

tendresse et la vertu m'a fait faire des réflexions sur moi-même

qui n'ont pas peu contribué à me maintenir le cur sain. J'en ai

tiré cette grande maxime de morale, la seule peut-être d'usage

dans la pratique, d'éviter les situations qui mettent nos devoirs

en opposition avec nos intérêts, et qui nous montrent notre bien

dans le mal d'autrui, sûr que, dans de telles situations, quelque

sincère amour de la vertu qu'on y porte, on faiblit tôt ou tard

sans s'en apercevoir; et l'on devient injuste et méchant dans le

fait, sans avoir cessé d'être juste et bon dans l'âme.

Cette maxime fortement imprimée au fond de mon cur, et

mise en pratique, quoiqu'un peu tard, dans toute ma conduite, est

une de celles qui m'ont donné l'air le plus bizarre et le plus

fou dans le public, et surtout parmi mes connaissances. On m'a

imputé de vouloir être original et faire autrement que les

autres. En vérité je ne songeais guère à faire ni comme les

autres ni autrement qu'eux. Je désirais sincèrement de faire ce

qui était bien. Je me dérobais de toute ma force à des situations

qui me donnassent un intérêt contraire à l'intérêt d'un autre

homme, et par conséquent un désir secret, quoique involontaire,

du mal de cet homme-là.

Il y a deux ans que milord Maréchal me voulut mettre dans

son testament. Je m'y opposai de toute ma force. Je lui marquai

que je ne voudrais pour rien au monde me savoir dans le testament

de qui que ce fût, et beaucoup moins dans le sien. Il se rendit:

maintenant il veut me faire une pension viagère, et je ne m'y

oppose pas. On dira que je trouve mon compte à ce changement:

cela peut être. Mais, ô mon bienfaiteur et mon père, si j'ai le

malheur de vous survivre, je sais qu'en vous perdant j'ai tout à

perdre, et que je n'ai rien à gagner.

C'est là, selon moi, la bonne philosophie, la seule vraiment

assortie au cur humain. Je me pénètre chaque jour davantage de

sa profonde solidité, et je l'ai retournée de différentes

manières dans tous mes derniers écrits; mais le public, qui est

frivole, ne l'y a pas su remarquer. Si je survis assez à cette

entreprise consommée pour en reprendre une autre, je me propose

de donner dans la suite de l'Émile un exemple si charmant et si

frappant de cette même maxime, que mon lecteur soit forcé d'y

faire attention. Mais c'est assez de réflexions pour un voyageur;

il est temps de reprendre ma route.

Je la fis plus agréablement que je n'aurais dû m'y attendre,

et mon manant ne fut pas si bourru qu'il en avait l'air. C'était

un homme entre deux âges, portant en queue ses cheveux noirs

grisonnants, l'air grenadier, la voix forte, assez gai, marchant

bien, mangeant mieux, et qui faisait toutes sortes de métiers,

faute d'en savoir aucun. Il avait proposé, je crois, d'établir à

Annecy je ne sais quelle manufacture. Madame de Warens n'avait

pas manqué de donner dans le projet, et c'était pour tâcher de le

faire agréer au ministre, qu'il faisait, bien défrayé, le voyage

de Turin. Notre homme avait le talent d'intriguer en se fourrant

toujours avec les prêtres; et, faisant l'empressé pour les

servir, il avait pris à leur école un certain jargon dévot dont

il usait sans cesse, se piquant d'être un grand prédicateur. Il

savait même un passage latin de la Bible; et c'était comme s'il

en avait su mille, parce qu'il le répétait mille fois le jour. Du

reste, manquant rarement d'argent quand il en savait dans la

bourse des autres. Plus adroit pourtant que fripon, et qui,

débitant d'un ton de racoleur ses capucinades, ressemblait à

l'ermite Pierre, prêchant la croisade le sabre au côté.

Pour madame Sabran son épouse, c'était une assez bonne

femme, plus tranquille le jour que la nuit. Comme je couchais

toujours dans leur chambre, ses bruyantes insomnies m'éveillaient

souvent, et m'auraient éveillé bien davantage si j'en avais

compris le sujet. Mais je ne m'en doutais pas même, et j'étais

sur ce chapitre d'une bêtise qui a laissé à la seule nature tout

le soin de mon instruction.

Je m'acheminais gaiement avec mon dévot guide et sa

sémillante compagne. Nul accident ne troubla mon voyage: j'étais

dans la plus heureuse situation de corps et d'esprit où j'aie été

de mes jours. Jeune, vigoureux, plein de santé, de sécurité, de

confiance en moi et aux autres, j'étais dans ce court mais

précieux moment de la vie où sa plénitude expansive étend pour

ainsi dire notre être par toutes nos sensations, et embellit à

nos yeux la nature entière du charme de notre existence. Ma douce

inquiétude avait un objet qui la rendait moins errante et fixait

mon imagination. Je me regardais comme l'ouvrage, l'élève, l'ami,

presque l'amant de madame de Warens. Les choses obligeantes

qu'elle m'avait dites, les petites caresses qu'elle m'avait

faites, l'intérêt si tendre qu'elle avait paru prendre à moi, ses

regards charmants, qui me semblaient pleins d'amour parce qu'ils

m'en inspiraient; tout cela nourrissait mes idées durant la

marche, et me faisait rêver délicieusement. Nulle crainte, nul

doute sur mon sort ne troublait ces rêveries. M'envoyer à Turin,

c'était, selon moi, s'engager à m'y faire vivre, à m'y placer

convenablement. Je n'avais plus de souci sur moi-même; d'autres

s'étaient chargés de ce soin. Ainsi je marchais légèrement,

allégé de ce poids; les jeunes désirs, l'espoir enchanteur, les

brillants projets remplissaient mon âme. Tous les objets que je

voyais me semblaient les garants de ma prochaine félicité. Dans

les maisons j'imaginais des festins rustiques; dans les prés, de

folâtres jeux; le long des eaux, les bains, des promenades, la

pêche; sur les arbres, des fruits délicieux; sous leur ombre, de

voluptueux tête-à-tête; sur les montagnes, des cuves de lait et

de crème, une oisiveté charmante, la paix, la simplicité, le

plaisir d'aller sans savoir où. Enfin rien ne frappait mes yeux

sans porter à mon cur quelque attrait de jouissance. La

grandeur, la variété, la beauté réelle du spectacle rendaient cet

attrait digne de la raison; la vanité même y mêlait sa pointe. Si

jeune aller en Italie, avoir déjà vu tant de pays, suivre Annibal

à travers les monts me paraissait une gloire au-dessus de mon

âge. Joignez à tout cela des stations fréquentes et bonnes, un

grand appétit et de quoi le contenter; car en vérité ce n'était

pas la peine de m'en faire faute, et sur le dîner de M. Sabran,

le mien ne paraissait pas.

Je ne me souviens pas d'avoir eu dans tout le cours de ma

vie d'intervalle plus parfaitement exempt de soucis et de peine

que celui des sept ou huit jours que nous mîmes à ce voyage; car

le pas de madame Sabran, sur lequel il fallait régler le nôtre,

n'en fit qu'une longue promenade. Ce souvenir m'a laissé le goût

le plus vif pour tout ce qui s'y rapporte, surtout pour les

montagnes et les voyages pédestres. Je n'ai voyagé à pied que

dans mes beaux jours, et toujours avec délices. Bientôt les

devoirs, les affaires, un bagage à porter, m'ont forcé de faire

le monsieur et de prendre des voitures; les soucis rongeants, les

embarras, la gêne y sont montés avec moi; et dès lors, au lieu

qu'auparavant dans mes voyages je ne sentais que le plaisir

d'aller, je n'ai plus senti que le besoin d'arriver. J'ai cherché

longtemps, à Paris, deux camarades du même goût que moi qui

voulussent consacrer chacun cinquante louis de sa bourse et un an

de son temps à faire ensemble, à pied, le tour de l'Italie, sans

autre équipage qu'un garçon qui portât avec nous un sac de nuit.

Beaucoup de gens se sont présentés, enchantés de ce projet en

apparence, mais au fond le prenant tous pour un pur château en

Espagne, dont on cause en conversation sans vouloir l'exécuter en

effet. Je me souviens que, parlant avec passion de ce projet avec

Diderot et Grimm, je leur en donnai enfin la fantaisie. Je crus

une fois l'affaire faite: le tout se réduisit à vouloir faire un

voyage par écrit, dans lequel Grimm ne trouvait rien de si

plaisant que de faire faire à Diderot beaucoup d'impiétés, et de

me faire fourrer à l'inquisition à sa place.

Mon regret d'arriver si vite à Turin fut tempéré par le

plaisir de voir une grande ville, et par l'espoir d'y faire

bientôt une figure digne de moi; car déjà les fumées de

l'ambition me montaient à la tête; déjà je me regardais comme

infiniment au-dessus de mon ancien état d'apprenti: j'étais bien

loin de prévoir que dans peu j'allais être fort au-dessous.

Avant que d'aller plus loin, je dois au lecteur mon excuse

ou ma justification tant sur les menus détails où je viens

d'entrer que sur ceux où j'entrerai dans la suite, et qui n'ont

rien d'intéressant à ses yeux. Dans l'entreprise que j'ai faite

de me montrer tout entier au public, il faut que rien de moi ne

lui reste obscur ou caché; il faut que je me tienne incessamment

sous ses yeux; qu'il me suive dans tous les égarements de mon

cur, dans tous les recoins de ma vie; qu'il ne me perde pas de

vue un seul instant, de peur que, trouvant dans mon récit la

moindre lacune, le moindre vide, et se demandant: Qu'a-t-il fait

durant ce temps-là? il ne m'accuse de n'avoir pas voulu tout

dire. Je donne assez de prise à la malignité des hommes par mes

récits, sans lui en donner encore par mon silence.

Mon petit pécule était parti: j'avais jasé, et mon

indiscrétion ne fut pas pour mes conducteurs à pure perte. Madame

Sabran trouva le moyen de m'arracher jusqu'à un petit ruban glacé

d'argent que madame de Warens m'avait donné pour ma petite épée,

et que je regrettai plus que tout le reste; l'épée même eût resté

dans leurs mains si je m'étais moins obstiné. Ils m'avaient

fidèlement défrayé dans la route; mais ils ne m'avaient rien

laissé. J'arrive à Turin sans habits, sans argent, sans linge, et

laissant très exactement à mon seul mérite tout l'honneur de la

fortune que j'allais faire.

J'avais des lettres, je les portai; et tout de suite je fus

mené à l'hospice des catéchumènes, pour y être instruit dans la

religion pour laquelle on me vendait ma subsistance. En entrant

je vis une grosse porte à barreaux de fer, qui, dès que je fus

passé fut fermée à double tour sur mes talons. Ce début me parut

plus imposant qu'agréable, et commençait à me donner à penser,

quand on me fit entrer dans une assez grande pièce. J'y vis pour

tout meuble un autel de bois surmonté d'un grand crucifix au fond

de la chambre, et autour, quatre ou cinq chaises aussi de bois,

qui paraissaient avoir été cirées, mais qui seulement étaient

luisantes à force de s'en servir et de les frotter. Dans cette

salle d'assemblée étaient quatre ou cinq affreux bandits, mes

camarades d'instruction, et qui semblaient plutôt des archers du

diable que des aspirants à se faire enfants de Dieu. Deux de ces

coquins étaient des Esclavons, qui se disaient Juifs et Mores, et

qui, comme ils me l'avouèrent, passaient leur vie à courir

l'Espagne et l'Italie, embrassant le christianisme et se faisant

baptiser partout où le produit en valait la peine. On ouvrit une

autre porte de fer qui partageait en deux un grand balcon régnant

sur la cour. Par cette porte entrèrent nos surs les

catéchumènes, qui comme moi s'allaient régénérer, non par le

baptême, mais par une solennelle abjuration. C'étaient bien les

plus grandes salopes et les plus vilaines coureuses qui jamais

aient empuanti le bercail du Seigneur. Une seule me parut jolie

et assez intéressante. Elle était à peu près de mon âge,

peut-être un an ou deux de plus. Elle avait des yeux fripons qui

rencontraient quelquefois les miens. Cela m'inspira quelque désir

de faire connaissance avec elle: mais, pendant près de deux mois

qu'elle demeura encore dans cette maison, où elle était depuis

trois, il me fut absolument impossible de l'accoster, tant elle

était recommandée à notre vieille geôlière, et obsédée par le

saint missionnaire qui travaillait à sa conversion avec plus de

zèle que de diligence. Il fallait qu'elle fût extrêmement

stupide, quoiqu'elle n'en eût pas l'air, car jamais instruction

ne fut plus longue. Le saint homme ne la trouvait toujours point

en état d'abjurer. Mais elle s'ennuya de sa clôture, et dit

qu'elle voulait sortir, chrétienne ou non. Il fallut la prendre

au mot tandis qu'elle consentait encore à l'être, de peur qu'elle

ne se mutinât et qu'elle ne le voulût plus.

La petite communauté fut assemblée en l'honneur du nouveau

venu. On nous fit une courte exhortation: à moi, pour m'engager à

répondre à la grâce que Dieu me faisait; aux autres, pour les

inviter à m'accorder leurs prières et à m'édifier par leurs

exemples. Après quoi, nos vierges étant rentrées dans leur

clôture, j'eus le temps de m'étonner tout à mon aise de celle où

je me trouvais.

Le lendemain matin on nous assembla de nouveau pour

l'instruction; et ce fut alors que je commençai à réfléchir pour

la première fois sur le pas que j'allais faire, et sur les

démarches qui m'y avaient entraîné.

J'ai dit, je répète et je répéterai peut-être encore une

chose dont je suis tous les jours plus pénétré: c'est que si

jamais enfant reçut une éducation raisonnable et saine, ç'a été

moi. Né dans une famille que ses murs distinguaient du peuple,

je n'avais reçu que des leçons de sagesse et des exemples

d'honneur de tous mes parents. Mon père, quoique homme de

plaisir, avait non seulement une probité sûre, mais beaucoup de

religion. Galant homme dans le monde, et chrétien dans

l'intérieur, il m'avait inspiré de bonne heure les sentiments

dont il était pénétré. De mes trois tantes, toutes sages et

vertueuses, les deux aînées étaient dévotes; et la troisième,

fille à la fois pleine de grâce, d'esprit et de sens, l'était

peut-être encore plus qu'elles, quoique avec moins d'ostentation.

Du sein de cette estimable famille je passai chez M. Lambercier,

qui, bien qu'homme d'Église et prédicateur, était croyant en

dedans, et faisait presque aussi bien qu'il disait. Sa sur et

lui cultivèrent, par des instructions douces et judicieuses, les

principes de piété qu'ils trouvèrent dans mon cur. Ces dignes

gens employèrent pour cela des moyens si vrais, si discrets, si

raisonnables, que, loin de m'ennuyer au sermon, je n'en sortais

jamais sans être intérieurement touché et sans faire des

résolutions de bien vivre, auxquelles je manquais rarement en y

pensant. Chez ma tante Bernard la dévotion m'ennuyait un peu

plus, parce qu'elle en faisait un métier. Chez mon maître je n'y

pensais plus guère, sans pourtant penser différemment. Je ne

trouvai point de jeunes gens qui me pervertissent. Je devins

polisson, mais non libertin.

J'avais donc de la religion tout ce qu'un enfant à l'âge où

j'étais en pouvait avoir. J'en avais même davantage, car pourquoi

déguiser ici ma pensée? Mon enfance ne fut point d'un enfant; je

sentis, je pensai toujours en homme. Ce n'est qu'en grandissant

que je suis rentré dans la classe ordinaire; en naissant, j'en

étais sorti. L'on rira de me voir me donner modestement pour un

prodige. Soit: mais quand on aura bien ri, qu'on trouve un enfant

qu'à six ans les romans attachent, intéressent, transportent au

point d'en pleurer à chaudes larmes; alors je sentirai ma vanité

ridicule, et je conviendrai que j'ai tort.

Ainsi, quand j'ai dit qu'il ne fallait point parler aux

enfants de religion si l'on voulait qu'un jour ils en eussent, et

qu'ils étaient incapables de connaître Dieu, même à notre

manière, j'ai tiré mon sentiment de mes observations, non de ma

propre expérience: je savais qu'elle ne concluait rien pour les

autres. Trouvez des Jean-Jacques Rousseau à six ans, et

parlez-leur de Dieu à sept, je vous réponds que vous ne courez

aucun risque.

On sent, je crois, qu'avoir de la religion, pour un enfant,

et même pour un homme, c'est suivre celle où il est né.

Quelquefois on en ôte; rarement on y ajoute: la foi dogmatique

est un fruit de l'éducation. Outre ce principe commun qui

m'attachait au culte de mes pères, j'avais l'aversion

particulière à notre ville pour le catholicisme, qu'on nous

donnait pour une affreuse idolâtrie, et dont on nous peignait le

clergé sous les plus noires couleurs. Ce sentiment allait si loin

chez moi, qu'au commencement je n'entrevoyais jamais le dedans

d'une église, je ne rencontrais jamais un prêtre en surplis, je

n'entendais jamais la sonnette d'une procession, sans un

frémissement de terreur et d'effroi, qui me quitta bientôt dans

les villes, mais qui souvent m'a repris dans les paroisses de

campagne, plus semblables à celles où je l'avais d'abord éprouvé.

Il est vrai que cette impression était singulièrement contrastée

par le souvenir des caresses que les curés des environs de Genève

font volontiers aux enfants de la ville. En même temps que la

sonnette du viatique me faisait peur, la cloche de la messe et de

vêpres me rappelait un déjeuner, un goûter, du beurre frais, des

fruits, du laitage. Le bon dîner de M. de Pontverre avait produit

encore un grand effet. Ainsi je m'étais aisément étourdi sur tout

cela. N'envisageant le papisme que par ses liaisons avec les

amusements et la gourmandise, je m'étais apprivoisé sans peine

avec l'idée d'y vivre; mais celle d'y entrer solennellement ne

s'était présentée à moi qu'en fuyant, et dans un avenir éloigné.

Dans ce moment il n'y eut plus moyen de prendre le change: je vis

avec l'horreur la plus vive l'espèce d'engagement que j'avais

pris, et sa suite inévitable. Les futurs néophytes que j'avais

autour de moi n'étaient pas propres à soutenir mon courage par

leur exemple, et je ne pus me dissimuler que la sainte uvre que

j'allais faire n'était au fond que l'action d'un bandit. Tout

jeune encore, je sentis que quelque religion qui fût la vraie,

j'allais vendre la mienne, et que, quand même je choisirais bien,

j'allais au fond de mon cur mentir au Saint-Esprit et mériter

le mépris des hommes. Plus j'y pensais, plus je m'indignais

contre moi-même; et je gémissais du sort qui m'avait amené là,

comme si ce sort n'eût pas été mon ouvrage. Il y eut des moments

où ces réflexions devinrent si fortes, que si j'avais un instant

trouvé la porte ouverte, je me serais certainement évadé: mais il

ne me fut pas possible, et cette résolution ne tint pas non plus

bien fortement.

Trop de désirs secrets la combattaient pour ne la pas

vaincre. D'ailleurs l'obstination du dessein formé de ne pas

retourner à Genève, la honte, la difficulté même de repasser les

monts, l'embarras de me voir loin de mon pays sans amis, sans

ressources; tout cela concourait à me faire regarder comme un

repentir tardif les remords de ma conscience: j'affectais de me

reprocher ce que j'avais fait, pour excuser ce que j'allais

faire. En aggravant les torts du passé, j'en regardais l'avenir

comme une suite nécessaire. Je ne me disais pas: Rien n'est fait

encore, et tu peux être innocent si tu veux; mais je me disais:

Gémis du crime dont tu t'es rendu coupable, et que tu t'es mis

dans la nécessité d'achever.

En effet, quelle rare force d'âme ne me fallait-il point à

mon âge pour révoquer tout ce que jusque-là j'avais pu promettre

ou laisser espérer, pour rompre les chaînes que je m'étais

données, pour déclarer avec intrépidité que je voulais rester

dans la religion de mes pères, au risque de tout ce qui en

pouvait arriver? Cette vigueur n'était pas de mon âge, et il est

peu probable qu'elle eût eu un heureux succès Les choses étaient

trop avancées pour qu'on voulût en avoir le démenti; et plus ma

résistance eût été grande, plus, de manière ou d'autre, on se fût

fait une loi de la surmonter.

Le sophisme qui me perdit est celui de la plupart des

hommes, qui se plaignent de manquer de force quand il est déjà

trop tard pour en user. La vertu ne nous coûte que par notre

faute; et si nous voulions être toujours sages, rarement

aurions-nous besoin d'être vertueux. Mais des penchants faciles à

surmonter nous entraînent sans résistance; nous cédons à des

tentations légères dont nous méprisons le danger. Insensiblement

nous tombons dans des situations périlleuses, dont nous pouvions

aisément nous garantir, mais dont nous ne pouvons plus nous tirer

sans des efforts héroïques qui nous effrayent; et nous tombons

enfin dans l'abîme, en disant à Dieu: Pourquoi m'as-tu fait si

faible? Mais malgré nous il répond à nos consciences: Je t'ai

fait trop faible pour sortir du gouffre, parce que je t'ai fait

assez fort pour n'y pas tomber.

Je ne pris pas précisément la résolution de me faire

catholique; mais, voyant le terme encore éloigné, je pris le

temps de m'apprivoiser à cette idée; et en attendant je me

figurais quelque événement imprévu qui me tirerait d'embarras. Je

résolus, pour gagner du temps, de faire la plus belle défense

qu'il me serait possible. Bientôt ma vanité me dispensa de songer

à ma résolution; et dès que je m'aperçus que j'embarrassais

quelquefois ceux qui voulaient m'instruire, il ne m'en fallut pas

davantage pour chercher à les terrasser tout à fait. Je mis même

à cette entreprise un zèle bien ridicule; car, tandis qu'ils

travaillaient sur moi, je voulus travailler sur eux. Je croyais

bonnement qu'il ne fallait que les convaincre pour les engager à

se faire protestants.

Ils ne trouvèrent donc pas en moi tout à fait autant de

facilité qu'ils en attendaient ni du côté des lumières, ni du

côté de la volonté. Les protestants sont généralement mieux

instruits que les catholiques. Cela doit être: la doctrine des

uns exige la discussion, celle des autres la soumission. Le

catholique doit adopter la décision qu'on lui donne; le

protestant doit apprendre à se décider. On savait cela; mais on

n'attendait ni de mon état ni de mon âge de grandes difficultés

pour des gens exercés. D'ailleurs je n'avais point fait encore ma

première communion, ni reçu les instructions qui s'y rapportent:

on le savait encore; mais on ne savait pas qu'en revanche j'avais

été bien instruit chez M. Lambercier, et que de plus j'avais par

devers moi un petit magasin fort incommode à ces messieurs dans

l'Histoire de l'Église et de l'Empire, que j'avais apprise

presque par cur chez mon père, et depuis à peu près oubliée,

mais qui me revint à mesure que la dispute s'échauffait.

Un vieux prêtre, petit, mais assez vénérable, nous fit en

commun la première conférence. Cette conférence était pour mes

camarades un catéchisme plutôt qu'une controverse, et il avait

plus à faire à les instruire qu'à résoudre leurs objections. Il

n'en fut pas de même avec moi. Quand mon tour vint, je l'arrêtai

sur tout; je ne lui sauvai pas une des difficultés que je pus lui

faire. Cela rendit la conférence fort longue et fort ennuyeuse

pour les assistants. Mon vieux prêtre parlait beaucoup,

s'échauffait, battait la campagne, et se tirait d'affaire en

disant qu'il n'entendait pas bien le français. Le lendemain, de

peur que mes indiscrètes objections ne scandalisassent mes

camarades, on me mit à part dans une autre chambre avec un autre

prêtre, plus jeune, beau parleur, c'est-à-dire faiseur de longues

phrases, et content de lui si jamais docteur le fut. Je ne me

laissai pourtant pas trop subjuguer à sa mine imposante; et,

sentant qu'après tout je faisais ma tâche, je me mis à lui

répondre avec assez d'assurance, et à le bourrer par-ci par-là du

mieux que je pus. Il croyait m'assommer avec saint Augustin,

saint Grégoire et les autres Pères, et il trouvait, avec une

surprise incroyable, que je maniais tous ces Pères-là presque

aussi légèrement que lui: ce n'était pas que je les eusse jamais

lus, ni lui peut-être; mais j'en avais retenu beaucoup de

passages tirés de mon Le Sueur; et sitôt qu'il m'en citait un,

sans disputer sur la citation, je lui ripostais par un autre du

même Père, et qui souvent l'embarrassait beaucoup. Il l'emportait

pourtant à la fin, par deux raisons: l'une, qu'il était le plus

fort, et que, me sentant pour ainsi dire à sa merci, je jugeais

très bien, quelque jeune que je fusse, qu'il ne fallait pas le

pousser à bout; car je voyais assez que le vieux petit prêtre

n'avait pris en amitié ni mon érudition ni moi. L'autre raison

était que le jeune avait de l'étude et que je n'en avais point.

Cela faisait qu'il mettait dans sa manière d'argumenter une

méthode que je ne pouvais pas suivre, et que, sitôt qu'il se

sentait pressé d'une objection imprévue, il la remettait au

lendemain, disant que je sortais du sujet présent. Il rejetait

même quelquefois toutes mes citations, soutenant qu'elles étaient

fausses et, s'offrant à m'aller chercher le livre, me défiait de

les y trouver. Il sentait qu'il ne risquait pas grand'chose, et

qu'avec toute mon érudition d'emprunt, j'étais trop peu exercé à

manier les livres, et trop peu latiniste pour trouver un passage

dans un gros volume quand même je serais assuré qu'il y est. Je

le soupçonne même d'avoir usé de l'infidélité dont il accusait

les ministres, et d'avoir fabriqué quelquefois des passages pour

se tirer d'une objection qui l'incommodait.

Tandis que duraient ces petites ergoteries, et que les jours

se passaient à disputer, à marmotter des prières, et à faire le

vaurien, il m'arriva une petite vilaine aventure assez

dégoûtante, et qui faillit même à tourner fort mal pour moi.

Il n'y a point d'âme si vile et de cur si barbare qui ne

soit susceptible de quelque sorte d'attachement. L'un de ces deux

bandits qui se disaient Mores me prit en affection. Il

m'accostait volontiers, causait avec moi dans son baragouin

franc, me rendait de petits services, me faisait part quelquefois

de sa portion à table, et me donnait surtout de fréquents baisers

avec une ardeur qui m'était fort incommode. Quelque effroi que

j'eusse naturellement de ce visage de pain d'épice orné d'une

longue balafre, et de ce regard allumé qui semblait plutôt

furieux que tendre, j'endurais ces baisers en me disant en

moi-même: Le pauvre homme a conçu pour moi une amitié bien vive;

j'aurais tort de le rebuter. Il passait par degrés à des manières

plus libres, et me tenait quelquefois de si singuliers propos,

que je croyais que la tête lui avait tourné. Un soir il voulut

venir coucher avec moi; je m'y opposai, disant que mon lit était

trop petit. Il me pressa d'aller dans le sien; je le refusai

encore: car ce misérable était si malpropre et puait si fort le

tabac mâché, qu'il me faisait mal au cur.

Le lendemain, d'assez bon matin, nous étions tous deux seuls

dans la salle d'assemblée; il recommença ses caresses, mais avec

des mouvements si violents qu'il en était effrayant. Enfin il

voulut passer par degrés aux privautés les plus choquantes, et me

forcer, en disposant de ma main, d'en faire autant. Je me

dégageai impétueusement en poussant un cri et faisant un saut en

arrière; et, sans marquer ni indignation ni colère, car je

n'avais pas la moindre idée de ce dont il s'agissait, j'exprimai

ma surprise et mon dégoût avec tant d'énergie, qu'il me laissa

là: mais tandis qu'il achevait de se démener, je vis partir vers

la cheminée et tomber à terre je ne sais quoi de gluant et de

blanchâtre qui me fit soulever le cur. Je m'élançai sur le

balcon, plus ému, plus troublé, plus effrayé même que je ne

l'avais été de ma vie, et prêt à me trouver mal.

Je ne pouvais comprendre ce qu'avait ce malheureux; je le

crus atteint du haut mal, ou de quelque autre frénésie encore

plus terrible; et véritablement je ne sache rien de plus hideux à

voir pour quelqu'un de sang-froid que cet obscène et sale

maintien, et ce visage affreux enflammé de la plus brutale

concupiscence. Je n'ai jamais vu d'autre homme en pareil état;

mais si nous sommes ainsi dans nos transports près des femmes, il

faut qu'elles aient les yeux bien fascinés pour ne pas nous

prendre en horreur.

Je n'eus rien de plus pressé que d'aller conter à tout le

monde ce qui venait de m'arriver. Notre vieille intendante me dit

de me taire; mais je vis que cette histoire l'avait fort

affectée, et je l'entendais grommeler entre ses dents: Can

maledet! brutta bestia! Comme je ne comprenais pas pourquoi je

devais me taire, j'allai toujours mon train malgré la défense, et

je bavardai tant, que le lendemain un des administrateurs vint de

bon matin m'adresser une mercuriale assez vive, m'accusant de

commettre l'honneur d'une maison sainte, et de faire beaucoup de

bruit pour peu de mal.

Il prolongea sa censure en m'expliquant beaucoup de choses

que j'ignorais, mais qu'il ne croyait pas m'apprendre, persuadé

que je m'étais défendu sachant ce qu'on me voulait, mais n'y

voulant pas consentir. Il me dit bravement que c'était une uvre

défendue comme la paillardise, mais dont au reste l'intention

n'était pas plus offensante pour la personne qui en était

l'objet, et qu'il n'y avait pas de quoi s'irriter si fort pour

avoir été trouvé aimable. Il me dit sans détour que lui-même,

dans sa jeunesse, avait eu le même honneur, et qu'ayant été

surpris hors d'état de faire résistance, il n'avait rien trouvé

là de si cruel. Il poussa l'impudence jusqu'à se servir des

propres termes; et, s'imaginant que la cause de ma résistance

était la crainte de la douleur, il m'assura que cette crainte

était vaine, et qu'il ne fallait pas s'alarmer de rien.

J'écoutais cet infâme avec un étonnement d'autant plus grand

qu'il ne parlait point pour lui-même; il semblait ne m'instruire

que pour mon bien. Son discours lui paraissait si simple, qu'il

n'avait pas même cherché le secret du tête-à-tête; et nous avions

en tiers un ecclésiastique que tout cela n'effarouchait pas plus

que lui. Cet air naturel m'en imposa tellement que j'en vins à

croire que c'était sans doute un usage admis dans le monde, et

dont je n'avais pas eu plus tôt occasion d'être instruit. Cela

fit que je l'écoutai sans colère, mais non sans dégoût. L'image

de ce qui lui était arrivé, mais surtout de ce que j'avais vu,

restait si fortement empreinte dans ma mémoire, qu'en y pensant

le cur me soulevait encore. Sans que j'en susse davantage,

l'aversion de la chose s'étendit à l'apologiste; et je ne pus me

contraindre assez pour qu'il ne vît pas le mauvais effet de ses

leçons. Il me lança un regard peu caressant, et dès lors il

n'épargna rien pour me rendre le séjour de l'hospice désagréable.

Il y parvint si bien, que, n'apercevant pour en sortir qu'une

seule voie, je m'empressai de la prendre, autant que jusque-là je

m'étais efforcé de l'éloigner.

Cette aventure me mit pour l'avenir à couvert des

entreprises des chevaliers de la manchette; et la vue des gens

qui passaient pour en être me rappelant l'air et les gestes de

mon effroyable More, m'a toujours inspiré tant d'horreur, que

j'avais peine à la cacher. Au contraire, les femmes gagnèrent

beaucoup dans mon esprit à cette comparaison: il me semblait que

je leur devais en tendresse de sentiments, en hommage de ma

personne, la réparation des offenses de mon sexe; et la plus

laide guenon devenait à mes yeux un objet adorable, par le

souvenir de ce faux Africain.

Pour lui, je ne sais ce qu'on put lui dire; il ne me parut

pas que, excepté la dame Lorenza, personne le vit de plus mauvais

il qu'auparavant. Cependant il ne m'accosta ni ne me parla

plus. Huit jours après, il fut baptisé en grande cérémonie, et

habillé de blanc de la tête aux pieds, pour représenter la

candeur de son âme régénérée. Le lendemain il sortit de

l'hospice, et je ne l'ai jamais revu.

Mon tour vint un mois après; car il fallut tout ce temps-là

pour donner à mes directeurs l'honneur d'une conversion

difficile, et l'on me fit passer en revue tous les dogmes, pour

triompher de ma nouvelle docilité.

Enfin, suffisamment instruit et suffisamment disposé au gré

de mes maîtres, je fus mené processionnellement à l'église

métropolitaine de Saint-Jean pour y faire une abjuration

solennelle et recevoir les accessoires du baptême, quoiqu'on ne

me baptisât pas réellement: mais comme ce sont à peu près les

mêmes cérémonies, cela sert à persuader au peuple que les

protestants ne sont pas chrétiens. J'étais revêtu d'une certaine

robe grise garnie de brandebourgs blancs, et destinée pour ces

sortes d'occasions. Deux hommes portaient, devant et derrière

moi, des bassins de cuivre sur lesquels ils frappaient avec une

clef, et où chacun mettait son aumône au gré de sa dévotion ou de

l'intérêt qu'il prenait au nouveau converti. Enfin rien du faste

catholique ne fut omis pour rendre la solennité plus édifiante

pour le public, et plus humiliante pour moi. Il n'y eut que

l'habit blanc qui m'eût été fort utile, et qu'on ne me donna pas

comme au More, attendu que je n'avais pas l'honneur d'être Juif.

Ce ne fut pas tout: il fallut ensuite aller à l'Inquisition

recevoir l'absolution du crime d'hérésie, et rentrer dans le sein

de l'Église avec la même cérémonie à laquelle Henri IV fut soumis

par son ambassadeur. L'air et les manières du très révérend père

inquisiteur n'étaient pas propres à dissiper la terreur secrète

qui m'avait saisi en entrant dans cette maison. Après plusieurs

questions sur ma foi, sur mon état, sur ma famille, il me demanda

brusquement si ma mère était damnée. L'effroi me fit réprimer le

premier mouvement de mon indignation; je me contentai de répondre

que je voulais espérer qu'elle ne l'était pas, et que Dieu avait

pu l'éclairer à sa dernière heure. Le moine se tut, mais il fit

une grimace qui ne me parut point du tout un signe d'approbation.

Tout cela fait, au moment où je pensais être enfin placé

selon mes espérances, on me mit à la porte avec un peu plus de

vingt francs, en petite monnaie qu'avait produit ma quête. On me

recommanda de vivre en bon chrétien, d'être fidèle à la grâce; on

me souhaita bonne fortune, on ferma sur moi la porte, et tout

disparut.

Ainsi s'éclipsèrent en un instant toutes mes grandes

espérances, et il ne me resta de la démarche intéressée que je

venais de faire que le souvenir d'avoir été apostat et dupe tout

à la fois. Il est aisé de juger quelle brusque révolution dut se

faire dans mes idées, lorsque de mes brillants projets de fortune

je me vis tomber dans la plus complète misère, et qu'après avoir

délibéré le matin sur le choix du palais que j'habiterais, je me

vis le soir réduit à coucher dans la rue. On croira que je

commençai par me livrer à un désespoir d'autant plus cruel que le

regret de mes fautes devait s'irriter, en me reprochant que tout

mon malheur était mon ouvrage. Rien de tout cela. Je venais pour

la première fois de ma vie d'être enfermé pendant plus de deux

mois. Le premier sentiment que je goûtai fut celui de la liberté

que j'avais recouvrée. Après un long esclavage, redevenu maître

de moi-même et de mes actions, je me voyais au milieu d'une

grande ville abondante en ressources, pleine de gens de

condition, dont mes talents et mon mérite ne pouvaient manquer de

me faire accueillir sitôt que j'en serais connu. J'avais, de

plus, tout le temps d'attendre, et vingt francs que j'avais dans

ma poche me semblaient un trésor qui ne pouvait s'épuiser. J'en

pouvais disposer à mon gré, sans rendre compte à personne.

C'était la première fois que je m'étais vu si riche. Loin de me

livrer au découragement et aux larmes, je ne fis que changer

d'espérances, et l'amour-propre n'y perdit rien. Jamais je ne me

sentis tant de confiance et de sécurité: je croyais déjà ma

fortune faite, et je trouvais beau de n'en avoir l'obligation

qu'à moi seul.

La première chose que je fis fut de satisfaire ma curiosité

en parcourant toute la ville, quand ce n'eût été que pour faire

un acte de ma liberté. J'allai voir monter la garde; les

instruments militaires me plaisaient beaucoup. Je suivis des

processions; j'aimais le faux-bourdon des prêtres. J'allai voir

le palais du roi: j'en approchais avec crainte; mais voyant

d'autres gens entrer je fis comme eux; on me laissa faire.

Peut-être dus-je cette grâce au petit paquet que j'avais sous le

bras. Quoi qu'il en soit, je conçus une grande opinion de

moi-même en me trouvant dans ce palais; déjà je m'en regardais

presque comme un habitant. Enfin, à force d'aller et venir, je me

lassai; j'avais faim, il faisait chaud: j'entrai chez une

marchande de laitage; on me donna de la giuncà, du lait caillé;

et avec deux grisses de cet excellent pain de Piémont, que j'aime

plus qu'aucun autre, je fis pour mes cinq ou six sous un des bons

dîners que j'aie faits de mes jours.

Il fallut chercher un gîte. Comme je savais déjà assez de

piémontais pour me faire entendre, il ne fut pas difficile à

trouver, et j'eus la prudence de le choisir plus selon ma bourse

que selon mon goût. On m'enseigna dans la rue du Pô la femme d'un

soldat qui retirait à un sou par nuit des domestiques hors de

service. Je trouvai chez elle un grabat vide, et je m'y établis.

Elle était jeune et nouvellement mariée, quoiqu'elle eût déjà

cinq ou six enfants. Nous couchâmes tous dans la même chambre, la

mère, les enfants, les hôtes; et cela dura de cette façon tant

que je restai chez elle. Au demeurant c'était une bonne femme,

jurant comme un charretier, toujours débraillée et décoiffée,

mais douce de cur, officieuse, qui me prit en amitié, et qui

même me fut utile.

Je passai plusieurs jours à me livrer uniquement au plaisir

de l'indépendance et de la curiosité. J'allais errant dedans et

dehors la ville, furetant, visitant tout ce qui me paraissait

curieux et nouveau; et tout l'était pour un jeune homme sortant

de sa niche, qui n'avait jamais vu de capitale. J'étais surtout

fort exact à faire ma cour, et j'assistais régulièrement tous les

matins à la messe du roi. Je trouvais beau de me voir dans la

même chapelle avec ce prince et sa suite: mais ma passion pour la

musique, qui commençait à se déclarer, avait plus de part à mon

assiduité que la pompe de la cour, qui, bientôt vue, et toujours

la même, ne frappe pas longtemps. Le roi de Sardaigne avait alors

la meilleure symphonie de l'Europe. Somis, Desjardins, les

Bezuzzi, y brillaient alternativement. Il n'en fallait pas tant

pour attirer un jeune homme que le jeu du moindre instrument,

pourvu qu'il fût juste, transportait d'aise. Du reste, je n'avais

pour la magnificence qui frappait mes yeux qu'une admiration

stupide et sans convoitise. La seule chose qui m'intéressât dans

tout l'éclat de la cour était de voir s'il n'y aurait point là

quelque jeune princesse qui méritât mon hommage, et avec laquelle

je pusse faire un roman.

Je faillis en commencer un dans un état moins brillant, mais

où, si je l'eusse mis à fin, j'aurais trouvé des plaisirs mille

fois plus délicieux.

Quoique je vécusse avec beaucoup d'économie, ma bourse

insensiblement s'épuisait. Cette économie, au reste, était moins

l'effet de la prudence que d'une simplicité de goût que même

aujourd'hui l'usage des grandes tables n'a point altérée. Je ne

connaissais pas, et je ne connais pas encore, de meilleure chère

que celle d'un repas rustique. Avec du laitage, des ufs, des

herbes, du fromage, du pain bis et du vin passable, on est

toujours sûr de me bien régaler; mon bon appétit fera le reste

quand un maître d'hôtel et des laquais autour de moi ne me

rassasieront pas de leur importun aspect. Je faisais alors de

beaucoup meilleurs repas avec six ou sept sous de dépense, que je

ne les ai faits depuis à six ou sept francs. J'étais donc sobre,

faute d'être tenté de ne pas l'être: encore ai-je tort d'appeler

tout cela sobriété, car j'y mettais toute la sensualité possible.

Mes poires, ma giuncà, mon fromage, mes grisses, et quelques

verres d'un gros vin de Montferrat à couper par tranches, me

rendaient le plus heureux des gourmands. Mais encore avec tout

cela pouvait-on voir la fin de vingt livres. C'était ce que

j'apercevais plus sensiblement de jour en jour; et, malgré

l'étourderie de mon âge, mon inquiétude sur l'avenir alla bientôt

jusqu'à l'effroi. De tous mes châteaux en Espagne il ne me resta

que celui de trouver une occupation qui me fit vivre; encore

n'était-il pas facile à réaliser. Je songeai à mon ancien métier;

mais je ne le savais pas assez pour aller travailler chez un

maître, et les maîtres même n'abondaient pas à Turin. Je pris

donc, en attendant mieux, le parti d'aller m'offrir de boutique

en boutique pour graver un chiffre ou des armes sur de la

vaisselle, espérant tenter les gens par le bon marché, en me

mettant à leur discrétion. Cet expédient ne fut pas fort heureux.

Je fus presque partout éconduit; et ce que je trouvais à faire

était si peu de chose, qu'à peine y gagnai-je quelques repas. Un

jour cependant, passant d'assez bon matin dans la Contrà nova, je

vis, à travers les vitres d'un comptoir, une jeune marchande de

si bonne grâce et d'un air si attirant, que, malgré ma timidité

près des dames, je n'hésitai pas d'entrer, et de lui offrir mon

petit talent. Elle ne me rebuta point, me fit asseoir, conter ma

petite histoire, me plaignit, me dit d'avoir bon courage, et que

les bons chrétiens ne m'abandonneraient pas; puis, tandis qu'elle

envoyait chercher chez un orfèvre du voisinage les outils dont

j'avais dit avoir besoin, elle monta dans sa cuisine, et

m'apporta elle-même à déjeuner. Ce début me parut de bon augure;

la suite ne le démentit pas. Elle parut contente de mon petit

travail, encore plus de mon petit babil quand je me fus un peu

rassuré: car elle était brillante et parée; et, malgré son air

gracieux, cet éclat m'en avait imposé. Mais son accueil plein de

bonté, son ton compatissant, ses manières douces et caressantes,

me mirent bientôt à mon aise. Je vis que je réussissais, et cela

me fit réussir davantage. Mais quoique Italienne, et trop jolie

pour n'être pas un peu coquette, elle était pourtant si modeste,

et moi si timide, qu'il était difficile que cela vînt sitôt à

bien. On ne nous laissa pas le temps d'achever l'aventure. Je ne

m'en rappelle qu'avec plus de charmes les courts moments que j'ai

passés auprès d'elle: et je puis dire y avoir goûté dans leurs

prémices les plus doux ainsi que les plus purs plaisirs de

l'amour.

C'était une brune extrêmement piquante, mais dont le bon

naturel peint sur son joli visage rendait la vivacité touchante.

Elle s'appelait madame Basile. Son mari, plus âgé qu'elle et

passablement jaloux, la laissait, durant ses voyages, sous la

garde d'un commis trop maussade pour être séduisant, et qui ne

laissait pas d'avoir pour son compte des prétentions, qu'il ne

montrait guère que par sa mauvaise humeur. Il en prit beaucoup

contre moi, quoique j'aimasse à l'entendre jouer de la flûte,

dont il jouait assez bien. Ce nouvel Égisthe grognait toujours

quand il me voyait entrer chez sa dame: il me traitait avec un

dédain qu'elle lui rendait bien. Il semblait même qu'elle se

plût, pour le tourmenter, à me caresser en sa présence; et cette

sorte de vengeance, quoique fort de mon goût, l'eût été bien plus

dans le tête-à-tête. Mais elle ne la poussait pas jusque-là, ou

du moins ce n'était pas de la même manière. Soit qu'elle me

trouvât trop jeune, soit qu'elle ne sût point faire les avances,

soit qu'elle voulût sérieusement être sage, elle avait alors une

sorte de réserve qui n'était pas repoussante, mais qui

m'intimidait sans que je susse pourquoi. Quoique je ne me

sentisse pas pour elle ce respect aussi vrai que tendre que

j'avais pour madame de Warens, je me sentais plus de crainte et

bien moins de familiarité. J'étais embarrassé, tremblant; je

n'osais la regarder, je n'osais respirer auprès d'elle; cependant

je craignais plus que la mort de m'en éloigner. Je dévorais d'un

il avide tout ce que je pouvais regarder sans être aperçu, les

fleurs de sa robe, le bout de son joli pied, l'intervalle d'un

bras ferme et blanc qui paraissait entre son gant et sa

manchette, et celui qui se faisait quelquefois entre son tour de

gorge et son mouchoir. Chaque objet ajoutait à l'impression des

autres. A force de regarder ce que je pouvais voir et même au

delà, mes yeux se troublaient, ma poitrine s'oppressait; ma

respiration, d'instant en instant plus embarrassée, me donnait

beaucoup de peine à gouverner, et tout ce que je pouvais faire

était de filer sans bruit des soupirs fort incommodes dans le

silence où nous étions assez souvent. Heureusement madame Basile,

occupée à son ouvrage, ne s'en apercevait pas, à ce qu'il me

semblait. Cependant je voyais quelquefois, par une sorte de

sympathie, son fichu se renfler assez fréquemment. Ce dangereux

spectacle achevait de me perdre; et quand j'étais prêt à céder à

mon transport, elle m'adressait quelque mot d'un ton tranquille,

qui me faisait rentrer en moi-même à l'instant.

Je la vis plusieurs fois seule de cette manière, sans que

jamais un mot, un geste, un regard même trop expressif, marquât

entre nous la moindre intelligence. Cet état, très tourmentant

pour moi, faisait cependant mes délices, et à peine dans la

simplicité de mon cur pouvais-je imaginer pourquoi j'étais si

tourmenté. Il paraissait que ces petits tête-à-tête ne lui

déplaisaient pas non plus, du moins elle en rendait les occasions

assez fréquentes; soin bien gratuit assurément de sa part, pour

l'usage qu'elle en faisait et qu'elle m'en laissait faire.

Un jour qu'ennuyée des sots colloques du commis, elle avait

monté dans sa chambre, je me hâtai, dans l'arrière-boutique où

j'étais, d'achever ma petite tâche, et je la suivis. Sa chambre

était entr'ouverte; j'y entrai sans être aperçu. Elle brodait

près d'une fenêtre, ayant en face le côté de la chambre opposé à

la porte. Elle ne pouvait me voir entrer ni m'entendre, à cause

du bruit que des chariots faisaient dans la rue. Elle se mettait

toujours bien: ce jour-là sa parure approchait de la coquetterie.

Son attitude était gracieuse; sa tête un peu baissée laissait

voir la blancheur de son cou; ses cheveux, relevés avec élégance,

étaient ornés de fleurs. Il régnait dans toute sa figure un

charme que j'eus le temps de considérer, et qui me mit hors de

moi. Je me jetai à genoux à l'entrée de la chambre, en tendant

les bras vers elle d'un mouvement passionné, bien sûr qu'elle ne

pouvait m'entendre, et ne pensant pas qu'elle pût me voir: mais

il y avait à la cheminée une glace qui me trahit. Je ne sais quel

effet ce transport fit sur elle: elle ne me regarda point, ne me

parla point; mais tournant à demi la tête, d'un simple mouvement

de doigt elle me montra la natte à ses pieds. Tressaillir,

pousser un cri, m'élancer à la place qu'elle m'avait marquée ne

fut pour moi qu'une même chose: mais ce qu'on aurait peine à

croire est que dans cet état je n'osai rien entreprendre au delà,

ni dire un seul mot, ni lever les yeux sur elle, ni la toucher

même, dans une attitude aussi contrainte, pour m'appuyer un

instant sur ses genoux. J'étais muet, immobile, mais non pas

tranquille assurément: tout marquait en moi l'agitation, la joie,

la reconnaissance, les ardents désirs incertains dans leur objet,

et contenus par la frayeur de déplaire, sur laquelle mon jeune

cur ne pouvait se rassurer.

Elle ne paraissait ni plus tranquille ni moins timide que

moi. Troublée de me voir là, interdite de m'y avoir attiré, et

commençant à sentir toute la conséquence d'un signe parti sans

doute avant la réflexion, elle ne m'accueillait ni ne me

repoussait; elle n'ôtait pas les yeux de dessus son ouvrage, elle

tâchait de faire comme si elle ne m'eût pas vu à ses pieds: mais

toute ma bêtise ne m'empêchait pas de juger qu'elle partageait

mon embarras, peut-être mes désirs, et qu'elle était retenue par

une honte semblable à la mienne, sans que cela me donnât la force

de la surmonter. Cinq ou six ans qu'elle avait de plus que moi

devaient, selon moi, mettre de son côté toute la hardiesse; et je

me disais que puisqu'elle ne faisait rien pour exciter la mienne,

elle ne voulait pas que j'en eusse. Même encore aujourd'hui je

trouve que je pensais juste, et sûrement elle avait trop d'esprit

pour ne pas voir qu'un novice tel que moi avait besoin non

seulement d'être encouragé, mais d'être instruit.

Je ne sais comment eût fini cette scène vive et muette, ni

combien de temps j'aurais demeuré immobile dans cet état ridicule

et délicieux, si nous n'eussions été interrompus. Au plus fort

des mes agitations, j'entendis ouvrir la porte de la cuisine qui

touchait la chambre où nous étions, et madame Basile alarmée me

dit vivement de la voix et du geste: Levez-vous, voici Rosina. En

me levant en hâte, je saisis une main qu'elle me tendait, et j'y

appliquai deux baisers brûlants, au second desquels je sentis

cette charmante main se presser un peu contre mes lèvres. De mes

jours je n'eus un si doux moment: mais l'occasion que j'avais

perdue ne revint plus, et nos jeunes amours en restèrent là.

C'est peut-être pour cela même que l'image de cette aimable

femme est restée empreinte au fond de mon cur en traits si

charmants. Elle s'y est même embellie à mesure que j'ai mieux

connu le monde et les femmes. Pour peu qu'elle eût eu

d'expérience, elle s'y fût prise autrement pour animer un petit

garçon: mais si son cur était faible, il était honnête; elle

cédait involontairement au penchant qui l'entraînait: c'était,

selon toute apparence, sa première infidélité, et j'aurais

peut-être eu plus à faire à vaincre sa honte que la mienne. Sans

en être venu là, j'ai goûté près d'elle des douceurs

inexprimables. Rien de tout ce que m'a fait sentir la possession

des femmes ne vaut les deux minutes que j'ai passées à ses pieds

sans même oser toucher à sa robe. Non, il n'y a point de

jouissances pareilles à celles que peut donner une honnête femme

qu'on aime; tout est faveur auprès d'elle. Un petit signe du

doigt, une main légèrement pressée contre ma bouche sont les

seules faveurs que je reçus jamais de madame Basile, et le

souvenir de ces faveurs si légères me transporte encore en y

pensant.

Les deux jours suivants j'eus beau guetter un nouveau

tête-à-tête, il me fut impossible d'en trouver le moment, et je

n'aperçus de sa part aucun soin pour le ménager. Elle eut même le

maintien, non plus froid, mais plus retenu qu'à l'ordinaire; et

je crois qu'elle évitait mes regards, de peur de ne pouvoir assez

gouverner les siens. Son maudit commis fut plus désolant que

jamais: il devint même railleur, goguenard; il me dit que je

ferais mon chemin près des dames. Je tremblais d'avoir commis

quelque indiscrétion; et, me regardant déjà comme d'intelligence

avec elle, je voulus couvrir du mystère un goût qui jusqu'alors

n'en avait pas grand besoin. Cela me rendit plus circonspect à

saisir les occasions de le satisfaire; et à force de les vouloir

sûres, je n'en trouvai plus du tout.

Voici encore une autre folie romanesque dont jamais je n'ai

pu me guérir, et qui, jointe à ma timidité naturelle, a beaucoup

démenti les prédictions du commis. J'aimais trop sincèrement,

trop parfaitement, j'ose dire, pour pouvoir aisément être

heureux. Jamais passions ne furent en même temps plus vives et

plus pures que les miennes; jamais amour ne fut plus tendre, plus

vrai, plus désintéressé. J'aurais mille fois sacrifié mon bonheur

à celui de la personne que j'aimais; sa réputation m'était plus

chère que ma vie, et jamais, pour tous les plaisirs de la

jouissance, je n'aurais voulu compromettre un moment son repos.

Cela m'a fait apporter tant de soins, tant de secret, tant de

précaution dans mes entreprises, que jamais aucune n'a pu

réussir. Mon peu de succès près des femmes est toujours venu de

les trop aimer.

Pour revenir au flûteur Égisthe, ce qu'il y avait de

singulier était qu'en devenant plus insupportable, le traître

semblait devenir plus complaisant. Dès le premier jour que sa

dame m'avait pris en affection, elle avait songé à me rendre

utile dans le magasin. Je savais passablement l'arithmétique;

elle lui avait proposé de m'apprendre à tenir les livres: mais

mon bourru reçut très mal la proposition, craignant peut-être

d'être supplanté. Ainsi tout mon travail, après mon burin, était

de transcrire quelques comptes et mémoires, de mettre au net

quelques livres, et de traduire quelques lettres de commerce

d'italien en français. Tout d'un coup mon homme s'avisa de

revenir à la proposition faite et rejetée, et dit qu'il

m'apprendrait les comptes à parties doubles, et qu'il voulait me

mettre en état d'offrir mes services à M. Basile quand il serait

de retour. Il y avait dans son ton, dans son air, je ne sais quoi

de faux, de malin, d'ironique, qui ne me donnait pas de la

confiance. Madame Basile, sans attendre ma réponse, lui dit

sèchement que je lui étais obligé de ses offres, qu'elle espérait

que la fortune favoriserait enfin mon mérite, et que ce serait

grand dommage qu'avec tant d'esprit je ne fusse qu'un commis.

Elle m'avait dit plusieurs fois qu'elle voulait me faire

faire une connaissance qui pourrait m'être utile. Elle pensait

assez sagement pour sentir qu'il était temps de me détacher

d'elle. Nos muettes déclarations s'étaient faites le jeudi. Le

dimanche elle donna un dîner où je me trouvai, et où se trouva

aussi un jacobin de bonne mine, auquel elle me présenta. Le moine

me traita très affectueusement, me félicita sur ma conversion, et

me dit plusieurs choses sur mon histoire qui m'apprirent qu'elle

la lui avait détaillée; puis, me donnant deux petits coups d'un

revers de main sur la joue, il me dit d'être sage, d'avoir bon

courage, et de l'aller voir; que nous causerions plus à loisir

ensemble. Je jugeai, par les égards que tout le monde avait pour

lui, que c'était un homme de considération; et par le ton

paternel qu'il prenait avec madame Basile, qu'il était son

confesseur. Je me rappelle bien aussi que sa décente familiarité

était mêlée de marques d'estime et même de respect pour sa

pénitente, qui me firent alors moins d'impression qu'elles ne

m'en font aujourd'hui. Si j'avais eu plus d'intelligence, combien

j'eusse été touché d'avoir pu rendre sensible une jeune femme

respectée par son confesseur!

La table ne se trouva pas assez grande pour le nombre que

nous étions: il en fallut une petite, où j'eus l'agréable

tête-à-tête de monsieur le commis. Je n'y perdis rien du côté des

attentions et de la bonne chère; il y eut bien des assiettes

envoyées à la petite table, dont l'intention n'était sûrement pas

pour lui. Tout allait très bien jusque-là: les femmes étaient

fort gaies, les hommes fort galants; madame Basile faisait les

honneurs avec une grâce charmante. Au milieu du dîner, l'on

entend arrêter une chaise à la porte; quelqu'un monte, c'est M.

Basile. Je le vois comme s'il entrait actuellement, en habit

d'écarlate à boutons d'or, couleur que j'ai prise en aversion

depuis ce jour-là. M. Basile était un grand et bel homme, qui se

présentait très bien. Il entre avec fracas, et de l'air de

quelqu'un qui surprend son monde, quoiqu'il n'y eût là que de ses

amis. Sa femme lui saute au cou, lui prend les mains, lui fait

mille caresses qu'il reçoit sans les lui rendre. Il salue la

compagnie, on lui donne un couvert, il mange. A peine avait-on

commencé de parler de son voyage, que, jetant les yeux sur la

petite table, il demande d'un ton sévère ce que c'est que ce

petit garçon qu'il aperçoit là. Madame Basile le lui dit tout

naïvement. Il demande si je loge dans la maison. On lui dit que

non. Pourquoi non? reprend-il grossièrement: puisqu'il s'y tient

le jour, il peut bien y rester la nuit. Le moine prit la parole;

et après un éloge grave et vrai de madame Basile, il fit le mien

en peu de mots, ajoutant que, loin de blâmer la pieuse charité de

sa femme, il devait s'empresser d'y prendre part, puisque rien

n'y passait les bornes de la discrétion. Le mari répliqua d'un

ton d'humeur, dont il cachait la moitié, contenu par la présence

du moine, mais qui suffit pour me faire sentir qu'il avait des

instructions sur mon compte, et que le commis m'avait servi de sa

façon.

A peine était-on hors de table, que celui-ci, dépêché par

son bourgeois, vint en triomphe me signifier de sa part de sortir

à l'instant de chez lui, et de n'y remettre les pieds de ma vie.

Il assaisonna sa commission de tout ce qui pouvait la rendre

insultante et cruelle. Je partis sans rien dire, mais le cur

navré, moins de quitter cette aimable femme, que de la laisser en

proie à la brutalité de son mari. Il avait raison sans doute de

ne vouloir pas qu'elle fût infidèle; mais, quoique sage et bien

née, elle était Italienne, c'est-à-dire sensible et vindicative;

et il avait tort, ce me semble, de prendre avec elle les moyens

les plus propres à s'attirer le malheur qu'il craignait.

Tel fut le succès de ma première aventure. Je voulus essayer

de repasser deux ou trois fois dans la rue, pour revoir au moins

celle que mon cur regrettait sans cesse; mais au lieu d'elle je

ne vis que son mari et le vigilant commis, qui, m'ayant aperçu,

me fit, avec l'aune de la boutique, un geste plus expressif

qu'attirant. Me voyant si bien guetté, je perdis courage, et n'y

passai plus. Je voulus aller voir au moins le patron qu'elle

m'avait ménagé. Malheureusement je ne savais pas son nom. Je

rôdai plusieurs fois inutilement autour du couvent pour tâcher de

le rencontrer. Enfin d'autres événements m'ôtèrent les charmants

souvenirs de madame Basile, et dans peu je l'oubliai si bien,

qu'aussi simple et aussi novice qu'auparavant, je ne restai pas

même affriandé de jolies femmes.

Cependant ses libéralités avaient un peu remonté mon petit

équipage, très modestement toutefois, et avec la précaution d'une

femme prudente qui regardait plus à la propreté qu'à la parure,

et qui voulait m'empêcher de souffrir, et non pas me faire

briller. Mon habit, que j'avais apporté de Genève, était bon et

portable encore; elle y ajouta seulement un chapeau et quelque

linge. Je n'avais point de manchettes; elle ne voulut point m'en

donner, quoique j'en eusse bonne envie. Elle se contenta de me

mettre en état de me tenir propre, et c'est un soin qu'il ne

fallut pas me recommander tant que je parus devant elle.

Peu de jours après ma catastrophe, mon hôtesse, qui, comme

j'ai dit, m'avait pris en amitié, me dit qu'elle m'avait

peut-être trouvé une place, et qu'une dame de condition voulait

me voir. A ce mot, je me crus tout de bon dans les hautes

aventures: car j'en revenais toujours là. Celle-ci ne se trouva

pas aussi brillante que je me l'étais figurée. Je fus chez cette

dame avec le domestique qui lui avait parlé de moi. Elle

m'interrogea, m'examina: je ne lui déplus pas; et tout de suite

j'entrai à son service, non pas tout à fait en qualité de favori,

mais en qualité de laquais. Je fus vêtu de la couleur de ses

gens; la seule distinction fut qu'ils portaient l'aiguillette, et

qu'on ne me la donna pas: comme il n'y avait point de galons à sa

livrée, cela faisait à peu près un habit bourgeois. Voilà le

terme inattendu auquel aboutirent enfin toutes mes grandes

espérances.

Madame la comtesse de Vercellis, chez qui j'entrai, était

veuve et sans enfants: son mari était piémontais; pour elle, je

l'ai toujours crue savoyarde, ne pouvant imaginer qu'une

Piémontaise parlât si bien français et eût un accent si pur. Elle

était entre deux âges, d'une figure fort noble, d'un esprit orné,

aimant la littérature française, et s'y connaissant. Elle

écrivait beaucoup, et toujours en français. Ses lettres avaient

le tour et presque la grâce de celles de madame de Sévigné; on

aurait pu s'y tromper à quelques-unes. Mon principal emploi, et

qui ne me déplaisait pas, était de les écrire sous sa dictée, un

cancer au sein, qui la faisait beaucoup souffrir, ne lui

permettant plus d'écrire elle-même.

Madame de Vercellis avait non seulement beaucoup d'esprit,

mais une âme élevée et forte. J'ai suivi sa dernière maladie; je

l'ai vue souffrir et mourir sans jamais marquer un instant de

faiblesse, sans faire le moindre effort pour se contraindre, sans

sortir de son rôle de femme, et sans se douter qu'il y eût à cela

de la philosophie: mot qui n'était pas encore à la mode, et

qu'elle ne connaissait même pas dans le sens qu'il porte

aujourd'hui. Cette force de caractère allait quelquefois jusqu'à

la sécheresse. Elle m'a toujours paru aussi peu sensible pour

autrui que pour elle-même; et quand elle faisait du bien aux

malheureux, c'était pour faire ce qui était bien en soi, plutôt

que par une véritable commisération. J'ai un peu éprouvé cette

insensibilité pendant les trois mois que j'ai passés auprès

d'elle. Il était naturel qu'elle prît en affection un jeune homme

de quelque espérance, qu'elle avait incessamment sous les yeux,

et qu'elle songeât, se sentant mourir, qu'après elle il aurait

besoin de secours et d'appui: cependant, soit qu'elle ne me

jugeât pas digne d'une attention particulière, soit que les gens

qui l'obsédaient ne lui aient permis de songer qu'à eux, elle ne

fit rien pour moi.

Je me rappelle pourtant fort bien qu'elle avait marqué

quelque curiosité de me connaître. Elle m'interrogeait

quelquefois; elle était bien aise que je lui montrasse les

lettres que j'écrivais à madame de Warens, que je lui rendisse

compte de mes sentiments; mais elle ne s'y prenait assurément pas

bien pour les connaître, en ne me montrant jamais les siens. Mon

cur aimait à s'épancher, pourvu qu'il sentît que c'était dans

un autre. Des interrogations sèches et froides, sans aucun signe

d'approbation ni de blâme sur mes réponses, ne me donnaient

aucune confiance. Quand rien ne m'apprenait si mon babil plaisait

ou déplaisait, j'étais toujours en crainte, et je cherchais moins

à montrer ce que je pensais qu'à ne rien dire qui pût me nuire.

J'ai remarqué depuis que cette manière sèche d'interroger les

gens pour les connaître est un tic assez commun chez les femmes

qui se piquent d'esprit. Elles s'imaginent qu'en ne laissant

point paraître leur sentiment elles parviendront à mieux pénétrer

le vôtre: mais elles ne voient pas qu'elles ôtent par là le

courage de le montrer. Un homme qu'on interroge commence par cela

seul à se mettre en garde; et s'il croit que, sans prendre à lui

un véritable intérêt, on ne veut que le faire jaser, il ment, ou

se tait, ou redouble d'attention sur lui-même, et aime encore

mieux passer pour un sot que d'être dupe de votre curiosité.

Enfin c'est toujours un mauvais moyen de lire dans le cur des

autres que d'affecter de cacher le sien.

Madame de Vercellis ne m'a jamais dit un mot qui sentît

l'affection, la pitié, la bienveillance. Elle m'interrogeait

froidement; je répondais avec réserve. Mes réponses étaient si

timides qu'elle dut les trouver basses et s'en ennuya. Sur la fin

elle ne me questionnait plus, ne me parlait plus que pour son

service. Elle me jugea moins sur ce que j'étais que sur ce

qu'elle m'avait fait; et à force de ne voir en moi qu'un laquais,

elle m'empêcha de lui paraître autre chose.

Je crois que j'éprouvai dès lors ce jeu malin des intérêts

cachés qui m'a traversé toute ma vie, et qui m'a donné une

aversion bien naturelle pour l'ordre apparent qui les produit.

Madame de Vercellis, n'ayant point d'enfants, avait pour héritier

son neveu le comte de la Roque, qui lui faisait assidûment sa

cour. Outre cela, ses principaux domestiques, qui la voyaient

tirer à sa fin, ne s'oubliaient pas; et il y avait tant

d'empressés autour d'elle, qu'il était difficile qu'elle eût du

temps pour penser à moi. A la tête de sa maison était un nommé M.

Lorenzi, homme adroit, dont la femme, encore plus adroite,

s'était tellement insinuée dans les bonnes grâces de sa

maîtresse, qu'elle était plutôt chez elle sur le pied d'une amie

que d'une femme à ses gages. Elle lui avait donné pour femme de

chambre une nièce à elle, appelée mademoiselle Pontal, fine

mouche, qui se donnait des airs de demoiselle suivante, et aidait

sa tante à obséder si bien leur maîtresse, qu'elle ne voyait que

par leurs yeux et n'agissait que par leurs mains. Je n'eus pas le

bonheur d'agréer à ces trois personnes: je leur obéissais, mais

je ne les servais pas; je n'imaginais pas qu'outre le service de

notre commune maîtresse je dusse être encore le valet de ses

valets. J'étais d'ailleurs une espèce de personnage inquiétant

pour eux. Ils voyaient bien que je n'étais pas à ma place; ils

craignaient que madame ne le vît aussi, et que ce qu'elle ferait

pour m'y mettre ne diminuât leurs portions: car ces sortes de

gens, trop avides pour être justes, regardent tous les legs qui

sont pour d'autres comme pris sur leur propre bien. Ils se

réunirent donc pour m'écarter de ses yeux. Elle aimait à écrire

des lettres; c'était un amusement pour elle dans son état: ils

l'en dégoûtèrent et l'en firent détourner par le médecin, en la

persuadant que cela la fatiguait. Sous prétexte que je

n'entendais pas le service, on employait au lieu de moi deux gros

manants de porteurs de chaise autour d'elle: enfin l'on fit si

bien, que, quand elle fit son testament, il y avait huit jours

que je n'étais entré dans sa chambre. Il est vrai qu'après cela

j'y entrai comme auparavant, et j'y fus même plus assidu que

personne, car les douleurs de cette pauvre femme me déchiraient;

la constance avec laquelle elle les souffrait me la rendait

extrêmement respectable et chère, et j'ai bien versé, dans sa

chambre, des larmes sincères, sans qu'elle ni personne s'en

aperçût.

Nous la perdîmes enfin. Je la vis expirer. Sa vie avait été

celle d'une femme d'esprit et de sens; sa mort fut celle d'un

sage. Je puis dire qu'elle me rendit la religion catholique

aimable, par la sérénité d'âme avec laquelle elle en remplit les

devoirs sans négligence et sans affectation. Elle était

naturellement sérieuse. Sur la fin de sa maladie elle prit une

sorte de gaieté trop égale pour être jouée, et qui n'était qu'un

contrepoids donné par la raison même contre la tristesse de son

état. Elle ne garda le lit que les deux derniers jours, et ne

cessa de s'entretenir paisiblement avec tout le monde. Enfin, ne

parlant plus, et déjà dans les combats de l'agonie, elle fit un

gros pet. Bon! dit-elle en se retournant, femme qui pète n'est

pas morte. Ce furent les derniers mots qu'elle prononça.

Elle avait légué un an de leurs gages à ses bas domestiques;

mais, n'étant point couché sur l'état de sa maison, je n'eus

rien. Cependant le comte de la Roque me fit donner trente livres,

et me laissa l'habit neuf que j'avais sur le corps, et que M.

Lorenzi voulait m'ôter. Il promit même de chercher à me placer,

et me permit de l'aller voir. J'y fus deux ou trois fois, sans

pouvoir lui parler. J'étais facile à rebuter, je n'y retournai

plus. On verra bientôt que j'eus tort.

Que n'ai-je achevé tout ce que j'avais à dire de mon séjour

chez madame de Vercellis! Mais, bien que mon apparente situation

demeurât la même, je ne sortis pas de sa maison comme j'y étais

entré. J'en emportai les longs souvenirs du crime et

l'insupportable poids des remords dont, au bout de quarante ans,

ma conscience est encore chargée, et dont l'amer sentiment, loin

de s'affaiblir, s'irrite à mesure que je vieillis. Qui croirait

que la faute d'un enfant pût avoir des suites aussi cruelles?

C'est de ces suites plus que probables que mon cur ne saurait

se consoler. J'ai peut-être fait périr dans l'opprobre et dans la

misère une fille aimable, honnête, estimable, et qui sûrement

valait beaucoup mieux que moi.

Il est bien difficile que la dissolution d'un ménage

n'entraîne un peu de confusion dans la maison, et qu'il ne

s'égare bien des choses: cependant, telle était la fidélité des

domestiques et la vigilance de monsieur et madame Lorenzi, que

rien ne se trouva de manque sur l'inventaire. La seule

mademoiselle Pontal perdit un petit ruban couleur de rose et

argent déjà vieux. Beaucoup d'autres meilleures choses, étaient à

ma portée; ce ruban seul me tenta, je le volai; et comme je ne le

cachais guère, on me le trouva bientôt. On voulut savoir où je

l'avais pris. Je me trouble, je balbutie, et enfin je dis, en

rougissant, que c'est Marion qui me l'a donné. Marion était une

jeune Mauriennoise dont madame de Vercellis avait fait sa

cuisinière quand, cessant de donner à manger, elle avait renvoyé

la sienne, ayant plus besoin de bons bouillons que de ragoûts

fins. Non seulement Marion était jolie, mais elle avait une

fraîcheur de coloris qu'on ne trouve que dans les montagnes, et

surtout un air de modestie et de douceur qui faisait qu'on ne

pouvait la voir sans l'aimer; d'ailleurs bonne fille, sage, et

d'une fidélité à toute épreuve. C'est ce qui surprit quand je la

nommai. L'on n'avait guère moins de confiance en moi qu'en elle,

et l'on jugea qu'il importait de vérifier lequel était le fripon

des deux. On la fit venir: l'assemblée était nombreuse, le comte

de la Roque y était. Elle arrive, on lui montre le ruban: je la

charge effrontément; elle reste interdite, se tait, me jette un

regard qui aurait désarmé les démons, et auquel mon barbare cur

résiste. Elle nie enfin avec assurance, mais sans emportement,

m'apostrophe, m'exhorte à rentrer en moi-même, à ne pas

déshonorer une fille innocente qui ne m'a jamais fait de mal; et

moi, avec une impudence infernale, je confirme ma déclaration, et

lui soutiens en face qu'elle m'a donné le ruban. La pauvre fille

se mit à pleurer, et ne me dit que ces mots: Ah! Rousseau, je

vous croyais un bon caractère. Vous me rendez bien malheureuse,

mais je ne voudrais pas être à votre place. Voilà tout. Elle

continua de se défendre avec autant de simplicité que de fermeté,

mais sans se permettre jamais contre moi la moindre invective.

Cette modération, comparée à mon ton décidé, lui fit tort. Il ne

semblait pas naturel de supposer d'un côté une audace aussi

diabolique, et de l'autre une aussi angélique douceur. On ne

parut pas se décider absolument, mais les préjugés étaient pour

moi. Dans le tracas où l'on était, on ne se donna pas le temps

d'approfondir la chose; et le comte de la Roque, en nous

renvoyant tous deux, se contenta de dire que la conscience du

coupable vengerait assez l'innocent. Sa prédiction n'a pas été

vaine; elle ne cesse pas un seul jour de s'accomplir.

J'ignore ce que devint cette victime de ma calomnie; mais il

n'y a pas d'apparence qu'elle ait après cela trouvé facilement à

se bien placer: elle emportait une imputation cruelle à son

honneur de toutes manières. Le vol n'était qu'une bagatelle, mais

enfin c'était un vol, et, qui pis est, employé à séduire un jeune

garçon: enfin, le mensonge et l'obstination ne laissaient rien à

espérer de celle en qui tant de vices étaient réunis. Je ne

regarde pas même la misère et l'abandon comme le plus grand

danger auquel je l'ai exposée. Qui sait, à son âge, où le

découragement de l'innocence avilie a pu la porter! Eh! si le

remords d'avoir pu la rendre malheureuse est insupportable, qu'on

juge de celui d'avoir pu la rendre pire que moi!

Ce souvenir cruel me trouble quelquefois, et me bouleverse

au point de voir dans mes insomnies cette pauvre fille venir me

reprocher mon crime comme s'il n'était commis que d'hier. Tant

que j'ai vécu tranquille il m'a moins tourmenté, mais au milieu

d'une vie orageuse il m'ôte la plus douce consolation des

innocents persécutés: il me fait bien sentir ce que je crois

avoir dit dans quelque ouvrage, que le remords s'endort durant un

destin prospère, et s'aigrit dans l'adversité. Cependant je n'ai

jamais pu prendre sur moi de décharger mon cur de cet aveu dans

le sein d'un ami. La plus étroite intimité ne me l'a jamais fait

faire à personne, pas même à madame de Warens. Tout ce que j'ai

pu faire a été d'avouer que j'avais à me reprocher une action

atroce, mais jamais je n'ai dit en quoi elle consistait. Ce poids

est donc resté jusqu'à ce jour sans allégement sur ma conscience;

et je puis dire que le désir de m'en délivrer en quelque sorte a

beaucoup contribué à la résolution que j'ai prise d'écrire mes

confessions.

J'ai procédé rondement dans celle que je viens de faire, et

l'on ne trouvera sûrement pas que j'aie ici pallié la noirceur de

mon forfait. Mais je ne remplirais pas le but de ce livre, si je

n'exposais en même temps mes dispositions intérieures, et que je

craignisse de m'excuser en ce qui est conforme à la vérité.

Jamais la méchanceté ne fut plus loin de moi dans ce cruel

moment; et lorsque je chargeai cette malheureuse fille, il est

bizarre, mais il est vrai, que mon amitié pour elle en fut la

cause. Elle était présente à ma pensée; je m'excusai sur le

premier objet qui s'offrit. Je l'accusai d'avoir fait ce que je

voulais faire, et de m'avoir donné le ruban, parce que mon

intention était de le lui donner. Quand je la vis paraître

ensuite, mon cur fut déchiré; mais la présence de tant de monde

fut plus forte que mon repentir. Je craignais peu la punition, je

ne craignais que la honte; mais je la craignais plus que la mort,

plus que le crime, plus que tout au monde. J'aurais voulu

m'enfoncer, m'étouffer dans le centre de la terre: l'invincible

honte l'emporta sur tout, la honte seule fit mon impudence; et

plus je devenais criminel, plus l'effroi d'en convenir me rendait

intrépide. Je ne voyais que l'horreur d'être reconnu, déclaré

publiquement, moi présent, voleur, menteur, calomniateur. Un

trouble universel m'ôtait tout autre sentiment. Si l'on m'eût

laissé revenir à moi-même, j'aurais infailliblement tout déclaré.

Si M. de la Roque m'eût pris à part, qu'il m'eût dit: Ne perdez

pas cette pauvre fille; si vous êtes coupable, avouez-le-moi; je

me serais jeté à ses pieds dans l'instant, j'en suis parfaitement

sûr. Mais on ne fit que m'intimider, quand il fallait me donner

du courage. L'âge est encore une attention qu'il est juste de

faire; à peine étais-je sorti de l'enfance, ou plutôt j'y étais

encore. Dans la jeunesse les véritables noirceurs sont plus

criminelles encore que dans l'âge mûr; mais ce qui n'est que

faiblesse l'est beaucoup moins, et ma faute au fond n'était guère

autre chose. Aussi son souvenir m'afflige-t-il moins à cause du

mal en lui-même qu'à cause de celui qu'il a dû causer. Il m'a

même fait ce bien de me garantir pour le reste de ma vie de tout

acte tendant au crime, par l'impression terrible qui m'est restée

du seul que j'aie jamais commis; et je crois sentir que mon

aversion pour le mensonge me vient en grande partie du regret

d'en avoir pu faire un aussi noir. Si c'est un crime qui puisse

être expié, comme j'ose le croire, il doit l'être par tant de

malheurs dont la fin de ma vie est accablée, par quarante ans de

droiture et d'honneur dans des occasions difficiles; et la pauvre

Marion trouve tant de vengeurs en ce monde, que, quelque grande

qu'ait été mon offense envers elle, je crains peu d'en emporter

la coulpe avec moi. Voilà ce que j'avais à dire sur cet article.

Qu'il me soit permis de n'en reparler jamais.

 

LIVRE TROISIÈME

 

1728-1731

 

Sorti de chez madame de Vercellis à peu près comme j'y étais

entré, je retournai chez mon ancienne hôtesse, et j'y restai cinq

ou six semaines, durant lesquelles la santé, la jeunesse et

l'oisiveté me rendirent souvent mon tempérament importun. J'étais

inquiet, distrait, rêveur; je pleurais, je soupirais, je désirais

un bonheur dont je n'avais pas d'idée, et dont je sentais la

privation. Cet état ne peut se décrire; et peu d'hommes même le

peuvent imaginer, parce que la plupart ont prévenu cette

plénitude de vie, à la fois tourmentante et délicieuse, qui, dans

l'ivresse du désir, donne un avant-goût de la jouissance. Mon

sang allumé remplissait incessamment mon cerveau de filles et de

femmes; mais n'en sentant pas le véritable usage, je les occupais

bizarrement en idées à mes fantaisies sans en savoir rien faire

de plus; et ces idées tenaient mes sens dans une activité très

incommode, dont, par bonheur, elles ne m'apprenaient point à me

délivrer. J'aurais donné ma vie pour retrouver un quart d'heure

une demoiselle Goton. Mais ce n'était plus le temps où les jeux

de l'enfance allaient là comme d'eux-mêmes. La honte, compagne de

la conscience du mal, était venue avec les années; elle avait

accru ma timidité naturelle au point de la rendre invincible; et

jamais, ni dans ce temps-là ni depuis, je n'ai pu parvenir à

faire une proposition lascive, que celle à qui je la faisais ne

m'y ait en quelque sorte contraint par ses avances, quoique

sachant qu'elle n'était pas scrupuleuse, et presque assuré d'être

pris au mot.

Mon agitation crût au point que, ne pouvant contenter mes

désirs, je les attisais par les plus extravagantes manuvres.

J'allais chercher des allées sombres, des réduits cachés, où je

pusse m'exposer de loin aux personnes du sexe dans l'état où

j'aurais voulu être auprès d'elles. Ce qu'elles voyaient n'était

pas l'objet obscène, je n'y songeais même pas; c'était l'objet

ridicule. Le sot plaisir que j'avais de l'étaler à leurs yeux ne

peut se décrire. Il n'y avait de là plus qu'un pas à faire pour

sentir le traitement désiré, et je ne doute pas que quelque

résolue ne m'en eût, en passant, donné l'amusement, si j'eusse eu

l'audace d'attendre. Cette folie eut une catastrophe à peu près

aussi comique, mais un peu moins plaisante pour moi.

Un jour j'allai m'établir au fond d'une cour dans laquelle

était un puits où les filles de la maison venaient souvent

chercher de l'eau. Dans ce fond il y avait une petite descente

qui menait à des caves par plusieurs communications. Je sondai

dans l'obscurité ces allées souterraines, et les trouvant longues

et obscures, je jugeai qu'elles ne finissaient point, et que, si

j'étais vu et surpris, j'y trouverais un refuge assuré. Dans

cette confiance, j'offrais aux filles qui venaient au puits un

spectacle plus risible que séducteur. Les plus sages feignirent

de ne rien voir; d'autres se mirent à rire; d'autres se crurent

insultées, et firent du bruit. Je me sauvai dans ma retraite: j'y

fus suivi. J'entendis une voix d'homme sur laquelle je n'avais

pas compté, et qui m'alarma. Je m'enfonçais dans les souterrains,

au risque de m'y perdre: le bruit, les voix, la voix d'homme me

suivaient toujours. J'avais compté sur l'obscurité, je vis de la

lumière. Je frémis, je m'enfonçai davantage. Un mur m'arrêta, et,

ne pouvant aller plus loin, il fallut attendre là ma destinée. En

un moment je fus atteint et saisi par un grand homme portant une

grande moustache, un grand chapeau, un grand sabre, escorté de

quatre ou cinq vieilles femmes armées chacune d'un manche à

balai, parmi lesquelles j'aperçus la petite coquine qui m'avait

décelé, et qui voulait sans doute me voir au visage.

L'homme au sabre, en me prenant par le bras, me demanda

rudement ce que je faisais là. On conçoit que ma réponse n'était

pas prête. Je me remis cependant; et, m'évertuant dans ce moment

critique, je tirai de ma tête un expédient romanesque qui me

réussit. Je lui dis d'un ton suppliant d'avoir pitié de mon âge

et de mon état; que j'étais un jeune étranger de grande

naissance, dont le cerveau s'était dérangé; que je m'étais

échappé de la maison paternelle, parce qu'on voulait m'enfermer;

que j'étais perdu s'il me faisait connaître; mais que s'il

voulait bien me laisser aller, je pourrais peut-être un jour

reconnaître cette grâce. Contre toute attente, mon discours et

mon air firent effet: l'homme terrible en fut touché, et après

une réprimande assez courte il me laissa doucement aller, sans me

questionner davantage. A l'air dont la jeune et les vieilles me

virent partir, je jugeai que l'homme que j'avais tant craint

m'était fort utile, et qu'avec elles seules je n'en aurais pas

été quitte à si bon marché. Je les entendis murmurer je ne sais

quoi dont je ne me souciais guère; car, pourvu que le sabre et

l'homme ne s'en mêlassent pas, j'étais bien sûr, leste et

vigoureux comme j'étais, de me délivrer de leurs tricots et

d'elles.

Quelques jours après, passant dans une rue avec un jeune

abbé, mon voisin, j'allai donner du nez contre l'homme au sabre.

Il me reconnut, et, me contrefaisant d'un ton railleur: "Je suis

prince, me dit-il, je suis prince; et moi je suis un coïon: mais

que son altesse n'y revienne pas!" Il n'ajouta rien de plus, et

je m'esquivai en baissant la tête, et le remerciant dans mon

cur de sa discrétion. J'ai jugé que ces mauvaises vieilles lui

avaient fait honte de sa crédulité. Quoi qu'il en soit, tout

Piémontais qu'il était, c'était un bon homme, et jamais je ne

pense à lui sans un mouvement de reconnaissance: car l'histoire

était si plaisante, que, pour le seul désir de faire rire, tout

autre à sa place m'eût déshonoré. Cette aventure, sans avoir les

suites que j'en pouvais craindre, ne laissa pas de me rendre sage

pour longtemps.

Mon séjour chez madame de Vercellis m'avait procuré quelques

connaissances, que j'entretenais dans l'espoir qu'elles

pourraient m'être utiles. J'allais voir quelquefois entre autres

un abbé savoyard appelé M. Gaime, précepteur des enfants du comte

de Mellarède. Il était jeune encore et peu répandu, mais plein de

bon sens, de probité, de lumières, et l'un des plus honnêtes

hommes que j'aie connus. Il ne me fut d'aucune ressource pour

l'objet qui m'attirait chez lui, il n'avait pas assez de crédit

pour me placer; mais je trouvai près de lui des avantages plus

précieux qui m'ont profité toute ma vie, les leçons de la saine

morale, et les maximes de la droite raison. Dans l'ordre

successif de mes goûts et de mes idées, j'avais toujours été trop

haut ou trop bas, Achille ou Thersite, tantôt héros et tantôt

vaurien. M. Gaime prit le soin de me mettre à ma place, et de me

montrer à moi-même sans m'épargner ni me décourager. Il me parla

très honorablement de mon naturel et de mes talents: mais il

ajouta qu'il en voyait naître les obstacles qui m'empêcheraient

d'en tirer parti; de sorte qu'ils devaient, selon lui, bien moins

me servir de degrés pour monter à la fortune que de ressources

pour m'en passer. Il me fit un tableau vrai de la vie humaine,

dont je n'avais que de fausses idées; il me montra comment, dans

un destin contraire, l'homme sage peut toujours tendre au bonheur

et courir au plus près du vent pour y parvenir; comment il n'y a

point de vrai bonheur sans sagesse, et comment la sagesse est de

tous les états. Il amortit beaucoup mon admiration pour la

grandeur, en me prouvant que ceux qui dominaient les autres

n'étaient ni plus sages ni plus heureux qu'eux. Il me dit une

chose qui m'est souvent revenue à la mémoire: c'est que si chaque

homme pouvait lire dans les curs de tous les autres, il y

aurait plus de gens qui voudraient descendre que de ceux qui

voudraient monter. Cette réflexion, dont la vérité frappe, et qui

n'a rien d'outré, m'a été d'un grand usage dans le cours de ma

vie pour me faire tenir à ma place paisiblement. Il me donna les

premières vraies idées de l'honnête, que mon génie ampoulé

n'avait saisi que dans ses excès. Il me fit sentir que

l'enthousiasme des vertus sublimes était peu d'usage dans la

société; qu'en s'élançant trop haut on était sujet aux chutes;

que la continuité des petits devoirs toujours bien remplis ne

demandait pas moins de force que les actions héroïques; qu'on en

tirait meilleur parti pour l'honneur et pour le bonheur; et qu'il

valait infiniment mieux avoir toujours l'estime des hommes, que

quelquefois leur admiration.

Pour établir les devoirs de l'homme il fallait bien remonter

à leur principe. D'ailleurs le pas que je venais de faire, et

dont mon état présent était la suite, nous conduisait à parler de

religion. L'on conçoit déjà que l'honnête M. Gaime est, du moins

en grande partie, l'original du vicaire savoyard. Seulement la

prudence l'obligeant à parler avec plus de réserve, il s'expliqua

moins ouvertement sur certains points; mais au reste ses maximes,

ses sentiments, ses avis furent les mêmes, et, jusqu'au conseil

de retourner dans ma patrie, tout fut comme je l'ai rendu depuis

au public. Ainsi, sans m'étendre sur des entretiens dont chacun

peut voir la substance, je dirai que ses leçons, sages, mais

d'abord sans effet, furent dans mon cur un germe de vertu et de

religion qui ne s'y étouffa jamais, et qui n'attendait pour

fructifier que les soins d'une main plus chérie.

Quoique alors ma conversion fût peu solide, je ne laissais

pas d'être ému. Loin de m'ennuyer de ses entretiens, j'y pris

goût à cause de leur clarté, de leur simplicité, et surtout d'un

certain intérêt de cur dont je sentais qu'ils étaient pleins.

J'ai l'âme aimante, et je me suis toujours attaché aux gens moins

à proportion du bien qu'ils m'ont fait que de celui qu'ils m'ont

voulu; et c'est sur quoi mon tact ne se trompe guère. Aussi je

m'affectionnais véritablement à M. Gaime; j'étais pour ainsi dire

son second disciple; et cela me fit pour le moment même

l'inestimable bien de me détourner de la pente au vice où

m'entraînait mon oisiveté.

Un jour que je ne pensais à rien moins, on vint me chercher

de la part du comte de la Roque. A force d'y aller et de ne

pouvoir lui parler, je m'étais ennuyé, et je n'y allais plus: je

crus qu'il m'avait oublié, ou qu'il lui était resté de mauvaises

impressions de moi. Je me trompais. Il avait été témoin plus

d'une fois du plaisir avec lequel je remplissais mon devoir

auprès de sa tante; il le lui avait même dit, et il m'en reparla

quand moi-même je n'y songeais plus. Il me reçut bien, me dit

que, sans m'amuser de promesses vagues, il avait cherché à me

placer; qu'il avait réussi, qu'il me mettait en chemin de devenir

quelque chose, que c'était à moi de faire le reste; que la maison

où il me faisait entrer était puissante et considérée; que je

n'avais pas besoin d'autres protecteurs pour m'avancer; et que

quoique traité d'abord en simple domestique, comme je venais de

l'être, je pouvais être assuré que, si l'on me jugeait par mes

sentiments et par ma conduite au-dessus de cet état, on était

disposé à ne m'y pas laisser. La fin de ce discours démentit

cruellement les brillantes espérances que le commencement m'avait

données. Quoi! toujours laquais! me dis-je en moi-même avec un

dépit amer que la confiance effaça bientôt. Je me sentais trop

peu fait pour cette place pour craindre qu'on m'y laissât.

Il me mena chez le comte de Gouvon, premier écuyer de la

reine, et chef de l'illustre maison de Solar. L'air de dignité de

ce respectable vieillard me rendit plus touchante l'affabilité de

son accueil. Il m'interrogea avec intérêt, et je lui répondis

avec sincérité. Il dit au comte de la Roque que j'avais une

physionomie agréable, et qui promettait de l'esprit; qu'il lui

paraissait qu'en effet je n'en manquais pas, mais que ce n'était

pas là tout, et qu'il fallait voir le reste: puis, se tournant

vers moi: Mon enfant, me dit-il, presque en toutes choses les

commencements sont rudes; les vôtres ne le seront pourtant pas

beaucoup. Soyez sage, et cherchez à plaire ici à tout le monde;

voilà, quant à présent, votre unique emploi: du reste, ayez bon

courage; on veut prendre soin de vous. Tout de suite il passa

chez la marquise de Breil, sa belle-fille, et me présenta à elle,

puis à l'abbé de Gouvon, son fils. Ce début me parut de bon

augure. J'en savais assez déjà pour juger qu'on ne fait pas tant

de façons à la réception d'un laquais. En effet, on ne me traita

pas comme tel. J'eus la table de l'office, on ne me donna point

d'habit de livrée; et le comte de Favria, jeune étourdi, m'ayant

voulu faire monter derrière son carrosse, son grand-père défendit

que je montasse derrière aucun carrosse, et que je suivisse

personne hors de la maison. Cependant je servais à table, et je

faisais à peu près au dedans le service d'un laquais; mais je le

faisais en quelque façon librement, sans être attaché nommément à

personne. Hors quelques lettres qu'on me dictait, et des images

que le comte de Favria me faisait découper, j'étais presque le

maître de tout mon temps dans la journée. Cette épreuve, dont je

ne m'apercevais pas, était assurément très dangereuse: elle

n'était pas même fort humaine; car cette grande oisiveté pouvait

me faire contracter des vices que je n'aurais pas eus sans cela.

Mais c'est ce qui très heureusement n'arriva point. Les

leçons de M. Gaime avaient fait impression sur mon cur, et j'y

pris tant de goût que je m'échappais quelquefois pour aller les

entendre encore. Je crois que ceux qui me voyaient sortir ainsi

furtivement ne devinaient guère où j'allais. Il ne se peut rien

de plus sensé que les avis qu'il me donna sur ma conduite. Mes

commencements furent admirables; j'étais d'une assiduité, d'une

attention, d'un zèle qui charmaient tout le monde. L'abbé Gaime

m'avait sagement averti de modérer cette première ferveur, de

peur qu'elle ne vînt à se relâcher et qu'on n'y prît garde. Votre

début, me dit-il, est la règle de ce qu'on exigera de vous:

tâchez de vous ménager de quoi faire plus dans la suite, mais

gardez-vous de faire jamais moins.

Comme on ne m'avait guère examiné sur mes petits talents, et

qu'on ne me supposait que ceux que m'avait donnés la nature, il

ne paraissait pas, malgré ce que le comte de Gouvon m'avait pu

dire, qu'on songeât à tirer parti de moi. Des affaires vinrent à

la traverse, et je fus à peu près oublié. Le marquis de Breil,

fils du comte de Gouvon, était alors ambassadeur à Vienne. Il

survint des mouvements à la cour qui se firent sentir dans la

famille, et l'on y fut quelques semaines dans une agitation qui

ne laissait guère le temps de penser à moi. Cependant jusque-là

je m'étais peu relâché. Une chose me fit du bien et du mal, en

m'éloignant de toute dissipation extérieure, mais en me rendant

un peu plus distrait sur mes devoirs.

Mademoiselle de Breil était une jeune personne à peu près de

mon âge, bien faite, assez belle, très blanche, avec des cheveux

très noirs, et, quoique brune, portant sur son visage cet air de

douceur des blondes auquel mon cur n'a jamais résisté. L'habit

de cour, si favorable aux jeunes personnes, marquait sa jolie

taille, dégageait sa poitrine et ses épaules, et rendait son

teint encore plus éblouissant par le deuil qu'on portait alors.

On dira que ce n'est pas à un domestique de s'apercevoir de ces

choses-là. J'avais tort sans doute; mais je m'en apercevais

toutefois, et même je n'étais pas le seul. Le maître d'hôtel et

les valets de chambre en parlaient quelquefois à table avec une

grossièreté qui me faisait cruellement souffrir. La tête ne me

tournait pourtant pas au point d'être amoureux tout de bon. Je ne

m'oubliais point; je me tenais à ma place, et mes désirs mêmes ne

s'émancipaient pas. J'aimais à voir mademoiselle de Breil, à lui

entendre dire quelques mots qui marquaient de l'esprit, du sens,

de l'honnêteté: mon ambition, bornée au plaisir de la servir,

n'allait point au delà de mes droits. A table j'étais attentif à

chercher l'occasion de les faire valoir. Si son laquais quittait

un moment sa chaise, à l'instant on m'y voyait établi: hors de là

je me tenais vis-à-vis d'elle; je cherchais dans ses yeux ce

qu'elle allait demander, j'épiais le moment de changer son

assiette. Que n'aurais-je point fait pour qu'elle daignât

m'ordonner quelque chose, me regarder, me dire un seul mot! mais

point: j'avais la mortification d'être nul pour elle; elle ne

s'apercevait pas même que j'étais là. Cependant son frère, qui

m'adressait quelquefois la parole à table, m'ayant dit je ne sais

quoi de peu obligeant, je lui fis une réponse si fine et si bien

tournée, qu'elle y fit attention, et jeta les yeux sur moi. Ce

coup d'il, qui fut court, ne laissa pas de me transporter. Le

lendemain l'occasion se présenta d'en obtenir un second, et j'en

profitai. On donnait ce jour-là un grand dîner, où pour la

première fois je vis avec beaucoup d'étonnement le maître d'hôtel

servir l'épée au côté et le chapeau sur la tête. Par hasard on

vint à parler de la devise de la maison de Solar, qui était sur

la tapisserie avec les armoiries, Tel fiert qui ne tue pas. Comme

les Piémontais ne sont pas pour l'ordinaire consommés dans la

langue française, quelqu'un trouva dans cette devise une faute

d'orthographe, et dit qu'au mot fiert il ne fallait point de t.

Le vieux comte de Gouvon allait répondre; mais ayant jeté

les yeux sur moi, il vit que je souriais sans oser rien dire: il

m'ordonna de parler. Alors je dis que je ne croyais pas que le t

fût de trop; que fiert était un vieux mot français qui ne venait

pas du mot ferus, fier, menaçant, mais du verbe ferit, il frappe,

il blesse; qu'ainsi la devise ne me paraissait pas dire, Tel

menace, mais Tel frappe qui ne tue pas.

Tout le monde me regardait et se regardait sans rien dire.

On ne vit de la vie un pareil étonnement. Mais ce qui me flatta

davantage fut de voir clairement sur le visage de mademoiselle de

Breil un air de satisfaction. Cette personne si dédaigneuse

daigna me jeter un second regard qui valait tout au moins le

premier; puis, tournant les yeux vers son grand-papa, elle

semblait attendre avec une sorte d'impatience la louange qu'il me

devait, et qu'il me donna en effet si pleine et entière et d'un

air si content, que toute la table s'empressa de faire chorus. Ce

moment fut court, mais délicieux à tous égards. Ce fut un de ces

moments trop rares qui replacent les choses dans leur ordre

naturel, et vengent le mérite avili des outrages de la fortune.

Quelques minutes après, mademoiselle de Breil, levant derechef

les yeux sur moi, me pria d'un ton de voix aussi timide

qu'affable de lui donner à boire. On juge que je ne la fis pas

attendre; mais en approchant je fus saisi d'un tel tremblement,

qu'ayant trop rempli le verre, je répandis une partie de l'eau

sur l'assiette et même sur elle. Son frère me demanda étourdiment

pourquoi je tremblais si fort. Cette question ne servit pas à me

rassurer, et mademoiselle de Breil rougit jusqu'au blanc des

yeux.

Ici finit le roman, où l'on remarquera, comme avec madame

Basile et dans toute la suite de ma vie, que je ne suis pas

heureux dans la conclusion de mes amours. Je m'affectionnai

inutilement à l'antichambre de madame de Breil: je n'obtins plus

une seule marque d'attention de la part de sa fille. Elle sortait

et entrait sans me regarder, et moi j'osais à peine jeter les

yeux sur elle. J'étais même si bête et si maladroit, qu'un jour

qu'elle avait en passant laissé tomber son gant, au lieu de

m'élancer sur ce gant que j'aurais voulu couvrir de baisers, je

n'osai sortir de ma place, et je laissai ramasser le gant par un

gros butor de valet que j'aurais volontiers écrasé. Pour achever

de m'intimider, je m'aperçus que je n'avais pas le bonheur

d'agréer à madame de Breil. Non seulement elle ne m'ordonnait

rien, mais elle n'acceptait jamais mon service; et deux fois, me

trouvant dans son antichambre, elle me demanda d'un ton fort sec

si je n'avais rien à faire. Il fallut renoncer à cette chère

antichambre. J'en eus d'abord du regret; mais les distractions

vinrent à la traverse, et bientôt je n'y pensai plus.

J'eus de quoi me consoler du dédain de madame de Breil par

les bontés de son beau-père, qui s'aperçut enfin que j'étais là.

Le soir du dîner dont j'ai parlé, il eut avec moi un entretien

d'une demi-heure, dont il parut content et dont je fus enchanté.

Ce bon vieillard, quoique homme d'esprit, en avait moins que

madame de Vercellis; mais il avait plus d'entrailles, et je

réussis mieux auprès de lui. Il me dit de m'attacher à l'abbé de

Gouvon son fils, qui m'avait pris en affection; que cette

affection, si j'en profitais, pouvait m'être utile, et me faire

acquérir ce qui me manquait pour les vues qu'on avait sur moi.

Dès le lendemain matin je volai chez M. l'abbé. Il ne me reçut

point en domestique; il me fit asseoir au coin de son feu, et,

m'interrogeant avec la plus grande douceur, il vit bientôt que

mon éducation, commencée sur tant de choses, n'était achevée sur

aucune. Trouvant surtout que j'avais peu de latin, il entreprit

de m'en enseigner davantage. Nous convînmes que je me rendrais

chez lui tous les matins, et je commençai dès le lendemain.

Ainsi, par une de ces bizarreries qu'on trouvera souvent dans le

cours de ma vie, en même temps au-dessus et au-dessous de mon

état, j'étais disciple et valet dans la même maison, et dans ma

servitude j'avais cependant un précepteur d'une naissance à ne

l'être que des enfants des rois.

M. l'abbé de Gouvon était un cadet destiné par sa famille à

l'épiscopat, et dont par cette raison on avait poussé les études

plus qu'il n'est ordinaire aux enfants de qualité. On l'avait

envoyé à l'université de Sienne, où il avait resté plusieurs

années, et dont il avait rapporté une assez forte dose de

cruscantisme pour être à peu près à Turin ce qu'était jadis à

Paris l'abbé de Dangeau. Le dégoût de la théologie l'avait jeté

dans les belles-lettres; ce qui est très ordinaire en Italie à

ceux qui courent la carrière de la prélature. Il avait bien lu

les poètes, il faisait passablement des vers latins et italiens.

En un mot, il avait le goût qu'il fallait pour former le mien, et

mettre quelque choix dans le fatras dont je m'étais farci la

tête. Mais, soit que mon babil lui eût fait quelque illusion sur

mon savoir, soit qu'il ne pût supporter l'ennui du latin

élémentaire, il me mit d'abord beaucoup trop haut; et à peine

m'eut-il fait traduire quelques fables de Phèdre, qu'il me jeta

dans Virgile, où je n'entendais presque rien. J'étais destiné,

comme on verra dans la suite, à rapprendre souvent le latin et à

ne le savoir jamais. Cependant je travaillais avec assez de zèle,

et monsieur l'abbé me prodiguait ses soins avec une bonté dont le

souvenir m'attendrit encore. Je passais avec lui une partie de la

matinée, tant pour mon instruction que pour son service; non pour

celui de sa personne, car il ne souffrit jamais que je lui en

rendisse aucun, mais pour écrire sous sa dictée et pour copier;

et ma fonction de secrétaire me fut plus utile que celle

d'écolier. Non seulement j'appris ainsi l'italien dans sa pureté,

mais je pris du goût pour la littérature et quelque discernement

des bons livres, qui ne s'acquérait pas chez la Tribu, et qui me

servit beaucoup dans la suite quand je me mis à travailler seul.

Ce temps fut celui de ma vie où, sans projets romanesques,

je pouvais le plus raisonnablement me livrer à l'espoir de

parvenir. Monsieur l'abbé, très content de moi, le disait à tout

le monde; et son père m'avait pris dans une affection si

singulière, que le comte de Favria m'apprit qu'il avait parlé de

moi au roi. Madame de Breil elle-même avait quitté pour moi son

air méprisant. Enfin je devins une espèce de favori dans la

maison, à la grande jalousie des autres domestiques, qui, me

voyant honoré des instructions du fils de leur maître, sentaient

bien que ce n'était pas pour rester longtemps leur égal.

Autant que j'ai pu juger des vues qu'on avait sur moi par

quelques mots lâchés à la volée, et auxquels je n'ai réfléchi

qu'après coup, il m'a paru que la maison de Solar, voulant courir

la carrière des ambassades, et peut-être s'ouvrir de loin celle

du ministère, aurait été bien aise de se former d'avance un sujet

qui eût du mérite et des talents, et qui, dépendant uniquement

d'elle, eût pu dans la suite obtenir sa confiance et la servir

utilement. Ce projet du comte de Gouvon était noble, judicieux,

magnanime, et vraiment digne d'un grand seigneur bienfaisant et

prévoyant: mais outre que je n'en voyais pas alors toute

l'étendue, il était trop sensé pour ma tête, et demandait un trop

long assujettissement. Ma folle ambition ne cherchait la fortune

qu'à travers les aventures: et, ne voyant point de femme à tout

cela, cette manière de parvenir me paraissait lente, pénible et

triste; tandis que j'aurais dû la trouver d'autant plus honorable

et sûre que les femmes ne s'en mêlaient pas, l'espèce de mérite

qu'elles protègent ne valant assurément pas celui qu'on me

supposait.

Tout allait à merveille. J'avais obtenu, presque arraché

l'estime de tout le monde: les épreuves étaient finies, et l'on

me regardait généralement dans la maison comme un jeune homme de

la plus grande espérance, qui n'était pas à sa place et qu'on

s'attendait d'y voir arriver. Mais ma place n'était pas celle qui

m'était assignée par les hommes, et j'y devais parvenir par des

chemins bien différents. Je touche à un de ces traits

caractéristiques qui me sont propres, et qu'il suffit de

présenter au lecteur sans y ajouter de réflexion.

Quoiqu'il y eût à Turin beaucoup de nouveaux convertis de

mon espèce, je ne les aimais pas, et je n'en avais jamais voulu

voir aucun. Mais j'avais vu quelques Genevois qui ne l'étaient

pas, entre autres un M. Mussard, surnommé Tord-Gueule, peintre en

miniature, et un peu mon parent. Ce M. Mussard déterra ma demeure

chez le comte de Gouvon, et vint m'y voir avec un autre Genevois

appelé Bâcle, dont j'avais été camarade durant mon apprentissage.

Ce Bâcle était un garçon très amusant, très gai, plein de

saillies bouffonnes que son âge rendait agréables. Me voilà tout

d'un coup engoué de M. Bâcle, mais engoué au point de ne pouvoir

le quitter. Il allait partir bientôt pour s'en retourner à

Genève. Quelle perte j'allais faire! J'en sentis bien toute la

grandeur. Pour mettre du moins à profit le temps qui m'était

laissé, je ne le quittais plus: ou plutôt il ne me quittait pas

lui-même, car la tête ne me tourna pas d'abord au point d'aller

hors de l'hôtel passer la journée avec lui sans congé; mais

bientôt, voyant qu'il m'obsédait entièrement, on lui défendit la

porte; et je m'échauffai si bien, qu'oubliant tout, hors mon ami

Bâcle, je n'allais ni chez M. l'abbé ni chez M. le comte, et l'on

ne me voyait plus dans la maison. On me fit des réprimandes, que

je n'écoutai pas. On me menaça de me congédier. Cette menace fut

ma perte: elle me fit entrevoir qu'il était possible que Bâcle ne

s'en allât pas seul. Dès lors je ne vis plus d'autre plaisir,

d'autre sort, d'autre bonheur que celui de faire un pareil

voyage, et je ne voyais à cela que l'ineffable félicité du

voyage, au bout duquel pour surcroît j'entrevoyais madame de

Warens, mais dans un éloignement immense; car pour retourner à

Genève, c'est à quoi je ne pensai jamais. Les monts, les prés,

les bois, les ruisseaux, les villages se succédaient sans fin et

sans cesse avec de nouveaux charmes; ce bienheureux trajet

semblait devoir absorber ma vie entière. Je me rappelais avec

délices combien ce même voyage m'avait paru charmant en venant.

Que devait-ce être lorsqu'à tout l'attrait de l'indépendance se

joindrait celui de faire route avec un camarade de mon âge, de

mon goût et de bonne humeur, sans gêne, sans devoir, sans

contrainte, sans obligation d'aller ou rester que comme il nous

plairait? Il fallait être fou pour sacrifier une pareille fortune

à des projets d'ambition d'une exécution lente, difficile,

incertaine, et qui, les supposant réalisés un jour, ne valaient

pas dans tout leur éclat un quart d'heure de vrai plaisir et de

liberté dans la jeunesse.

Plein de cette sage fantaisie, je me conduisis si bien que

je vins à bout de me faire chasser, et en vérité ce ne fut pas

sans peine. Un soir, comme je rentrais, le maître d'hôtel me

signifia mon congé de la part de Monsieur le comte. C'était

précisément ce que je demandais; car, sentant malgré moi

l'extravagance de ma conduite, j'y ajoutais, pour m'excuser,

l'injustice et l'ingratitude, croyant mettre ainsi les gens dans

leur tort, et me justifier à moi-même un parti pris par

nécessité. On me dit de la part du comte de Favria d'aller lui

parler le lendemain matin avant mon départ; et comme on voyait

que, la tête m'ayant tourné, j'étais capable de n'en rien faire,

le maître d'hôtel remit après cette visite à me donner quelque

argent qu'on m'avait destiné, et qu'assurément j'avais fort mal

gagné; car, ne voulant pas me laisser dans l'état de valet, on ne

m'avait pas fixé de gages.

Le comte de Favria, tout jeune et tout étourdi qu'il était,

me tint en cette occasion les discours les plus sensés, et

j'oserais presque dire les plus tendres, tant il m'exposa d'une

manière flatteuse et touchante les soins de son oncle et les

intentions de son grand-père. Enfin, après m'avoir mis vivement

devant les yeux tout ce que je sacrifiais pour courir à ma perte,

il m'offrit de faire ma paix, exigeant pour toute condition que

je ne visse plus ce petit malheureux qui m'avait séduit.

Il était si clair qu'il ne disait pas tout cela de lui-même,

que, malgré mon stupide aveuglement, je sentis toute la bonté de

mon vieux maître, et j'en fus touché: mais ce cher voyage était

trop empreint dans mon imagination pour que rien pût en balancer

le charme. J'étais tout à fait hors de sens: je me raffermis, je

m'endurcis, je fis le fier, et je répondis arrogamment que

puisqu'on m'avait donné mon congé, je l'avais pris; qu'il n'était

plus temps de s'en dédire, et que, quoi qu'il pût m'arriver en ma

vie, j'étais bien résolu de ne jamais me faire chasser deux fois

d'une maison. Alors ce jeune homme, justement irrité, me donna

les noms que je méritais, me mit hors de sa chambre par les

épaules, et me ferma la porte aux talons. Moi je sortis

triomphant, comme si je venais d'emporter la plus grande

victoire; et, de peur d'avoir un second combat à soutenir, j'eus

l'indignité de partir sans aller remercier Monsieur l'abbé de ses

bontés.

Pour concevoir jusqu'où mon délire allait dans ce moment, il

faudrait connaître à quel point mon cur est sujet à s'échauffer

sur les moindres choses, et avec quelle force il se plonge dans

l'imagination de l'objet qui l'attire, quelque vain que soit

quelquefois cet objet. Les plans les plus bizarres, les plus

enfantins, les plus fous, viennent caresser mon idée favorite, et

me montrer de la vraisemblance à m'y livrer. Croirait-on qu'à

près de dix-neuf ans on puisse fonder sur une fiole vide la

subsistance du reste de ses jours? Or écoutez.

L'abbé de Gouvon m'avait fait présent, il y avait quelques

semaines, d'une petite fontaine de Héron fort jolie, et dont

j'étais transporté. A force de faire jouer cette fontaine et de

parler de notre voyage, nous pensâmes, le sage Bâcle et moi, que

l'une pourrait bien servir à l'autre, et le prolonger. Qu'y

avait-il dans le monde d'aussi curieux qu'une fontaine de Héron?

Ce principe fut le fondement sur lequel nous bâtîmes l'édifice de

notre fortune. Nous devions dans chaque village assembler les

paysans autour de notre fontaine, et là les repas et la bonne

chère devaient nous tomber avec d'autant plus d'abondance que

nous étions persuadés l'un et l'autre que les vivres ne coûtent

rien à ceux qui les recueillent, et que, quand ils n'en gorgent

pas les passants, c'est pure mauvaise volonté de leur part. Nous

n'imaginions partout que festins et noces, comptant que, sans

rien débourser que le vent de nos poumons et l'eau de notre

fontaine, elle pouvait nous défrayer en Piémont, en Savoie, en

France, et par tout le monde. Nous faisions des projets de voyage

qui ne finissaient point, et nous dirigions d'abord notre course

au nord, plutôt pour le plaisir de passer les Alpes que pour la

nécessité supposée de nous arrêter enfin quelque part.

Tel fut le plan sur lequel je me mis en campagne,

abandonnant sans regret mon protecteur, mon précepteur, mes

études, mes espérances et l'attente d'une fortune presque

assurée, pour commencer la vie d'un vrai vagabond. Adieu la

capitale; adieu la cour, l'ambition, la vanité, l'amour, les

belles, et toutes les grandes aventures dont l'espoir m'avait

amené l'année précédente. Je pars avec ma fontaine et mon ami

Bâcle, la bourse légèrement garnie, mais le cur saturé de joie,

et ne songeant qu'à jouir de cette ambulante félicité à laquelle

j'avais tout à coup borné mes brillants projets.

Je fis cet extravagant voyage presque aussi agréablement

toutefois que je m'y étais attendu, mais non pas tout à fait de

la même manière; car bien que notre fontaine amusât quelques

moments dans les cabarets les hôtesses et leurs servantes, il

n'en fallait pas moins payer en sortant. Mais cela ne nous

troublait guère, et nous ne songions à tirer parti tout de bon de

cette ressource que quand l'argent viendrait à nous manquer. Un

accident nous en évita la peine; la fontaine se cassa près de

Bramant: et il en était temps, car nous sentions, sans oser nous

le dire, qu'elle commençait à nous ennuyer. Ce malheur nous

rendit plus gais qu'auparavant, et nous rîmes beaucoup de notre

étourderie d'avoir oublié que nos habits et nos souliers

s'useraient, ou d'avoir cru les renouveler avec le jeu de notre

fontaine. Nous continuâmes notre voyage aussi allègrement que

nous l'avions commencé, mais filant un peu plus droit vers le

terme, où notre bourse tarissante nous faisait une nécessité

d'arriver.

A Chambéri je devins pensif, non sur la sottise que je

venais de faire: jamais homme ne prit sitôt ni si bien son parti

sur le passé, mais sur l'accueil qui m'attendait chez madame de

Warens; car j'envisageais exactement sa maison comme ma maison

paternelle. Je lui avais écrit mon entrée chez le comte de

Gouvon; elle savait sur quel pied j'y étais; et en m'en

félicitant, elle m'avait donné des leçons très sages sur la

manière dont je devais correspondre aux bontés qu'on avait pour

moi. Elle regardait ma fortune comme assurée, si je ne la

détruisais pas par ma faute. Qu'allait-elle dire en me voyant

arriver? Il ne me vint pas même à l'esprit qu'elle pût me fermer

sa porte: mais je craignais le chagrin que j'allais lui donner,

je craignais ses reproches, plus durs pour moi que la misère. Je

résolus de tout endurer en silence, et de tout faire pour

l'apaiser. Je ne voyais plus dans l'univers qu'elle seule: vivre

dans sa disgrâce était une chose qui ne se pouvait pas.

Ce qui m'inquiétait le plus était mon compagnon de voyage,

dont je ne voulais pas lui donner le surcroît, et dont je

craignais de ne pouvoir me débarrasser aisément. Je préparai

cette séparation en vivant assez froidement avec lui la dernière

journée. Le drôle me comprit; il était plus fou que sot. Je crus

qu'il s'affecterait de mon inconstance; j'eus tort, mon ami Bâcle

ne s'affectait de rien. A peine en entrant à Annecy avions-nous

mis le pied dans la ville, qu'il me dit: Te voilà chez toi,

m'embrassa, me dit adieu, fit une pirouette, et disparut. Je n'ai

jamais plus entendu parler de lui. Notre connaissance et notre

amitié durèrent en tout environ six semaines; mais les suites en

dureront autant que moi.

Que le cur me battit en approchant de la maison de madame

de Warens! mes jambes tremblaient sous moi, mes yeux se

couvraient d'un voile; je ne voyais rien, je n'entendais rien, je

n'aurais reconnu personne: je fus contraint de m'arrêter

plusieurs fois pour respirer et reprendre mes sens. Était-ce la

crainte de ne pas obtenir les secours dont j'avais besoin qui me

troublait à ce point? A l'âge où j'étais, la peur de mourir de

faim donne-t-elle de pareilles alarmes? Non, non; je le dis avec

autant de vérité que de fierté, jamais en aucun temps de ma vie

il n'appartint à l'intérêt ni à l'indigence de m'épanouir ou de

me serrer le cur. Dans le cours d'une vie inégale et mémorable

par ses vicissitudes, souvent sans asile et sans pain, j'ai

toujours vu du même il l'opulence et la misère. Au besoin,

j'aurais pu mendier ou voler comme un autre, mais non pas me

troubler pour en être réduit là. Peu d'hommes ont autant gémi que

moi, peu ont autant versé de pleurs dans leur vie; mais jamais la

pauvreté ni la crainte d'y tomber ne m'ont fait pousser un soupir

ni répandre une larme. Mon âme, à l'épreuve de la fortune, n'a

connu de vrais biens ni de vrais maux que ceux qui ne dépendent

pas d'elle; et c'est quand rien ne m'a manqué pour le nécessaire

que je me suis senti le plus malheureux des mortels.

A peine parus-je aux yeux de madame de Warens que son air me

rassura. Je tressaillis au premier son de sa voix; je me

précipite à ses pieds, et dans les transports de la plus vive

joie je colle ma bouche sur sa main. Pour elle, j'ignore si elle

avait su de mes nouvelles; mais je vis peu de surprise sur son

visage, et je n'y vis aucun chagrin. Pauvre petit, me dit-elle

d'un ton caressant, te revoilà donc? Je savais bien que tu étais

trop jeune pour ce voyage; je suis bien aise au moins qu'il n'ait

pas aussi mal tourné que j'avais craint. Ensuite elle me fit

conter mon histoire, qui ne fut pas longue, et que je lui fis

très fidèlement, en supprimant cependant quelques articles, mais

au reste sans m'épargner ni m'excuser.

Il fut question de mon gîte. Elle consulta sa femme de

chambre. Je n'osais respirer durant cette délibération; mais

quand j'entendis que je coucherais dans la maison, j'eus peine à

me contenir, et je vis porter mon petit paquet dans la chambre

qui m'était destinée, à peu près comme Saint-Preux vit remiser sa

chaise chez madame de Wolmar. J'eus pour surcroît le plaisir

d'apprendre que cette faveur ne serait pas passagère; et dans un

moment où l'on me croyait attentif à tout autre chose, j'entendis

qu'elle disait: On dira ce qu'on voudra; mais puisque la

Providence me le renvoie, je suis déterminée à ne pas

l'abandonner.

Me voilà donc enfin établi chez elle. Cet établissement ne

fut pourtant pas encore celui dont je date les jours heureux de

ma vie, mais il servit à le préparer. Quoique cette sensibilité

de cur, qui nous fait vraiment jouir de nous, soit l'ouvrage de

la nature, et peut-être un produit de l'organisation, elle a

besoin de situations qui la développent. Sans ces causes

occasionnelles, un homme né très sensible ne sentirait rien, et

mourrait sans avoir connu son être. Tel à peu près j'avais été

jusqu'alors, et tel j'aurais toujours été peut-être, si je

n'avais jamais connu madame de Warens, ou si, même l'ayant

connue, je n'avais pas vécu assez longtemps auprès d'elle pour

contracter la douce habitude des sentiments affectueux qu'elle

m'inspira. J'oserai le dire, qui ne sent que l'amour ne sent pas

ce qu'il y a de plus doux dans la vie. Je connais un autre

sentiment, moins impétueux peut-être, mais plus délicieux mille

fois, qui quelquefois est joint à l'amour, et qui souvent en est

séparé. Ce sentiment n'est pas non plus l'amitié seule; il est

plus voluptueux, plus tendre: je n'imagine pas qu'il puisse agir

pour quelqu'un du même sexe; du moins je fus ami si jamais homme

le fut, et je ne l'éprouvai jamais près d'aucun de mes amis. Ceci

n'est pas clair, mais il le deviendra dans la suite; les

sentiments ne se décrivent bien que par leurs effets.

Elle habitait une vieille maison, mais assez grande pour

avoir une belle pièce de réserve, dont elle fit sa chambre de

parade, et qui fut celle où l'on me logea. Cette chambre était

sur le passage dont j'ai parlé, où se fit notre première

entrevue; et au delà du ruisseau et des jardins on découvrait la

campagne. Cet aspect n'était pas pour le jeune habitant une chose

indifférente. C'était depuis Bossey la première fois que j'avais

du vert devant mes fenêtres. Toujours masqué par des murs, je

n'avais eu sous les yeux que des toits ou le gris des rues.

Combien cette nouveauté me fut sensible et douce! elle augmenta

beaucoup mes dispositions à l'attendrissement. Je faisais de ce

charmant paysage encore un des bienfaits de ma chère patronne: il

me semblait qu'elle l'avait mis là tout exprès pour moi; je m'y

plaçais paisiblement auprès d'elle; je la voyais partout entre

les fleurs et la verdure; ses charmes et ceux du printemps se

confondaient à mes yeux. Mon cur, jusqu'alors comprimé, se

trouvait plus au large dans cet espace, et mes soupirs

s'exhalaient plus librement parmi ces vergers.

On ne trouvait pas chez madame de Warens la magnificence que

j'avais vue à Turin; mais on y trouvait la propreté, la décence,

et une abondance patriarcale avec laquelle le faste ne s'allie

jamais. Elle avait peu de vaisselle d'argent, point de

porcelaine, point de gibier dans sa cuisine, ni dans sa cave de

vins étrangers; mais l'une et l'autre étaient bien garnies au

service de tout le monde, et dans des tasses de faïence elle

donnait d'excellent café. Quiconque la venait voir était invité à

dîner avec elle ou chez elle; et jamais ouvrier, messager ou

passant ne sortait sans manger ou boire. Son domestique était

composé d'une femme de chambre fribourgeoise assez jolie, appelée

Merceret, d'un valet de son pays appelé Claude Anet, dont il sera

question dans la suite, d'une cuisinière, et de deux porteurs de

louage quand elle allait en visite, ce qu'elle faisait rarement.

Voilà bien des choses pour deux mille livres de rente; cependant

son petit revenu bien ménagé eut pu suffire à tout cela dans un

pays où la terre est très bonne et l'argent très rare.

Malheureusement l'économie ne fut jamais sa vertu favorite: elle

s'endettait, elle payait; l'argent faisait la navette, et tout

allait.

La manière dont son ménage était monté était précisément

celle que j'aurais choisie: on peut croire que j'en profitais

avec plaisir. Ce qui m'en plaisait moins était qu'il fallait

rester très longtemps à table. Elle supportait avec peine la

première odeur du potage et des mets; cette odeur la faisait

presque tomber en défaillance, et ce dégoût durait longtemps.

Elle se remettait peu à peu, causait, et ne mangeait point. Ce

n'était qu'au bout d'une demi-heure qu'elle essayait le premier

morceau. J'aurais dîné trois fois dans cet intervalle; mon repas

était fait longtemps avant qu'elle eût commencé le sien. Je

recommençais de compagnie; aussi je mangeais pour deux, et ne

m'en trouvais pas plus mal. Enfin je me livrais d'autant plus au

doux sentiment du bien-être que j'éprouvais auprès d'elle, que ce

bien-être dont je jouissais n'était mêlé d'aucune inquiétude sur

les moyens de le soutenir. N'étant point encore dans l'étroite

confidence de ses affaires, je les supposais en état d'aller

toujours sur le même pied. J'ai retrouvé les mêmes agréments dans

sa maison par la suite; mais, plus instruit de sa situation

réelle, et voyant qu'ils anticipaient sur ses rentes, je ne les

ai plus goûtés si tranquillement. La prévoyance a toujours gâté

chez moi la jouissance. J'ai vu l'avenir à pure perte; je n'ai

jamais pu l'éviter.

Dès le premier jour, la familiarité la plus douce s'établit

entre nous au même degré où elle a continué tout le reste de sa

vie. Petit fut mon nom; Maman fut le sien; et toujours nous

demeurâmes Petit et Maman, même quand le nombre des années en eut

presque effacé la différence entre nous. Je trouve que ces deux

noms rendent à merveille l'idée de notre ton, la simplicité de

nos manières, et surtout la relation de nos curs. Elle fut pour

moi la plus tendre des mères, qui jamais ne chercha son plaisir,

mais toujours mon bien; et si les sens entrèrent dans mon

attachement pour elle, ce n'était pas pour en changer la nature

mais pour le rendre seulement plus exquis, pour m'enivrer du

charme d'avoir une maman jeune et jolie qu'il m'était délicieux

de caresser: je dis caresser au pied de la lettre, car jamais

elle n'imagina de m'épargner les baisers ni les plus tendres

caresses maternelles, et jamais il n'entra dans mon cur d'en

abuser. On dira que nous avons pourtant eu à la fin des relations

d'une autre espèce; j'en conviens, mais il faut attendre; je ne

puis tout dire à la fois.

Le coup d'il de notre première entrevue fut le seul moment

vraiment passionné qu'elle m'ait jamais fait sentir; encore ce

moment fut-il l'ouvrage de la surprise. Mes regards indiscrets

n'allaient jamais fureter sous son mouchoir, quoiqu'un embonpoint

mal caché dans cette place eût bien pu les y attirer. Je n'avais

ni transports ni désirs auprès d'elle; j'étais dans un calme

ravissant, jouissant sans savoir de quoi. J'aurais ainsi passé ma

vie et l'éternité même sans m'ennuyer un instant. Elle est la

seule personne avec qui je n'ai jamais senti cette sécheresse de

conversation qui me fait un supplice du devoir de la soutenir.

Nos tête-à-tête étaient moins des entretiens qu'un babil

intarissable, qui pour finir avait besoin d'être interrompu. Loin

de me faire une loi de parler, il fallait plutôt m'en faire une

de me taire. A force de méditer ses projets, elle tombait souvent

dans la rêverie. Eh bien! je la laissais rêver; je me taisais, je

la contemplais, et j'étais le plus heureux des hommes. J'avais

encore un tic fort singulier. Sans prétendre aux faveurs du

tête-à-tête, je le recherchais sans cesse, et j'en jouissais avec

une passion qui dégénérait en fureur quand des importuns venaient

le troubler. Sitôt que quelqu'un arrivait, homme ou femme, il

n'importait pas, je sortais en murmurant, ne pouvant souffrir de

rester en tiers auprès d'elle. J'allais compter les minutes dans

son antichambre, maudissant mille fois ces éternels visiteurs, et

ne pouvant concevoir ce qu'ils avaient tant à dire, parce que

j'avais à dire encore plus.

Je ne sentais toute la force de mon attachement pour elle

que quand je ne la voyais pas. Quand je la voyais, je n'étais que

content; mais mon inquiétude en son absence allait au point

d'être douloureuse. Le besoin de vivre avec elle me donnait des

élans d'attendrissement, qui souvent allaient jusqu'aux larmes.

Je me souviendrai toujours qu'un jour de grande fête, tandis

qu'elle était à vêpres, j'allai me promener hors de la ville, le

cur plein de son image et du désir ardent de passer mes jours

auprès d'elle. J'avais assez de sens pour voir que quant à

présent cela n'était pas possible, et qu'un bonheur que je

goûtais si bien serait court. Cela donnait à ma rêverie une

tristesse qui n'avait pourtant rien de sombre, et qu'un espoir

flatteur tempérait. Le son des cloches, qui m'a toujours

singulièrement affecté, le chant des oiseaux, la beauté du jour,

la douceur du paysage, les maisons éparses et champêtres dans

lesquelles je plaçais en idée notre commune demeure; tout cela me

frappait tellement d'une impression vive, tendre, triste et

touchante, que je me vis comme en extase transporté dans cet

heureux temps et dans cet heureux séjour où mon cur, possédant

toute la félicité qui pouvait lui plaire, la goûtait dans des

ravissements inexprimables, sans songer même à la volupté des

sens. Je ne me souviens pas de m'être élancé jamais dans l'avenir

avec plus de force et d'illusion que je fis alors; et ce qui m'a

frappé le plus dans le souvenir de cette rêverie, quand elle

s'est réalisée, c'est d'avoir retrouvé des objets tels exactement

que je les avais imaginés. Si jamais rêve d'un homme éveillé eut

l'air d'une vision prophétique, ce fut assurément celui-là. Je

n'ai été déçu que dans sa durée imaginaire; car les jours, et les

ans, et la vie entière, s'y passaient dans une inaltérable

tranquillité; au lieu qu'en effet tout cela n'a duré qu'un

moment. Hélas! mon plus constant bonheur fut en songe: son

accomplissement fut presque à l'instant suivi du réveil.

Je ne finirais pas si j'entrais dans le détail de toutes les

folies que le souvenir de cette chère maman me faisait faire

quand je n'étais plus sous ses yeux. Combien de fois j'ai baisé

mon lit en songeant qu'elle y avait couché; mes rideaux, tous les

meubles de ma chambre, en songeant qu'ils étaient à elle, que sa

belle main les avait touchés; le plancher même, sur lequel je me

prosternais en songeant qu'elle y avait marché! Quelquefois même

en sa présence il m'échappait des extravagances que le plus

violent amour seul semblait pouvoir inspirer. Un jour à table, au

moment qu'elle avait mis un morceau dans sa bouche, je m'écrie

que j'y vois un cheveu: elle rejette le morceau sur son assiette;

je m'en saisis avidement et l'avale. En un mot, de moi à l'amant

le plus passionné il n'y avait qu'une différence unique, mais

essentielle, et qui rend mon état presque inconcevable à la

raison.

J'étais revenu d'Italie non tout à fait comme j'y étais

allé, mais comme peut-être jamais à mon âge on n'en est revenu.

J'en avais rapporté non ma virginité, mais mon pucelage. J'avais

senti le progrès des ans; mon tempérament inquiet s'était enfin

déclaré, et sa première éruption, très involontaire, m'avait

donné sur ma santé des alarmes qui peignent mieux que toute autre

chose l'innocence dans laquelle j'avais vécu jusqu'alors. Bientôt

rassuré, j'appris ce dangereux supplément, qui trompe la nature,

et sauve aux jeunes gens de mon humeur beaucoup de désordres au

prix de leur santé, de leur vigueur, et quelquefois de leur vie.

Ce vice, que la honte et la timidité trouvent si commode, a de

plus un grand attrait pour les imaginations vives: c'est de

disposer, pour ainsi dire, à leur gré, de tout le sexe, et de

faire servir à leurs plaisirs la beauté qui les tente, sans avoir

besoin d'obtenir son aveu. Séduit par ce funeste avantage, je

travaillais à détruire la bonne constitution qu'avait rétablie en

moi la nature, et à qui j'avais donné le temps de se bien former.

Qu'on ajoute à cette disposition le local de ma situation

présente, logé chez une jolie femme, caressant son image au fond

de mon cur, la voyant sans cesse dans la journée, le soir

entouré d'objets qui me la rappellent, couché dans un lit où je

sais qu'elle a couché. Que de stimulants! tel lecteur qui se les

représente me regarde déjà comme à demi mort. Tout au contraire,

ce qui devait me perdre fut précisément ce qui me sauva, du moins

pour un temps. Enivré du charme de vivre auprès d'elle, du désir

ardent d'y passer mes jours, absente ou présente, je voyais

toujours en elle une tendre mère, une sur chérie, une

délicieuse amie, et rien de plus. Je la voyais toujours ainsi,

toujours la même, et ne voyais jamais qu'elle. Son image,

toujours présente à mon cur, n'y laissait place à nulle autre;

elle était pour moi la seule femme qui fût au monde; et l'extrême

douceur des sentiments qu'elle m'inspirait, ne laissant pas à mes

sens le temps de s'éveiller pour d'autres, me garantissait d'elle

et de tout son sexe. En un mot, j'étais sage, parce que je

l'aimais. Sur ces effets, que je rends mal, dise qui pourra de

quelle espèce était mon attachement pour elle. Pour moi, tout ce

que j'en puis dire est que s'il paraît déjà fort extraordinaire,

dans la suite il le paraîtra beaucoup plus.

Je passais mon temps le plus agréablement du monde, occupé

des choses qui me plaisaient le moins. C'étaient des projets à

rédiger, des mémoires à mettre au net, des recettes à transcrire;

c'étaient des herbes à trier, des drogues à piler, des alambics à

gouverner. Tout à travers tout cela venaient des foules de

passants, de mendiants, de visites de toute espèce. Il fallait

entretenir tout à la fois un soldat, un apothicaire, un chanoine,

une belle dame, un frère lai. Je pestais, je grommelais, je

jurais, je donnais au diable toute cette maudite cohue. Pour

elle, qui prenait tout en gaieté, mes fureurs la faisaient rire

aux larmes; et ce qui la faisait rire encore plus était de me

voir d'autant plus furieux que je ne pouvais moi-même m'empêcher

de rire. Ces petits intervalles où j'avais le plaisir de grogner

étaient charmants; et s'il survenait un nouvel importun durant la

querelle, elle en savait encore tirer parti pour l'amusement en

prolongeant malicieusement la visite, et me jetant des coups

d'il pour lesquels je l'aurais volontiers battue. Elle avait

peine à s'abstenir d'éclater en me voyant, contraint et retenu

par la bienséance, lui faire des yeux de possédé, tandis qu'au

fond de mon cur, et même en dépit de moi, je trouvais tout cela

très comique.

Tout cela, sans me plaire en soi, m'amusait pourtant, parce

qu'il faisait partie d'une manière d'être qui m'était charmante.

Rien de ce qui se faisait autour de moi, rien de tout ce qu'on me

faisait faire n'était selon mon goût, mais tout était selon mon

cur. Je crois que je serais parvenu à aimer la médecine, si mon

dégoût pour elle n'eût fourni des scènes folâtres qui nous

égayaient sans cesse: c'est peut-être la première fois que cet

art a produit un pareil effet. Je prétendais connaître à l'odeur

un livre de médecine; et, ce qu'il y a de plaisant, est que je

m'y trompais rarement. Elle me faisait goûter des plus

détestables drogues. J'avais beau fuir ou vouloir me défendre;

malgré ma résistance et mes horribles grimaces, malgré moi et mes

dents, quand je voyais ces jolis doigts barbouillés s'approcher

de ma bouche, il fallait finir par l'ouvrir et sucer. Quand tout

son petit ménage était rassemblé dans la même chambre, à nous

entendre courir et crier au milieu des éclats de rire, on eût cru

qu'on y jouait quelque farce, et non pas qu'on y faisait de

l'opiat ou de l'élixir.

Mon temps ne se passait pourtant pas tout entier à ces

polissonneries. J'avais trouvé quelques livres dans la chambre

que j'occupais: le Spectateur, Puffendorf, Saint-Évremond, la

Henriade.

Quoique je n'eusse plus mon ancienne fureur de lecture, par

désuvrement je lisais un peu de tout cela. Le Spectateur

surtout me plut beaucoup et me fit du bien. M. l'abbé de Gouvon

m'avait appris à lire moins avidement et avec plus de réflexion;

la lecture me profitait mieux. Je m'accoutumais à réfléchir sur

l'élocution, sur les constructions élégantes; je m'exerçais à

discerner le français pur de mes idiomes provinciaux. Par

exemple, je fus corrigé d'une faute d'orthographe, que je faisais

avec tous nos Genevois, par ces deux vers de la Henriade:

 

Soit qu'un ancien respect pour le sang de leurs maîtres

Parlât encore pour lui dans le cur de ces traîtres.

 

Ce mot parlât qui me frappa, m'apprit qu'il fallait un t à la

troisième personne du subjonctif, au lieu qu'auparavant je

l'écrivais et prononçais parla comme le présent de l'indicatif.

Quelquefois je causais avec maman de mes lectures,

quelquefois je lisais auprès d'elle: j'y prenais grand plaisir;

je m'exerçais à bien lire, et cela me fut utile aussi. J'ai dit

qu'elle avait l'esprit orné. Il était alors dans toute sa fleur.

Plusieurs gens de lettres s'étaient empressés à lui plaire, et

lui avaient appris à juger des ouvrages d'esprit. Elle avait, si

je puis parler ainsi, le goût un peu protestant; elle ne parlait

que de Bayle, et faisait grand cas de Saint-Évremond, qui depuis

longtemps était mort en France. Mais cela n'empêchait pas qu'elle

connût la bonne littérature, et qu'elle n'en parlât fort bien.

Elle avait été élevée dans des sociétés choisies; et, venue en

Savoie encore jeune, elle avait perdu dans le commerce charmant

de la noblesse du pays ce ton maniéré du pays de Vaud, où les

femmes prennent le bel esprit pour l'esprit du monde, et ne

savent parler que par épigrammes.

Quoiqu'elle n'eût vu la cour qu'en passant, elle y avait

jeté un coup d'il rapide qui lui avait suffi pour la connaître.

Elle s'y conserva toujours des amis, et, malgré de secrètes

jalousies, malgré les murmures qu'excitaient sa conduite et ses

dettes, elle n'a jamais perdu sa pension. Elle avait l'expérience

du monde, et l'esprit de réflexion qui fait tirer parti de cette

expérience. C'était le sujet favori de ses conversations, et

c'était précisément, vu mes idées chimériques, la sorte

d'instruction dont j'avais le plus grand besoin. Nous lisions

ensemble la Bruyère: il lui plaisait plus que la Rochefoucauld,

livre triste et désolant, principalement dans la jeunesse, où

l'on n'aime pas à voir l'homme comme il est. Quand elle

moralisait, elle se perdait quelquefois un peu dans les espaces;

mais, en lui baisant de temps en temps la bouche ou les mains, je

prenais patience, et ses longueurs ne m'ennuyaient pas.

Cette vie était trop douce pour pouvoir durer. Je le

sentais, et l'inquiétude de la voir finir était la seule chose

qui en troublait la jouissance. Tout en folâtrant, maman

m'étudiait, m'observait, m'interrogeait, et bâtissait pour ma

fortune force projets dont je me serais bien passé. Heureusement

que ce n'était pas le tout de connaître mes penchants, mes goûts,

mes petits talents; il fallait trouver ou faire naître les

occasions d'en tirer parti, et tout cela n'était pas l'affaire

d'un jour. Les préjugés même qu'avait conçus la pauvre femme en

faveur de mon mérite reculaient les moments de le mettre en

uvre, en la rendant plus difficile sur le choix des moyens.

Enfin tout allait au gré de mes désirs, grâce à la bonne opinion

qu'elle avait de moi: mais il en fallut rabattre, et dès lors

adieu la tranquillité. Un de ses parents, appelé M. d'Aubonne, la

vint voir. C'était un homme de beaucoup d'esprit, intrigant,

génie à projets comme elle, mais qui ne s'y ruinait pas, une

espèce d'aventurier. Il venait de proposer au cardinal de Fleury

un plan de loterie très composée, qui n'avait pas été goûté. Il

allait le proposer à la cour de Turin, où il fut adopté et mis en

exécution. Il s'arrêta quelque temps à Annecy, et y devint

amoureux de madame l'intendante, qui était une personne fort

aimable, fort de mon goût, et la seule que je visse avec plaisir

chez maman. M. d'Aubonne me vit; sa parente lui parla de moi; il

se chargea de m'examiner, de voir à quoi j'étais propre, et, s'il

me trouvait de l'étoffe, de chercher à me placer.

Madame de Warens m'envoya chez lui deux ou trois matins de

suite, sous prétexte de quelque commission, et sans me prévenir

de rien. Il s'y prit très bien pour me faire jaser, se

familiarisa avec moi, me mit à mon aise autant qu'il était

possible, me parla de niaiseries et de toutes sortes de sujets,

le tout sans paraître m'observer, sans la moindre affectation, et

comme si, se plaisant avec moi, il eût voulu converser sans gêne.

J'étais enchanté de lui. Le résultat de ses observations fut que,

malgré ce que promettaient mon extérieur et ma physionomie

animée, j'étais, sinon tout à fait inepte, au moins un garçon de

peu d'esprit, sans idées, presque sans acquis, très borné en un

mot à tous égards, et que l'honneur de devenir quelque jour curé

de village était la plus haute fortune à laquelle je dusse

aspirer. Tel fut le compte qu'il rendit de moi à madame de

Warens. Ce fut la seconde ou troisième fois que je fus ainsi

jugé: ce ne fut pas la dernière, et l'arrêt de M. Masseron a

souvent été confirmé.

La cause de ces jugements tient trop à mon caractère pour

n'avoir pas ici besoin d'explication; car en conscience on sent

bien que je ne puis sincèrement y souscrire, et qu'avec toute

l'impartialité possible, quoi qu'aient pu dire messieurs

Masseron, d'Aubonne et beaucoup d'autres, je ne les saurais

prendre au mot.

Deux choses presque inalliables s'unissent en moi sans que

j'en puisse concevoir la manière: un tempérament très ardent, des

passions vives, impétueuses, et des idées lentes à naître,

embarrassées, et qui ne se présentent jamais qu'après coup. On

dirait que mon cur et mon esprit n'appartiennent pas au même

individu. Le sentiment, plus prompt que l'éclair, vient remplir

mon âme; mais, au lieu de m'éclairer, il me brûle et m'éblouit.

Je sens tout et je ne vois rien. Je suis emporté, mais stupide;

il faut que je sois de sang-froid pour penser. Ce qu'il y a

d'étonnant est que j'ai cependant le tact assez sûr, de la

pénétration, de la finesse même, pourvu qu'on m'attende: je fais

d'excellents impromptus à loisir, mais sur le temps je n'ai

jamais rien fait ni dit qui vaille. Je ferais une assez jolie

conversation par la poste, comme on dit que les Espagnols jouent

aux échecs. Quand je lus le trait d'un duc de Savoie qui se

retourna, faisant route, pour crier: A votre gorge, marchand de

Paris, je dis: Me voilà.

Cette lenteur de penser jointe à cette vivacité de sentir,

je ne l'ai pas seulement dans la conversation, je l'ai même seul

et quand je travaille. Mes idées s'arrangent dans ma tête avec la

plus incroyable difficulté: elles y circulent sourdement, elles y

fermentent jusqu'à m'émouvoir, m'échauffer, me donner des

palpitations; et, au milieu de toute cette émotion, je ne vois

rien nettement, je ne saurais écrire un seul mot; il faut que

j'attende. Insensiblement ce grand mouvement s'apaise, ce chaos

se débrouille, chaque chose vient se mettre à sa place, mais

lentement, et après une longue et confuse agitation. N'avez-vous

point vu quelquefois l'opéra en Italie? Dans les changements de

scène, il règne sur ces grands théâtres un désordre désagréable

et qui dure assez longtemps; toutes les décorations sont

entremêlées, on voit de toutes parts un tiraillement qui fait

peine, on croit que tout va renverser; cependant peu à peu tout

s'arrange, rien ne manque, et l'on est tout surpris de voir

succéder à ce long tumulte un spectacle ravissant. Cette

manuvre est à peu près celle qui se fait dans mon cerveau quand

je veux écrire. Si j'avais su premièrement attendre, et puis

rendre dans leur beauté les choses qui s'y sont ainsi peintes,

peu d'auteurs m'auraient surpassé.

De là vient l'extrême difficulté que je trouve à écrire. Mes

manuscrits raturés, barbouillés, mêlés, indéchiffrables,

attestent la peine qu'ils m'ont coûtée. Il n'y en a pas un qu'il

ne m'ait fallu transcrire quatre ou cinq fois avant de le donner

à la presse. Je n'ai jamais pu rien faire la plume à la main

vis-à-vis d'une table et de mon papier; c'est à la promenade, au

milieu des rochers et des bois; c'est la nuit dans mon lit et

durant mes insomnies que j'écris dans mon cerveau: l'on peut

juger avec quelle lenteur, surtout pour un homme absolument

dépourvu de mémoire verbale, et qui de la vie n'a pu retenir six

vers par cur. Il y a telle de mes périodes que j'ai tournée et

retournée cinq ou six nuits dans ma tête avant qu'elle fût en

état d'être mise sur le papier. De là vient encore que je réussis

mieux aux ouvrages qui demandent du travail qu'à ceux qui veulent

être faits avec une certaine légèreté, comme les lettres; genre

dont je n'ai jamais pu prendre le ton, et dont l'occupation me

met au supplice. Je n'écris point de lettres sur les moindres

sujets qui ne me coûtent des heures de fatigue, ou, si je veux

écrire de suite ce qui me vient, je ne sais ni commencer ni

finir; ma lettre est un long et confus verbiage; à peine

m'entend-on quand on la lit.

Non seulement les idées me coûtent à rendre, elles me

coûtent même à recevoir. J'ai étudié les hommes, et je me crois

assez bon observateur: cependant je ne sais rien voir de ce que

je vois; je ne vois bien que ce que je me rappelle, et je n'ai de

l'esprit que dans mes souvenirs. De tout ce qu'on dit, de tout ce

qu'on fait, de tout ce qui se passe en ma présence, je ne sens

rien, je ne pénètre rien. Le signe extérieur est tout ce qui me

frappe. Mais ensuite tout cela me revient, je me rappelle le

lieu, le temps, le ton, le regard, le geste, la circonstance;

rien ne m'échappe. Alors, sur ce qu'on a fait ou dit, je trouve

ce qu'on a pensé; et il est rare que je me trompe.

Si peu maître de mon esprit seul avec moi-même, qu'on juge

de ce que je dois être dans la conversation, où, pour parler à

propos, il faut penser à la fois et sur-le-champ à mille choses.

La seule idée de tant de convenances, dont je suis sûr d'oublier

au moins quelqu'une, suffit pour m'intimider. Je ne comprends pas

même comment on ose parler dans un cercle; car à chaque mot il

faudrait passer en revue tous les gens qui sont là; il faudrait

connaître tous leurs caractères, savoir leurs histoires, pour

être sûr de ne rien dire qui puisse offenser quelqu'un.

Là-dessus, ceux qui vivent dans le monde ont un grand avantage:

sachant mieux ce qu'il faut taire, ils sont plus sûrs de ce

qu'ils disent; encore leur échappe-t-il souvent des balourdises.

Qu'on juge de celui qui tombe là des nues: il lui est presque

impossible de parler une minute impunément. Dans le tête-à-tête

il y a un autre inconvénient que je trouve pire, la nécessité de

parler toujours: quand on vous parle, il faut répondre; et si

l'on ne dit mot, il faut relever la conversation. Cette

insupportable contrainte m'eût seule dégoûté de la société. Je ne

trouve point de gêne plus terrible que l'obligation de parler

sur-le-champ et toujours. Je ne sais si ceci tient à ma mortelle

aversion pour tout assujettissement; mais c'est assez qu'il

faille absolument que je parle, pour que je dise une sottise

infailliblement.

Ce qu'il y a de plus fatal est qu'au lieu de savoir me taire

quand je n'ai rien à dire, c'est alors que, pour payer plus tôt

ma dette, j'ai la fureur de vouloir parler. Je me hâte de

balbutier promptement des paroles sans idées, trop heureux quand

elles ne signifient rien du tout. En voulant vaincre ou cacher

mon ineptie, je manque rarement de la montrer. Entre mille

exemples que j'en pourrais citer, j'en prends un qui n'est pas de

ma jeunesse, mais d'un temps où, ayant vécu plusieurs années dans

le monde, j'en aurais pris l'aisance et le ton, si la chose eût

été possible. J'étais un soir entre deux grandes dames et un

homme qu'on peut nommer; c'était M. le duc de Gontaut. Il n'y

avait personne autre dans la chambre, et je m'efforçais de

fournir quelques mots, Dieu sait quels! à une conversation entre

quatre personnes, dont trois n'avaient assurément pas besoin de

mon supplément. La maîtresse de la maison se fit apporter un

opiate dont elle prenait tous les jours deux fois pour son

estomac. L'autre dame, lui voyant faire la grimace, dit en riant:

Est-ce de l'opiate de M. Tronchin? Je ne crois pas, répondit sur

le même ton la première. Je crois qu'elle ne vaut guère mieux,

ajouta galamment le spirituel Rousseau. Tout le monde resta

interdit; il n'échappa ni le moindre mot ni le moindre sourire,

et l'instant d'après la conversation prit un autre tour.

Vis-à-vis d'une autre la balourdise eût pu n'être que plaisante;

mais adressée à une femme trop aimable pour n'avoir pas un peu

fait parler d'elle, et qu'assurément je n'avais pas dessein

d'offenser, elle était terrible; et je crois que les deux

témoins, homme et femme, eurent bien de la peine à s'empêcher

d'éclater. Voilà de ces traits d'esprit qui m'échappent pour

vouloir parler sans avoir rien à dire. J'oublierai difficilement

celui-là; car, outre qu'il est par lui-même très mémorable, j'ai

dans la tête qu'il a eu des suites qui ne me le rappellent que

trop souvent.

Je crois que voilà de quoi faire assez comprendre comment,

n'étant pas un sot, j'ai cependant souvent passé pour l'être,

même chez des gens en état de bien juger: d'autant plus

malheureux que ma physionomie et mes yeux promettent davantage,

et que cette attente frustrée rend plus choquante aux autres ma

stupidité. Ce détail, qu'une occasion particulière a fait naître,

n'est pas inutile à ce qui doit suivre. Il contient la clef de

bien des choses extraordinaires qu'on m'a vu faire, et qu'on

attribue à une humeur sauvage que je n'ai point. J'aimerais la

société comme un autre, si je n'étais sûr de m'y montrer non

seulement à mon désavantage, mais tout autre que je ne suis. Le

parti que j'ai pris d'écrire et de me cacher est précisément

celui qui me convenait. Moi présent, on n'aurait jamais su ce que

je valais, on ne l'aurait pas soupçonné même; et c'est ce qui est

arrivé à madame Dupin, quoique femme d'esprit, et quoique j'aie

vécu dans sa maison plusieurs années, elle me l'a dit bien des

fois elle-même depuis ce temps-là. Au reste, tout ceci souffre

des exceptions, et j'y reviendrai dans la suite.

La mesure de mes talents ainsi fixée, l'état qui me

convenait ainsi désigné, il ne fut plus question, pour la seconde

fois, que de remplir ma vocation. La difficulté fut que je

n'avais pas fait mes études, et que je ne savais pas même assez

de latin pour être prêtre. Madame de Warens imagina de me faire

instruire au séminaire pendant quelque temps. Elle en parla au

supérieur. C'était un lazariste appelé M. Gros, bon petit homme,

à moitié borgne, maigre, grison, le plus spirituel et le moins

pédant lazariste que j'aie connu; ce qui n'est pas beaucoup dire

à la vérité.

Il venait quelquefois chez maman, qui l'accueillait, le

caressait, l'agaçait même, et se faisait quelquefois lacer par

lui, emploi dont il se chargeait assez volontiers. Tandis qu'il

était en fonction, elle courait par la chambre de côté et

d'autre, faisait tantôt ceci, tantôt cela. Tiré par le lacet,

monsieur le supérieur suivait en grondant, et disant à tout

moment: Mais, madame, tenez-vous donc. Cela faisait un sujet

assez pittoresque.

M. Gros se prêta de bon cur au projet de maman. Il se

contenta d'une pension très modique, et se chargea de

l'instruction. Il ne fut question que du consentement de

l'évêque, qui non seulement l'accorda, mais qui voulut payer la

pension. Il permit aussi que je restasse en habit laïque jusqu'à

ce qu'on pût juger, par un essai, du succès qu'on devait espérer.

Quel changement! Il fallut m'y soumettre. J'allai au

séminaire comme j'aurais été au supplice. La triste maison qu'un

séminaire, surtout pour qui sort de celle d'une aimable femme!

J'y portai un seul livre, que j'avais prié maman de me prêter, et

qui me fut d'une grande ressource. On ne devinera pas quelle

sorte de livre: c'était un livre de musique. Parmi les talents

qu'elle avait cultivés, la musique n'avait pas été oubliée. Elle

avait de la voix, chantait passablement, et jouait un peu du

clavecin: elle avait eu la complaisance de me donner quelques

leçons de chant; et il fallut commencer de loin, car à peine

savais-je la musique de nos psaumes. Huit ou dix leçons de femme,

et fort interrompues, loin de me mettre en état de solfier, ne

m'apprirent pas le quart des signes de la musique. Cependant

j'avais une telle passion pour cet art, que je voulus essayer de

m'exercer seul. Le livre que j'emportai n'était pas même des plus

faciles; c'étaient les cantates de Clérambault. On concevra

quelle fut mon application et mon obstination, quand je dirai

que, sans connaître ni transposition ni quantité, je parvins à

déchiffrer et chanter sans faute le premier récitatif et le

premier air de la cantate d'Alphée et Aréthuse; et il est vrai

que cet air est scandé si juste, qu'il ne faut que réciter les

vers avec leur mesure pour y mettre celle de l'air.

Il y avait au séminaire un maudit lazariste qui m'entreprit,

et qui me fit prendre en horreur le latin qu'il voulait

m'enseigner. Il avait des cheveux plats, gras et noirs, un visage

de pain d'épice, une voix de buffle, un regard de chat-huant, des

crins de sanglier au lieu de barbe; son sourire était sardonique;

ses membres jouaient comme les poulies d'un mannequin. J'ai

oublié son odieux nom; mais sa figure effrayante et doucereuse

m'est restée, et j'ai peine à me la rappeler sans frémir. Je

crois le rencontrer encore dans les corridors, avançant

gracieusement son crasseux bonnet carré pour me faire signe

d'entrer dans sa chambre, plus affreuse pour moi qu'un cachot.

Qu'on juge du contraste d'un pareil maître pour le disciple d'un

abbé de cour!

Si j'étais resté deux mois à la merci de ce monstre, je suis

persuadé que ma tête n'y aurait pas résisté. Mais le bon M. Gros,

qui s'aperçut que j'étais triste, que je ne mangeais pas, que je

maigrissais, devina le sujet de mon chagrin; cela n'était pas

difficile. Il m'ôta des griffes de ma bête, et, par un autre

contraste encore plus marqué, me remit au plus doux des hommes:

c'était un jeune abbé faucigneran, appelé M. Gâtier, qui faisait

son séminaire, et qui, par complaisance pour M. Gros, et je crois

par humanité, voulait bien prendre sur ses études le temps qu'il

donnait à diriger les miennes. Je n'ai jamais vu de physionomie

plus touchante que celle de M. Gâtier. Il était blond, et sa

barbe tirait sur le roux: il avait le maintien ordinaire aux gens

de sa province, qui, sous une figure épaisse, cachent tous

beaucoup d'esprit; mais ce qui se marquait vraiment en lui était

une âme sensible, affectueuse, aimante. Il y avait dans ses

grands yeux bleus un mélange de douceur, de tendresse et de

tristesse, qui faisait qu'on ne pouvait le voir sans s'intéresser

à lui. Aux regards, au ton de ce pauvre jeune homme, on eût dit

qu'il prévoyait sa destinée, et qu'il se sentait né pour être

malheureux.

Son caractère ne démentait pas sa physionomie: plein de

patience et de complaisance, il semblait plutôt étudier avec moi

que m'instruire. Il n'en fallait pas tant pour me le faire aimer,

son prédécesseur avait rendu cela très facile. Cependant, malgré

tout le temps qu'il me donnait, malgré toute la bonne volonté que

nous y mettions l'un et l'autre, et quoiqu'il s'y prît très bien,

j'avançai peu en travaillant beaucoup. Il est singulier qu'avec

assez de conception, je n'ai jamais pu rien apprendre avec des

maîtres, excepté mon père et M. Lambercier. Le peu que je sais de

plus je l'ai appris seul, comme on verra ci-après. Mon esprit,

impatient de toute espèce de joug, ne peut s'asservir à la loi du

moment; la crainte même de ne pas apprendre m'empêche d'être

attentif: de peur d'impatienter celui qui me parle, je feins

d'entendre; il va en avant, et je n'entends rien. Mon esprit veut

marcher à son heure, il ne peut se soumettre à celle d'autrui.

Le temps des ordinations étant venu, M. Gâtier s'en retourna

diacre dans sa province. Il emporta mes regrets, mon attachement,

ma reconnaissance. Je fis pour lui des vux qui n'ont pas été

plus exaucés que ceux que j'ai faits pour moi-même. Quelques

années après j'appris qu'étant vicaire dans une paroisse, il

avait fait un enfant à une fille, la seule dont, avec un cur

très tendre, il eût jamais été amoureux. Ce fut un scandale

effroyable dans un diocèse administré très sévèrement. Les

prêtres, en bonne règle, ne doivent faire des enfants qu'à des

femmes mariées. Pour avoir manqué à cette loi de convenance, il

fut mis en prison, diffamé, chassé. Je ne sais s'il aura pu dans

la suite rétablir ses affaires: mais le sentiment de son

infortune, profondément gravé dans mon cur, me revint quand

j'écrivis l'Émile; et, réunissant M. Gâtier avec M. Gaime, je fis

de ces deux dignes prêtres l'original du vicaire savoyard. Je me

flatte que l'imitation n'a pas déshonoré ses modèles.

Pendant que j'étais au séminaire, M. d'Aubonne fut obligé de

quitter Annecy. Monsieur l'intendant s'avisa de trouver mauvais

qu'il fît l'amour à sa femme. C'était faire comme le chien du

jardinier; car, quoique madame Corvezi fût aimable, il vivait

fort mal avec elle; des goûts ultramontains la lui rendaient

inutile, et il la traitait si brutalement qu'il fut question de

séparation. M. Corvezi était un vilain homme, noir comme une

taupe, fripon comme une chouette, et qui à force de vexations

finit par se faire chasser lui-même. On dit que les Provençaux se

vengent de leurs ennemis par des chansons: M. d'Aubonne se vengea

du sien par une comédie; il envoya cette pièce à madame de

Warens, qui me la fit voir. Elle me plut, et me fit naître la

fantaisie d'en faire une, pour essayer si j'étais en effet aussi

bête que l'auteur l'avait prononcé: mais ce ne fut qu'à Chambéri

que j'exécutai ce projet en écrivant l'Amant de lui-même. Ainsi

quand j'ai dit dans la préface de cette pièce que je l'avais

écrite à dix-huit ans, j'ai menti de quelques années.

C'est à peu près à ce temps-ci que se rapporte un événement

peu important en lui-même, mais qui a eu pour moi des suites, et

qui a fait du bruit dans le monde quand je l'avais oublié. Toutes

les semaines j'avais une fois la permission de sortir; je n'ai

pas besoin de dire quel usage j'en faisais. Un dimanche que

j'étais chez maman, le feu prit à un bâtiment des cordeliers

attenant à la maison qu'elle occupait. Ce bâtiment, où était leur

four, était plein jusqu'au comble de fascines sèches. Tout fut

embrasé en très peu de temps: la maison était en grand péril, et

couverte par les flammes que le vent y portait. On se mit en

devoir de déménager en hâte et de porter les meubles dans le

jardin, qui était vis-à-vis mes anciennes fenêtres, et au delà du

ruisseau dont j'ai parlé. J'étais si troublé que je jetais

indifféremment par la fenêtre tout ce qui me tombait sous la

main, jusqu'à un gros mortier de pierre, qu'en tout autre temps

j'aurais eu peine à soulever; j'étais prêt à y jeter de même une

grande glace, si quelqu'un ne m'eût retenu. Le bon Evêque, qui

était venu voir maman ce jour-là, ne resta pas non plus oisif. Il

l'emmena dans le jardin, où il se mit en prières avec elle et

tous ceux qui étaient là; en sorte qu'arrivant quelque temps

après, je vis tout le monde à genoux et m'y mis comme les autres.

Durant la prière du saint homme le vent changea, mais si

brusquement et si à propos, que les flammes, qui couvraient la

maison et entraient déjà par les fenêtres, furent portées de

l'autre côté de la cour, et la maison n'eut aucun mal. Deux ans

après, M. de Bernex étant mort, les Antonins, ses anciens

confrères, commencèrent à recueillir les pièces qui pouvaient

servir à sa béatification. A la prière du P. Boudet, je joignis à

ces pièces une attestation du fait que je viens de rapporter, en

quoi je fis bien: mais en quoi je fis mal, ce fut de donner ce

fait pour un miracle. J'avais vu l'Evêque en prière, et durant sa

prière j'avais vu le vent changer, et même très à propos; voilà

ce que je pouvais dire et certifier: mais qu'une de ces deux

choses fût la cause de l'autre, voilà ce que je ne devais pas

attester, parce que je ne pouvais le savoir. Cependant, autant

que je puis me rappeler mes idées, alors sincèrement catholique,

j'étais de bonne foi. L'amour du merveilleux, si naturel au cur

humain, ma vénération pour ce vertueux prélat, l'orgueil secret

d'avoir peut-être contribué moi-même au miracle, aidèrent à me

séduire; et ce qu'il y a de sûr est que si ce miracle eût été

l'effet des plus ardentes prières, j'aurais bien pu m'en

attribuer ma part.

Plus de trente ans après, lorsque j'eus publié les Lettres

de la Montagne, M. Fréron déterra ce certificat je ne sais

comment, et en fit usage dans ses feuilles. Il faut avouer que la

découverte était heureuse, et l'à-propos me parut à moi-même très

plaisant.

J'étais destiné à être le rebut de tous les états. Quoique

M. Gâtier eût rendu de mes progrès le compte le moins défavorable

qu'il lui fût possible, on voyait qu'ils n'étaient pas

proportionnés à mon travail, et cela n'était pas encourageant

pour me faire pousser mes études. Aussi l'évêque et le supérieur

se rebutèrent-ils, et on me rendit à madame de Warens comme un

sujet qui n'était pas même bon pour être prêtre; au reste, assez

bon garçon, disait-on, et point vicieux: ce qui fit que, malgré

tant de préjugés rebutants sur mon compte, elle ne m'abandonna

pas.

Je rapportai chez elle en triomphe son livre de musique,

dont j'avais tiré si bon parti. Mon air d'Alphée et Aréthuse

était à peu près tout ce que j'avais appris au séminaire. Mon

goût marqué pour cet art lui fit naître la pensée de me faire

musicien: l'occasion était commode; on faisait chez elle, au

moins une fois la semaine, de la musique, et le maître de musique

de la cathédrale, qui dirigeait ce petit concert, venait la voir

très souvent. C'était un Parisien nommé M. le Maître, bon

compositeur, fort vif, fort gai, jeune encore, assez bien fait,

peu d'esprit, mais au demeurant très bon homme. Maman me fit

faire sa connaissance: je m'attachais à lui, je ne lui déplaisais

pas: on parla de pension, l'on en convint. Bref, j'entrai chez

lui, et j'y passai l'hiver d'autant plus agréablement que la

maîtrise n'étant qu'à vingt pas de la maison de maman, nous

étions chez elle en un moment, et nous y soupions très souvent

ensemble.

On jugera bien que la vie de la maîtrise, toujours chantante

et gaie, avec les musiciens et les enfants de chur, me plaisait

plus que celle du séminaire avec les pères de Saint-Lazare.

Cependant cette vie, pour être plus libre, n'en était pas moins

égale et réglée. J'étais fait pour aimer l'indépendance et pour

n'en abuser jamais. Durant six mois entiers je ne sortis pas une

seule fois que pour aller chez maman ou à l'église, et je n'en

fus pas même tenté. Cet intervalle est un de ceux où j'ai vécu

dans le plus grand calme, et que je me suis rappelés avec le plus

de plaisir. Dans les situations diverses où je me suis trouvé,

quelques-uns ont été marqués par un tel sentiment de bien-être,

qu'en les remémorant j'en suis affecté comme si j'y étais encore.

Non seulement je me rappelle les temps, les lieux, les personnes,

mais tous les objets environnants, la température de l'air, son

odeur, sa couleur, une certaine impression locale qui ne s'est

fait sentir que là, et dont le souvenir vif m'y transporte de

nouveau. Par exemple, tout ce qu'on répétait à la maîtrise, tout

ce qu'on chantait au chur, tout ce qu'on y faisait, le bel et

noble habit des chanoines, les chasubles des prêtres, les mitres

des chantres, la figure des musiciens, un vieux charpentier

boiteux qui jouait de la contrebasse, un petit abbé blondin qui

jouait du violon, le lambeau de soutane qu'après avoir posé son

épée M. le Maître endossait par-dessous son habit laïque, et le

beau surplis fin dont il en couvrait les loques pour aller au

chur; l'orgueil avec lequel j'allais, tenant ma petite flûte à

bec, m'établir dans l'orchestre à la tribune pour un petit bout

de récit que M. le Maître avait fait exprès pour moi, le bon

dîner qui nous attendait ensuite, le bon appétit qu'on y portait;

ce concours d'objets vivement retracé m'a cent fois charmé dans

ma mémoire, autant et plus que dans la réalité. J'ai gardé

toujours une affection tendre pour un certain air du Conditor

alme siderum qui marche par ïambes, parce qu'un dimanche de

l'Avent j'entendis de mon lit chanter cette hymne avant le jour

sur le perron de la cathédrale, selon un rite de cette église-là.

Mademoiselle Merceret, femme de chambre de maman, savait un peu

de musique: je n'oublierai jamais un petit motet Afferte que M.

le Maître me fit chanter avec elle, et que sa maîtresse écoutait

avec tant de plaisir. Enfin tout, jusqu'à la bonne servante

Perrine, qui était si bonne fille et que les enfants de chur

faisaient tant endêver, tout, dans les souvenirs de ces temps de

bonheur et d'innocence, revient souvent me ravir et m'attrister.

Je vivais à Annecy depuis près d'un an sans le moindre

reproche; tout le monde était content de moi. Depuis mon départ

de Turin je n'avais point fait de sottise, et je n'en fis point

tant que je fus sous les yeux de maman. Elle me conduisait, et me

conduisait toujours bien: mon attachement pour elle était devenu

ma seule passion; et ce qui prouve que ce n'était pas une passion

folle, c'est que mon cur formait ma raison. Il est vrai qu'un

seul sentiment, absorbant pour ainsi dire toutes mes facultés, me

mettait hors d'état de rien apprendre, pas même la musique, bien

que j'y fisse tous mes efforts. Mais il n'y avait point de ma

faute; la bonne volonté y était tout entière, l'assiduité y

était. J'étais distrait, rêveur, je soupirais: qu'y pouvais-je

faire? Il ne manquait à mes progrès rien qui dépendît de moi;

mais pour que je fisse de nouvelles folies il ne fallait qu'un

sujet qui vînt me les inspirer. Ce sujet se présenta; le hasard

arrangea les choses, et, comme on verra dans la suite, ma

mauvaise tête en tira parti.

Un soir du mois de février qu'il faisait bien froid, comme

nous étions tous autour du feu, nous entendîmes frapper à la

porte de la rue. Perrine prend sa lanterne, descend, ouvre: un

jeune homme entre avec elle, monte, se présente d'un air aisé, et

fait à M. le Maître un compliment court et bien tourné, se

donnant pour un musicien français que le mauvais état de ses

finances forçait de vicarier pour passer son chemin. A ce mot de

musicien français, le cur tressaillit au bon le Maître: il

aimait passionnément son pays et son art. Il accueillit le jeune

passager, lui offrit le gîte dont il paraissait avoir grand

besoin, et qu'il accepta sans beaucoup de façons. Je l'examinai

tandis qu'il se chauffait et qu'il jasait en attendant le souper.

Il était court de stature, mais large de carrure; il avait je ne

sais quoi de contrefait dans sa taille, sans aucune difformité

particulière; c'était pour ainsi dire un bossu à épaules plates,

mais je crois qu'il boitait un peu; il avait un habit noir plutôt

usé que vieux, et qui tombait par pièces, une chemise très fine

et très sale, de belles manchettes d'effilé, des guêtres dans

lesquelles il aurait mis les deux jambes, et, pour se garantir de

la neige, un petit chapeau à porter sous le bras. Dans ce comique

équipage il y avait pourtant quelque chose de noble que son

maintien ne démentait pas; sa physionomie avait de la finesse et

de l'agrément; il parlait facilement et bien, mais très peu

modestement. Tout marquait en lui un jeune débauché qui avait eu

de l'éducation, et qui n'allait pas gueusant comme un gueux, mais

comme un fou. Il nous dit qu'il s'appelait Venture de Villeneuve,

qu'il venait de Paris, qu'il s'était égaré dans sa route; et,

oubliant un peu son rôle de musicien, il ajouta qu'il allait à

Grenoble voir un parent qu'il avait dans le parlement.

Pendant le souper on parla de musique, et il en parla bien.

Il connaissait tous les grands virtuoses, tous les ouvrages

célèbres, tous les acteurs, toutes les actrices, toutes les

jolies femmes, tous les grands seigneurs. Sur tout ce qu'on

disait il paraissait au fait; mais à peine un sujet était-il

entamé, qu'il brouillait l'entretien par quelque polissonnerie

qui faisait rire, et oublier ce que l'on avait dit. C'était un

samedi; il y avait le lendemain musique à la cathédrale. M. le

Maître lui propose d'y chanter; très volontiers; lui demande

quelle est sa partie; la haute-contre; et il parle d'autre chose.

Avant d'aller à l'église on lui offrit sa partie à prévoir; il

n'y jeta pas les yeux. Cette gasconnade surprit le Maître: Vous

verrez, me dit-il à l'oreille, qu'il ne sait pas une note de

musique. J'en ai grand'peur, lui répondis-je. Je les suivis très

inquiet. Quand on commença, le cur me battit d'une terrible

force, car je m'intéressais beaucoup à lui.

J'eus bientôt de quoi me rassurer. Il chanta ses deux récits

avec toute la justesse et tout le goût imaginables, et, qui plus

est, avec une très jolie voix. Je n'ai guère eu de plus agréable

surprise. Après la messe, M. Venture reçut des compliments à

perte de vue des chanoines et des musiciens, auxquels il

répondait en polissonnant, mais toujours avec beaucoup de grâce.

M. le Maître l'embrassa de bon cur; j'en fis autant: il vit que

j'étais bien aise, et cela parut lui faire plaisir.

On conviendra, je m'assure, qu'après m'être engoué de M.

Bâcle, qui tout compté n'était qu'un manant, je pouvais m'engouer

de M. Venture, qui avait de l'éducation, des talents, de

l'esprit, de l'usage du monde, et qui pouvait passer pour un

aimable débauché. C'est aussi ce qui m'arriva, et ce qui serait

arrivé, je pense, à tout autre jeune homme à ma place, d'autant

plus facilement encore qu'il aurait eu un meilleur tact pour

sentir le mérite, et un meilleur goût pour s'y attacher: car

Venture en avait sans contredit, et il en avait surtout un bien

rare à son âge, celui de n'être point pressé de montrer son

acquis. Il est vrai qu'il se vantait de beaucoup de choses qu'il

ne savait point; mais pour celles qu'il savait, et qui étaient en

assez grand nombre, il n'en disait rien: il attendait l'occasion

de les montrer; il s'en prévalait alors sans empressement, et

cela faisait le plus grand effet. Comme il s'arrêtait après

chaque chose sans parler du reste, on ne savait plus quand il

aurait tout montré. Badin, folâtre, inépuisable, séduisant dans

la conversation, souriant toujours et ne riant jamais, il disait

du ton le plus élégant les choses les plus grossières, et les

faisait passer. Les femmes même les plus modestes s'étonnaient de

ce qu'elles enduraient de lui. Elles avaient beau sentir qu'il

fallait se fâcher, elles n'en avaient pas la force. Il ne lui

fallait que des filles perdues, et je ne crois pas qu'il fût fait

pour avoir de bonnes fortunes; mais il était fait pour mettre un

agrément infini dans la société des gens qui en avaient. Il était

difficile qu'avec tant de talents agréables, dans un pays où l'on

s'y connaît et où on les aime, il restât borné longtemps à la

sphère des musiciens.

Mon goût pour M. Venture, plus raisonnable dans sa cause,

fut aussi moins extravagant dans ses effets, quoique plus vif et

plus durable que celui que j'avais pris pour M. Bâcle. J'aimais à

le voir, à l'entendre; tout ce qu'il faisait me paraissait

charmant, tout ce qu'il disait me semblait des oracles: mais mon

engouement n'allait pas jusqu'à ne pouvoir me séparer de lui.

J'avais à mon voisinage un bon préservatif contre cet excès.

D'ailleurs, trouvant ses maximes très bonnes pour lui, je sentais

qu'elles n'étaient pas à mon usage; il me fallait une autre sorte

de volupté, dont il n'avait pas l'idée, et dont je n'osais même

lui parler, bien sûr qu'il se serait moqué de moi. Cependant

j'aurais voulu allier cet attachement avec celui qui me dominait.

J'en parlais à maman avec transport; le Maître lui en parlait

avec éloges. Elle consentit qu'on le lui amenât. Mais cette

entrevue ne réussit point du tout: il la trouva précieuse, elle

le trouva libertin; et, s'alarmant pour moi d'une aussi mauvaise

connaissance, non seulement elle me défendit de le lui ramener,

mais elle me peignit si fortement les dangers que je courais avec

ce jeune homme, que je devins un peu plus circonspect à m'y

livrer; et, très heureusement pour mes murs et pour ma tête,

nous fûmes bientôt séparés.

M. le Maître avait les goûts de son art; il aimait le vin. A

table cependant il était sobre, mais en travaillant dans son

cabinet il fallait qu'il bût. Sa servante le savait si bien, que,

sitôt qu'il préparait son papier pour composer et qu'il prenait

son violoncelle, son pot et son verre arrivaient l'instant

d'après, et le pot se renouvelait de temps à autre. Sans jamais

être absolument ivre, il était toujours pris de vin; et en vérité

c'était dommage, car c'était un garçon essentiellement bon, et si

gai que maman ne l'appelait que petit chat. Malheureusement il

aimait son talent, travaillait beaucoup et buvait de même. Cela

prit sur sa santé et enfin sur son humeur: il était quelquefois

ombrageux et facile à offenser. Incapable de grossièreté,

incapable de manquer à qui que ce fût, il n'a jamais dit une

mauvaise parole, même à un de ses enfants de chur; mais il ne

fallait pas non plus lui manquer, et cela était juste. Le mal

était qu'ayant peu d'esprit, il ne discernait pas les tons et les

caractères, et prenait souvent la mouche sur rien.

L'ancien chapitre de Genève, où jadis tant de princes et

d'évêques se faisaient un honneur d'entrer, a perdu dans son exil

son ancienne splendeur, mais il a conservé sa fierté. Pour

pouvoir y être admis, il faut toujours être gentilhomme ou

docteur de Sorbonne; et s'il est un orgueil pardonnable après

celui qui se tire du mérite personnel, c'est celui qui se tire de

la naissance. D'ailleurs tous les prêtres qui ont des laïques à

leurs gages les traitent d'ordinaire avec assez de hauteur. C'est

ainsi que les chanoines traitaient souvent le pauvre le Maître.

Le chantre surtout, appelé M. l'abbé de Vidonne, qui du reste

était un très galant homme, mais trop plein de sa noblesse,

n'avait pas toujours pour lui les égards que méritaient ses

talents; et l'autre n'endurait pas volontiers ces dédains. Cette

année ils eurent durant la semaine sainte un démêlé plus vif qu'à

l'ordinaire dans un dîner de règle que l'évêque donnait aux

chanoines, et où le Maître était toujours invité. Le chantre lui

fit quelque passe-droit, et lui dit quelque parole dure que

celui-ci ne put digérer. Il prit sur-le-champ la résolution de

s'enfuir la nuit suivante; et rien ne put l'en faire démordre,

quoique madame de Warens, à qui il alla faire ses adieux,

n'épargnât rien pour l'apaiser. Il ne put renoncer au plaisir de

se venger de ses tyrans en les laissant dans l'embarras aux fêtes

de Pâques, temps où l'on avait le plus grand besoin de lui. Mais

ce qui l'embarrassait lui-même était sa musique qu'il voulait

emporter, ce qui n'était pas facile: elle formait une caisse

assez grosse et fort lourde, qui ne s'emportait pas sous le bras.

Maman fit ce que j'aurais fait et ce que je ferais encore à

sa place. Après bien des efforts inutiles pour le retenir, le

voyant résolu de partir comme que ce fût, elle prit le parti de

l'aider en tout ce qui dépendait d'elle. J'ose dire qu'elle le

devait. Le Maître s'était consacré, pour ainsi dire, à son

service. Soit en ce qui tenait à son art, soit en ce qui tenait à

ses soins, il était entièrement à ses ordres; et le cur avec

lequel il les suivait donnait à sa complaisance un nouveau prix.

Elle ne faisait donc que rendre à un ami, dans une occasion

essentielle, ce qu'il faisait pour elle en détail depuis trois ou

quatre ans: mais elle avait une âme qui, pour remplir de pareils

devoirs, n'avait pas besoin de songer que c'en étaient pour elle.

Elle me fit venir, m'ordonna de suivre M. le Maître, au moins

jusqu'à Lyon, et de m'attacher à lui aussi longtemps qu'il aurait

besoin de moi. Elle m'a depuis avoué que le désir de m'éloigner

de Venture était entré pour beaucoup dans cet arrangement. Elle

consulta Claude Anet, son fidèle domestique, pour le transport de

la caisse. Il fut d'avis qu'au lieu de prendre à Annecy une bête

de somme, qui nous ferait infailliblement découvrir, il fallait,

quand il serait nuit, porter la caisse à bras jusqu'à une

certaine distance, et louer ensuite un âne dans un village pour

la transporter jusqu'à Seyssel, où, étant sur terres de France,

nous n'aurions plus rien à risquer. Cet avis fut suivi: nous

partîmes le même soir à sept heures; et maman, sous prétexte de

payer ma dépense, grossit la petite bourse du pauvre petit chat

d'un surcroît qui ne lui fut pas inutile. Claude Anet, le

jardinier et moi, portâmes la caisse comme nous pûmes jusqu'au

premier village, où un âne nous relaya; et la même nuit nous nous

rendîmes à Seyssel.

Je crois avoir déjà remarqué qu'il y a des temps où je suis

si peu semblable à moi-même, qu'on me prendrait pour un autre

homme de caractère tout opposé. On en va voir un exemple. M.

Reydelet, curé de Seyssel, était chanoine de Saint-Pierre, par

conséquent de la connaissance de M. le Maître, et l'un des hommes

dont il devait le plus se cacher. Mon avis fut au contraire

d'aller nous présenter à lui, et lui demander gîte sous quelque

prétexte, comme si nous étions là du consentement du chapitre. Le

Maître goûta cette idée qui rendait sa vengeance moqueuse et

plaisante. Nous allâmes donc effrontément chez M. Reydelet, qui

nous reçut très bien. Le Maître lui dit qu'il allait à Bellay, à

la prière de l'évêque, diriger sa musique aux fêtes de Pâques,

qu'il comptait repasser dans peu de jours; et moi, à l'appui de

ce mensonge, j'en enfilai cent autres si naturels, que M.

Reydelet, me trouvant joli garçon, me prit en amitié et me fit

mille caresses. Nous fûmes bien régalés, bien couchés. M.

Reydelet ne savait quelle chère nous faire; et nous nous

séparâmes les meilleurs amis du monde, avec promesse de nous

arrêter plus longtemps au retour. A peine pûmes-nous attendre que

nous fussions seuls pour commencer nos éclats de rire; et j'avoue

qu'ils me reprennent encore en y pensant; car on ne saurait

imaginer une espièglerie mieux soutenue ni plus heureuse. Elle

nous eût égayés durant toute la route, si M. le Maître, qui ne

cessait de boire et de battre la campagne, n'eût été attaqué deux

ou trois fois d'une atteinte à laquelle il devenait très sujet,

et qui ressemblait fort à l'épilepsie. Cela me jeta dans des

embarras qui m'effrayèrent, et dont je pensai bientôt à me tirer

comme je pourrais.

Nous allâmes à Bellay passer les fêtes de Pâques, comme nous

l'avions dit à M. Reydelet; et, quoique nous n'y fussions point

attendus, nous fûmes reçus du maître de musique et accueillis de

tout le monde avec grand plaisir. M. le Maître avait de la

considération dans son art, et la méritait. Le maître de musique

de Bellay se fit honneur de ses meilleurs ouvrages, et tâcha

d'obtenir l'approbation d'un si bon juge; car outre que le Maître

était connaisseur, il était équitable, point jaloux et point

flagorneur. Il était si supérieur à tous ces maîtres de musique

de province, et ils le sentaient si bien eux-mêmes, qu'ils le

regardaient moins comme leur confrère que comme leur chef.

Après avoir passé très agréablement quatre ou cinq jours à

Bellay, nous en repartîmes, et continuâmes notre route sans aucun

accident que ceux dont je viens de parler. Arrivés à Lyon, nous

fûmes loger à Notre-Dame de Pitié; et, en attendant la caisse,

qu'à la faveur d'un autre mensonge nous avions embarquée sur le

Rhône par les soins de notre bon patron M. Reydelet, M. le Maître

alla voir ses connaissances, entre autres le P. Caton, cordelier,

dont il sera parlé dans la suite, et l'abbé Dortan, comte de

Lyon. L'un et l'autre le reçurent bien; mais ils le trahirent,

comme on verra tout à l'heure; son bonheur s'était épuisé chez M.

Reydelet.

Deux jours après notre arrivée à Lyon, comme nous passions

dans une petite rue non loin de notre auberge, le Maître fut

surpris d'une de ses atteintes, et celle-là fut si violente que

j'en fus saisi d'effroi. Je fis des cris, appelai du secours,

nommai son auberge, et suppliai qu'on l'y fît porter; puis,

tandis qu'on s'assemblait et s'empressait autour d'un homme tombé

sans sentiment et écumant au milieu de la rue, il fut délaissé du

seul ami sur lequel il eût dû compter. Je pris l'instant où

personne ne songeait à moi; je tournai le coin de la rue, et je

disparus. Grâce au ciel, j'ai fini ce troisième aveu pénible.

S'il m'en restait beaucoup de pareils à faire, j'abandonnerais le

travail que j'ai commencé.

De tout ce que j'ai dit jusqu'à présent, il en est resté

quelques traces dans les lieux où j'ai vécu; mais ce que j'ai à

dire dans le livre suivant est presque entièrement ignoré. Ce

sont les plus grandes extravagances de ma vie, et il est heureux

qu'elles n'aient pas plus mal fini. Mais ma tête, montée au ton

d'un instrument étranger, était hors de son diapason: elle y

revint d'elle-même; et alors je cessai mes folies, ou du moins

j'en fis de plus accordantes à mon naturel. Cette époque de ma

jeunesse est celle dont j'ai l'idée la plus confuse. Rien presque

ne s'y est passé d'assez intéressant à mon cur pour m'en

retracer vivement le souvenir; et il est difficile que dans tant

d'allées et venues, dans tant de déplacements successifs, je ne

fasse pas quelques transpositions de temps ou de lieu. J'écris

absolument de mémoire, sans monuments, sans matériaux qui

puissent me la rappeler. Il y a des événements de ma vie qui me

sont aussi présents que s'ils venaient d'arriver; mais il y a des

lacunes et des vides que je ne peux remplir qu'à l'aide de récits

aussi confus que le souvenir qui m'en est resté. J'ai donc pu

faire des erreurs quelquefois, et j'en pourrai faire encore sur

des bagatelles, jusqu'au temps où j'ai de moi des renseignements

plus sûrs; mais en ce qui importe vraiment au sujet, je suis

assuré d'être exact et fidèle, comme je tâcherai toujours de

l'être en tout: voilà sur quoi l'on peut compter.

Sitôt que j'eus quitté M. le Maître, ma résolution fut

prise, et je repartis pour Annecy. La cause et le mystère de

notre départ m'avaient donné un grand intérêt pour la sûreté de

notre retraite; et cet intérêt, m'occupant tout entier, avait

fait diversion durant quelques jours à celui qui me rappelait en

arrière: mais dès que la sécurité me laissa plus tranquille, le

sentiment dominant reprit sa place. Rien ne me flattait, rien ne

me tentait, je n'avais de désir que pour retourner auprès de

maman. La tendresse et la vérité de mon attachement pour elle

avait déraciné de mon cur tous les projets imaginaires, toutes

les folies de l'ambition. Je ne voyais plus d'autre bonheur que

celui de vivre auprès d'elle, et je ne faisais pas un pas sans

sentir que je m'éloignais de ce bonheur. J'y revins donc aussitôt

que cela me fut possible. Mon retour fut si prompt et mon esprit

si distrait, que, quoique je me rappelle avec tant de plaisir

tous mes autres voyages, je n'ai pas le moindre souvenir de

celui-là. Je ne m'en rappelle rien du tout, sinon mon départ de

Lyon et mon arrivée à Annecy. Qu'on juge surtout si cette

dernière époque a dû sortir de ma mémoire! En arrivant je ne

trouvai plus madame de Warens; elle était partie pour Paris.

Je n'ai jamais bien su le secret de ce voyage. Elle me

l'aurait dit, j'en suis très sûr, si je l'en avais pressée; mais

jamais homme ne fut moins curieux que moi du secret de ses amis:

mon cur, uniquement occupé du présent, en remplit toute sa

capacité, tout son espace, et, hors les plaisirs passés, qui font

désormais mes uniques jouissances, il n'y reste pas un coin de

vide pour ce qui n'est plus. Tout ce que j'ai cru entrevoir dans

le peu qu'elle m'en a dit est que, dans la révolution causée à

Turin par l'abdication du roi de Sardaigne, elle craignit d'être

oubliée, et voulut, à la faveur des intrigues de M. d'Aubonne,

chercher le même avantage à la cour de France, où elle m'a

souvent dit qu'elle l'eût préféré, parce que la multitude des

grandes affaires fait qu'on n'y est pas si désagréablement

surveillé. Si cela est, il est bien étonnant qu'à son retour on

ne lui ait pas fait plus mauvais visage, et qu'elle ait toujours

joui de sa pension sans aucune interruption. Bien des gens ont

cru qu'elle avait été chargée de quelque commission secrète, soit

de la part de l'évêque, qui avait alors des affaires à la cour de

France, où il fut lui-même obligé d'aller, soit de la part de

quelqu'un plus puissant encore, qui sut lui ménager un heureux

retour. Ce qu'il y a de sûr, si cela est, est que l'ambassadrice

n'était pas mal choisie, et que, jeune et belle encore, elle

avait tous les talents nécessaires pour se bien tirer d'une

négociation.

 

LIVRE QUATRIÈME

 

1731 - 1732

 

J'arrive et je ne la trouve plus. Qu'on juge de ma surprise

et de ma douleur! C'est alors que le regret d'avoir lâchement

abandonné M. le Maître commença de se faire sentir. Il fut plus

vif encore quand j'appris le malheur qui lui était arrivé. Sa

caisse de musique, qui contenait toute sa fortune, cette

précieuse caisse, sauvée avec tant de fatigue, avait été saisie

en arrivant à Lyon, par les soins du comte Dortan, à qui le

chapitre avait fait écrire pour le prévenir de cet enlèvement

furtif. Le Maître avait en vain réclamé son bien, son gagne-pain,

le travail de toute sa vie. La propriété de cette caisse était

tout au moins sujette à litige: il n'y en eut point. L'affaire

fut décidée à l'instant même par la loi du plus fort, et le

pauvre le Maître perdit ainsi le fruit de ses talents, l'ouvrage

de sa jeunesse, et la ressource de ses vieux jours.

Il ne manqua rien au coup que je reçus pour le rendre

accablant. Mais j'étais dans un âge où les grands chagrins ont

peu de prise, et je me forgeai bientôt des consolations. Je

comptais avoir dans peu des nouvelles de madame de Warens,

quoique je ne susse pas son adresse et qu'elle ignorât que

j'étais de retour: et quant à ma désertion, tout bien compté, je

ne la trouvais pas si coupable. J'avais été utile à M. le Maître

dans sa retraite; c'était le seul service qui dépendît de moi. Si

j'avais resté avec lui en France, je ne l'aurais pas guéri de son

mal, je n'aurais pas sauvé sa caisse, je n'aurais fait que

doubler sa dépense sans lui pouvoir être bon à rien. Voilà

comment alors je voyais la chose: je la vois autrement

aujourd'hui. Ce n'est pas quand une vilaine action vient d'être

faite qu'elle nous tourmente, c'est quand longtemps après on se

la rappelle; car le souvenir ne s'en éteint point.

Le seul parti que j'avais à prendre pour avoir des nouvelles

de maman était d'en attendre; car où l'aller chercher à Paris, et

avec quoi faire le voyage? Il n'y avait point de lieu plus sûr

qu'Annecy pour savoir tôt ou tard où elle était. J'y restai donc:

mais je me conduisis assez mal. Je n'allai point voir l'évêque

qui m'avait protégé et qui me pouvait protéger encore: je n'avais

plus ma patronne auprès de lui, et je craignais les réprimandes

sur notre évasion. J'allai moins encore au séminaire: M. Gros n'y

était plus. Je ne vis personne de ma connaissance: j'aurais

pourtant bien voulu aller voir madame l'intendante, mais je

n'osai jamais. Je fis plus mal que tout cela: je retrouvai M.

Venture, auquel, malgré mon enthousiasme, je n'avais pas même

pensé depuis mon départ. Je le trouvai brillant et fêté dans tout

Annecy; les dames se l'arrachaient. Ce succès acheva de me

tourner la tête; je ne vis plus rien que M. Venture, et il me fit

presque oublier madame de Warens. Pour profiter de ses leçons

plus à mon aise, je lui proposai de partager avec moi son gîte;

il y consentit. Il était logé chez un cordonnier, plaisant et

bouffon personnage, qui dans son patois n'appelait pas sa femme

autrement que salopière, nom qu'elle méritait assez. Il avait

avec elle des prises que Venture avait soin de faire durer en

paraissant vouloir faire le contraire. Il leur disait d'un ton

froid, et dans son accent provençal, des mots qui faisaient le

plus grand effet; c'étaient des scènes à pâmer de rire. Les

matinées se passaient ainsi sans qu'on y songeât: à deux ou trois

heures nous mangions un morceau; Venture s'en allait dans ses

sociétés, où il soupait; et moi j'allais me promener seul,

méditant sur son grand mérite, admirant, convoitant ses rares

talents, et maudissant ma malheureuse étoile qui ne m'appelait

point à cette heureuse vie. Eh! que je m'y connaissais mal! la

mienne eût été cent fois plus charmante, si j'avais été moins

bête, et si j'en avais su mieux jouir.

Madame de Warens n'avait emmené qu'Anet avec elle; elle

avait laissé Merceret, sa femme de chambre dont j'ai parlé: je la

trouvai occupant encore l'appartement de sa maîtresse.

Mademoiselle Merceret était une fille un peu plus âgée que moi,

non pas jolie, mais assez agréable; une bonne Fribourgeoise sans

malice, et à qui je n'ai connu d'autre défaut que d'être

quelquefois un peu mutine avec sa maîtresse. Je l'allais voir

assez souvent: c'était une ancienne connaissance, et sa vue m'en

rappelait une plus chère, qui me la faisait aimer. Elle avait

plusieurs amies, entre autres une mademoiselle Giraud, Genevoise,

qui, pour mes péchés, s'avisa de prendre du goût pour moi. Elle

pressait toujours Merceret de m'amener chez elle: je m'y laissais

mener, parce que j'aimais assez Merceret, et qu'il y avait là

d'autres jeunes personnes que je voyais volontiers. Pour

mademoiselle Giraud, qui me faisait toutes sortes d'agaceries, on

ne peut rien ajouter à l'aversion que j'avais pour elle. Quand

elle approchait de mon visage son museau sec et noir barbouillé

de tabac d'Espagne, j'avais peine à m'abstenir d'y cracher. Mais

je prenais patience: à cela près, je me plaisais fort au milieu

de toutes ces filles; et, soit pour faire leur cour à

mademoiselle Giraud, soit pour moi-même, toutes me fêtaient à

l'envi. Je ne voyais à tout cela que de l'amitié. J'ai pensé

depuis qu'il n'eût tenu qu'à moi d'y voir davantage: mais je ne

m'en avisais pas, je n'y pensais pas.

D'ailleurs des couturières, des filles de chambre, de

petites marchandes ne me tentaient guère: il me fallait des

demoiselles. Chacun a ses fantaisies, ç'a toujours été la mienne,

et je ne pense pas comme Horace sur ce point-là. Ce n'est

pourtant pas du tout la vanité de l'état et du rang qui m'attire;

c'est un teint mieux conservé, de plus belles mains, une parure

plus gracieuse, un air de délicatesse et de propreté sur toute la

personne, plus de goût dans la manière de se mettre et de

s'exprimer, une robe plus fine et mieux faite, une chaussure plus

mignonne, des rubans, de la dentelle, des cheveux mieux ajustés.

Je préférerais toujours la moins jolie ayant plus de tout cela.

Je trouve moi-même cette préférence très ridicule; mais mon cur

la donne malgré moi.

Hé bien, cet avantage se présentait encore, et il ne tint

encore qu'à moi d'en profiter. Que j'aime à tomber de temps en

temps sur les moments agréables de ma jeunesse! Ils m'étaient si

doux; ils ont été si courts, si rares, et je les ai goûtés à si

bon marché! Ah! leur seul souvenir rend encore à mon cur une

volupté pure, dont j'ai besoin pour animer mon courage et

soutenir les ennuis du reste de mes ans.

L'aurore un matin me parut si belle, que m'étant habillé

précipitamment je me hâtai de gagner la campagne pour voir lever

le soleil. Je goûtai ce plaisir dans tout son charme; c'était la

semaine après la Saint-Jean. La terre, dans sa plus grande

parure, était couverte d'herbe et de fleurs; les rossignols,

presque à la fin de leur ramage, semblaient se plaire à le

renforcer; tous les oiseaux, faisant en concert leurs adieux au

printemps, chantaient la naissance d'un beau jour d'été, d'un de

ces jours qu'on ne voit plus à mon âge, et qu'on n'a jamais vus

dans le triste sol que j'habite aujourd'hui.

Je m'étais insensiblement éloigné de la ville, la chaleur

augmentait, et je me promenais sous des ombrages dans un vallon

le long d'un ruisseau. J'entends derrière moi des pas de chevaux

et des voix de filles, qui semblaient embarrassées, mais qui n'en

riaient pas de moins bon cur. Je me retourne; on m'appelle par

mon nom; j'approche, je trouve deux jeunes personnes de ma

connaissance, mademoiselle de Graffenried et mademoiselle Galley,

qui, n'étant pas d'excellentes cavalières, ne savaient comment

forcer leurs chevaux à passer le ruisseau. Mademoiselle de

Graffenried était une jeune Bernoise fort aimable, qui, par

quelque folie de son âge ayant été jetée hors de son pays, avait

imité madame de Warens, chez qui je l'avais vue quelquefois; mais

n'ayant pas eu une pension comme elle, elle avait été trop

heureuse de s'attacher à mademoiselle Galley, qui, l'ayant prise

en amitié, avait engagé sa mère à la lui donner pour compagne

jusqu'à ce qu'on la pût placer de quelque façon. Mademoiselle

Galley, d'un an plus jeune qu'elle, était encore plus jolie; elle

avait je ne sais quoi de plus délicat, de plus fin; elle était en

même temps très mignonne et très formée, ce qui est pour une

fille le plus beau moment. Toutes deux s'aimaient tendrement, et

leur bon caractère à l'une et à l'autre ne pouvait qu'entretenir

longtemps cette union, si quelque amant ne venait pas la

déranger. Elles me dirent qu'elles allaient à Toune, vieux

château appartenant à madame Galley; elles implorèrent mon

secours pour faire passer leurs chevaux, n'en pouvant venir à

bout elles seules. Je voulus fouetter les chevaux; mais elles

craignaient pour moi les ruades et pour elles les haut-le-corps.

J'eus recours à un autre expédient; je pris par la bride le

cheval de mademoiselle Galley, puis, le tirant après moi, je

traversai le ruisseau ayant de l'eau jusqu'à mi-jambes, et

l'autre cheval suivit sans difficulté. Cela fait, je voulus

saluer ces demoiselles et m'en aller comme un benêt: elles se

dirent quelques mots tout bas; et mademoiselle de Graffenried

s'adressant à moi: Non pas, non pas, me dit-elle, on ne nous

échappe pas comme cela. Vous vous êtes mouillé pour notre

service, et nous devons en conscience avoir soin de vous sécher:

il faut, s'il vous plaît, venir avec nous, nous vous arrêtons

prisonnier. Le cur me battait; je regardais mademoiselle

Galley. Oui, oui, ajouta-t-elle en riant de ma mine effarée,

prisonnier de guerre; montez en croupe derrière elle, nous

voulons rendre compte de vous. Mais, mademoiselle, je n'ai point

l'honneur d'être connu de madame votre mère; que dira-t-elle en

me voyant arriver? Sa mère, reprit mademoiselle de Graffenried,

n'est pas à Toune, nous sommes seules: nous revenons ce soir, et

vous reviendrez avec nous.

L'effet de l'électricité n'est pas plus prompt que celui que

ces mots firent sur moi. En m'élançant sur le cheval de

mademoiselle de Graffenried, je tremblais de joie; et quand il

fallut l'embrasser pour me tenir, le cur me battait si fort

qu'elle s'en aperçut: elle me dit que le sien lui battait aussi,

par la frayeur de tomber; c'était presque, dans ma posture, une

invitation de vérifier la chose: je n'osai jamais; et durant tout

le trajet mes deux bras lui servirent de ceinture, très serrée à

la vérité, mais sans se déplacer un moment. Telle femme qui lira

ceci me souffletterait volontiers, et n'aurait pas tort.

La gaieté du voyage et le babil de ces filles aiguisèrent

tellement le mien, que jusqu'au soir, et tant que nous fûmes

ensemble, nous ne déparlâmes pas un moment. Elles m'avaient mis

si bien à mon aise, que ma langue parlait autant que mes yeux,

quoiqu'elle ne dit pas les mêmes choses. Quelques instants

seulement, quand je me trouvais tête à tête avec l'une ou

l'autre, l'entretien s'embarrassait un peu; mais l'absente

revenait bien vite, et ne nous laissait pas le temps d'éclaircir

cet embarras.

Arrivés à Toune, et moi bien séché, nous déjeunâmes. Ensuite

il fallut procéder à l'importante affaire de préparer le dîner.

Les deux demoiselles, tout en cuisinant, baisaient de temps en

temps les enfants de la grangère; et le pauvre marmiton regardait

faire en rongeant son frein. On avait envoyé des provisions de la

ville, et il y avait de quoi faire un très bon dîner, surtout en

friandises: mais malheureusement on avait oublié du vin. Cet

oubli n'était pas étonnant pour des filles qui n'en buvaient

guère; mais j'en fus fâché, car j'avais un peu compté sur ce

secours pour m'enhardir. Elles en furent fâchées aussi, par la

même raison peut-être; mais je n'en crois rien. Leur gaieté vive

et charmante était l'innocence même; et d'ailleurs

qu'eussent-elles fait de moi entre elles deux? Elles envoyèrent

chercher du vin partout aux environs: on n'en trouva point, tant

les paysans de ce canton sont sobres et pauvres. Comme elles m'en

marquaient leur chagrin, je leur dis de n'en pas être si fort en

peine, et qu'elles n'avaient pas besoin de vin pour m'enivrer. Ce

fut la seule galanterie que j'osai leur dire de la journée; mais

je crois que les friponnes voyaient de reste que cette galanterie

était une vérité.

Nous dînâmes dans la cuisine de la grangère, les deux amies

assises sur des bancs aux deux côtés de la longue table, et leur

hôte entre elles deux sur une escabelle à trois pieds. Quel

dîner! quel souvenir plein de charmes! Comment, pouvant à si peu

de frais goûter des plaisirs si purs et si vrais, vouloir en

rechercher d'autres? Jamais souper des petites maisons de Paris

n'approcha de ce repas, je ne dis pas seulement pour la gaieté,

pour la douce joie, mais je dis pour la sensualité.

Après le dîner nous fîmes une économie: au lieu de prendre

le café qui nous restait du déjeuner, nous le gardâmes pour le

goûter avec de la crème et des gâteaux qu'elles avaient apportés;

et pour tenir notre appétit en haleine, nous allâmes dans le

verger achever notre dessert avec des cerises. Je montai sur

l'arbre, et je leur en jetais des bouquets dont elles me

rendaient les noyaux à travers les branches. Une fois

mademoiselle Galley, avançant son tablier et reculant la tête, se

présentait si bien et je visai si juste, que je lui fis tomber un

bouquet dans le sein; et de rire. Je me disais en moi-même: Que

mes lèvres ne sont-elles des cerises! comme je les leur jetterais

ainsi de bon cur!

La journée se passa de cette sorte à folâtrer avec la plus

grande liberté, et toujours avec la plus grande décence. Pas un

seul mot équivoque, pas une seule plaisanterie hasardée: et cette

décence nous ne nous l'imposions point du tout, elle venait toute

seule, nous prenions le ton que nous donnaient nos curs. Enfin

ma modestie (d'autres diront ma sottise) fut telle, que la plus

grande privauté qui m'échappa fut de baiser une seule fois la

main de mademoiselle Galley. Il est vrai que la circonstance

donnait du prix à cette légère faveur. Nous étions seuls, je

respirais avec embarras, elle avait les yeux baissés: ma bouche,

au lieu de trouver des paroles, s'avisa de se coller sur sa main,

qu'elle retira doucement après qu'elle fut baisée, en me

regardant d'un air qui n'était point irrité. Je ne sais ce que

j'aurais pu lui dire: son amie entra, et me parut laide en ce

moment.

Enfin elles se souvinrent qu'il ne fallait pas attendre la

nuit pour rentrer en ville. Il ne nous restait que le temps qu'il

fallait pour y arriver de jour, et nous nous hâtâmes de partir en

nous distribuant comme nous étions venus. Si j'avais osé,

j'aurais transposé cet ordre; car le regard de mademoiselle

Galley m'avait vivement ému le cur; mais je n'osai rien dire,

et ce n'était pas à elle de le proposer. En marchant nous disions

que la journée avait tort de finir; mais, loin de nous plaindre

qu'elle eût été courte, nous trouvâmes que nous avions eu le

secret de la faire longue par tous les amusements dont nous

avions su la remplir.

Je les quittai à peu près au même endroit où elles m'avaient

pris. Avec quel regret nous nous séparâmes! avec quel plaisir

nous projetâmes de nous revoir! Douze heures passées ensemble

nous valaient des siècles de familiarité. Le doux souvenir de

cette journée ne coûtait rien à ces aimables filles; la tendre

union qui régnait entre nous trois valait des plaisirs plus vifs,

et n'eût pu subsister avec eux: nous nous aimions sans mystère et

sans honte, et nous voulions nous aimer toujours ainsi.

L'innocence des murs a sa volupté, qui vaut bien l'autre, parce

qu'elle n'a point d'intervalle et qu'elle agit continuellement.

Pour moi, je sais que la mémoire d'un si beau jour me touche

plus, me charme plus, me revient plus au cur que celle d'aucuns

plaisirs que j'aie goûtés en ma vie. Je ne savais pas trop ce que

je voulais à ces deux charmantes personnes, mais elles

m'intéressaient beaucoup toutes deux. Je ne dis pas que, si

j'eusse été le maître de mes arrangements, mon cur se serait

partagé; j'y sentais un peu de préférence. J'aurais fait mon

bonheur d'avoir pour maîtresse mademoiselle de Graffenried; mais

à choix, je crois que je l'aurais mieux aimée pour confidente.

Quoi qu'il en soit, il me semblait en les quittant que je ne

pouvais plus vivre sans l'une et sans l'autre. Qui m'eût dit que

je ne les reverrais de ma vie, et que là finiraient nos éphémères

amours?

Ceux qui liront ceci ne manqueront pas de rire de mes

aventures galantes, en remarquant qu'après beaucoup de

préliminaires, les plus avancées finissent par baiser la main. O

mes lecteurs, ne vous y trompez pas. J'ai peut-être eu plus de

plaisir dans mes amours en finissant par cette main baisée, que

vous n'en aurez jamais dans les vôtres en commençant tout au

moins par là.

Venture, qui s'était couché fort tard la veille, rentra peu

de temps après moi. Pour cette fois je ne le vis pas avec le même

plaisir qu'à l'ordinaire, et je me gardai de lui dire comment

j'avais passé ma journée. Ces demoiselles m'avaient parlé de lui

avec peu d'estime, et m'avaient paru mécontentes de me savoir en

si mauvaises mains: cela lui fit tort dans mon esprit; d'ailleurs

tout ce qui me distrayait d'elles ne pouvait que m'être

désagréable. Cependant il me rappela bientôt à lui et à moi en me

parlant de ma situation. Elle était trop critique pour pouvoir

durer. Quoique je dépensasse très peu de chose, mon petit pécule

achevait de s'épuiser; j'étais sans ressource. Point de nouvelles

de maman; je ne savais que devenir, et je sentais un cruel

serrement de cur de voir l'ami de mademoiselle Galley réduit à

l'aumône.

Venture me dit qu'il avait parlé de moi à monsieur le

juge-mage, qu'il voulait m'y mener dîner le lendemain; que

c'était un homme en état de me rendre service par ses amis;

d'ailleurs une bonne connaissance à faire, un homme d'esprit et

de lettres, d'un commerce fort agréable, qui avait des talents et

qui les aimait: puis mêlant, à son ordinaire, aux choses les plus

sérieuses la plus mince frivolité, il me fit voir un joli

couplet, venu de Paris, sur un air d'un opéra de Mouret qu'on

jouait alors. Ce couplet avait plu si fort à M. Simon (c'était le

nom du juge-mage), qu'il voulait en faire un autre en réponse sur

le même air; il avait dit à Venture d'en faire aussi un; et la

folie prit à celui-ci de m'en faire faire un troisième, afin,

disait-il, qu'on vît les couplets arriver le lendemain comme les

brancards du Roman comique.

La nuit, ne pouvant dormir, je fis comme je pus mon couplet.

Pour les premiers vers que j'eusse faits ils étaient passables,

meilleurs même, ou du moins faits avec plus de goût qu'ils

n'auraient été la veille, le sujet roulant sur une situation fort

tendre, à laquelle mon cur était déjà tout disposé. Je montrai

le matin mon couplet à Venture, qui, le trouvant joli, le mit

dans sa poche sans me dire s'il avait fait le sien. Nous allâmes

chez M. Simon, qui nous reçut bien. La conversation fut agréable:

elle ne pouvait manquer de l'être entre deux hommes d'esprit, à

qui la lecture avait profité. Pour moi, je faisais mon rôle,

j'écoutais et je me taisais. Ils ne parlèrent de couplet ni l'un

ni l'autre; je n'en parlai point non plus, et jamais, que je

sache, il n'a été question du mien.

M. Simon parut content de mon maintien: c'est à peu près

tout ce qu'il vit de moi dans cette entrevue. Il m'avait déjà vu

plusieurs fois chez madame de Warens, sans faire une grande

attention à moi. Ainsi c'est depuis ce dîner que je puis dater sa

connaissance, qui ne me servit de rien pour l'objet qui me

l'avait fait faire, mais dont je tirai dans la suite d'autres

avantages qui me font rappeler sa mémoire avec plaisir.

J'aurais tort de ne pas parler de sa figure, que, sur sa

qualité de magistrat, et sur le bel esprit dont il se piquait, on

n'imaginerait pas si je n'en disais rien. M. le juge-mage Simon

n'avait assurément pas deux pieds de haut. Ses jambes, droites,

menues et même assez longues, l'auraient agrandi si elles eussent

été verticales; mais elles posaient de biais comme celles d'un

compas très ouvert. Son corps était non seulement court, mais

mince, et en tout sens d'une petitesse inconcevable. Il devait

paraître une sauterelle quand il était nu. Sa tête, de grandeur

naturelle, avec un visage bien formé, l'air noble, d'assez beaux

yeux, semblait une tête postiche qu'on aurait plantée sur un

moignon. Il eût pu s'exempter de faire de la dépense en parure,

car sa grande perruque seule l'habillait parfaitement de pied en

cap.

Il avait deux voix toutes différentes, qui s'entremêlaient

sans cesse dans sa conversation avec un contraste d'abord très

plaisant, mais bientôt très désagréable. L'une était grave et

sonore; c'était, si j'ose ainsi parler, la voix de sa tête.

L'autre, claire, aiguë et perçante, était la voix de son corps.

Quand il s'écoutait beaucoup, qu'il parlait très posément, qu'il

ménageait son haleine, il pouvait parler toujours de sa grosse

voix; mais pour peu qu'il s'animât et qu'un accent plus vif vînt

se présenter, cet accent devenait comme le sifflement d'une clef,

et il avait toute la peine du monde à reprendre sa basse.

Avec la figure que je viens de peindre, et qui n'est point

chargée, M. Simon était galant, grand conteur de fleurettes, et

poussait jusqu'à la coquetterie le soin de son ajustement. Comme

il cherchait à prendre ses avantages, il donnait volontiers ses

audiences du matin dans son lit; car quand on voyait sur

l'oreiller une belle tête, personne n'allait s'imaginer que

c'était là tout. Cela donnait lieu quelquefois à des scènes dont

je suis sûr que tout Annecy se souvient encore.

Un matin qu'il attendait dans ce lit, ou plutôt sur ce lit,

les plaideurs, en belle coiffe de nuit bien fine et bien blanche,

ornée de deux grosses bouffettes de ruban couleur de rose, un

paysan arrive, heurte à la porte. La servante était sortie.

Monsieur le juge-mage, entendant redoubler, crie: Entrez; et

cela, comme dit un peu trop fort, partit de sa voix aiguë.

L'homme entre, il cherche d'où vient cette voix de femme; et

voyant dans ce lit une cornette, une fontange, il veut ressortir

en faisant à madame de grandes excuses. M. Simon se fâche et n'en

crie que plus clair. Le paysan, confirmé dans son idée et se

croyant insulté, lui chante pouille, lui dit qu'apparemment elle

n'est qu'une coureuse, et que monsieur le juge-mage ne donne

guère bon exemple chez lui. Le juge-mage furieux, et n'ayant pour

toute arme que son pot de chambre, allait le jeter à la tête de

ce pauvre homme, quand sa gouvernante arriva.

Ce petit nain, si disgracié dans son corps par la nature, en

avait été dédommagé du côté de l'esprit: il l'avait naturellement

agréable, et il avait pris soin de l'orner. Quoiqu'il fût à ce

qu'on disait assez bon jurisconsulte, il n'aimait pas son métier.

Il s'était jeté dans la belle littérature, et il y avait réussi.

Il en avait pris surtout cette brillante superficie, cette fleur

qui jette de l'agrément dans le commerce, même avec les femmes.

Il savait par cur tous les petits traits des ana et autres

semblables: il avait l'art de les faire valoir, en contant avec

intérêt, avec mystère, et comme une anecdote de la veille, ce qui

s'était passé il y avait soixante ans. Il savait la musique, et

chantait agréablement de sa voix d'homme: enfin il avait beaucoup

de jolis talents pour un magistrat. A force de cajoler les dames

d'Annecy, il s'était mis à la mode parmi elles: elles l'avaient à

leur suite comme un petit sapajou. Il prétendait même à de bonnes

fortunes, et cela les amusait beaucoup. Une madame d'Épagny

disait que pour lui la dernière faveur était de baiser une femme

au genou.

Comme il connaissait les bons livres, et qu'il en parlait

volontiers, sa conversation était non seulement amusante, mais

instructive. Dans la suite, lorsque j'eus pris du goût pour

l'étude, je cultivai sa connaissance, et je m'en trouvai très

bien. J'allais quelquefois le voir de Chambéri, où j'étais alors.

Il louait, animait mon émulation, et me donnait pour mes lectures

de bons avis, dont j'ai souvent fait mon profit. Malheureusement

dans ce corps si fluet logeait une âme très sensible. Quelques

années après il eut je ne sais quelle mauvaise affaire qui le

chagrina, et il en mourut. Ce fut dommage; c'était assurément un

bon petit homme, dont on commençait par rire, et qu'on finissait

par aimer. Quoique sa vie ait été peu liée à la mienne, comme

j'ai reçu de lui des leçons utiles, j'ai cru pouvoir, par

reconnaissance, lui consacrer un petit souvenir.

Sitôt que je fus libre, je courus dans la rue de

mademoiselle Galley, me flattant de voir entrer ou sortir

quelqu'un, ou du moins ouvrir quelque fenêtre. Rien; pas un chat

ne parut, et tout le temps que je fus là, la maison demeura aussi

close que si elle n'eût point été habitée. La rue était petite et

déserte, un homme s'y remarquait: de temps en temps quelqu'un

passait, entrait ou sortait au voisinage. J'étais fort embarrassé

de ma figure: il me semblait qu'on devinait pourquoi j'étais là;

et cette idée me mettait au supplice, car j'ai toujours préféré à

mes plaisirs l'honneur et le repos de celles qui m'étaient

chères.

Enfin, las de faire l'amant espagnol, et n'ayant point de

guitare, je pris le parti d'aller écrire à mademoiselle de

Graffenried. J'aurais préféré d'écrire à son amie; mais je

n'osais, et il convenait de commencer par celle à qui je devais

la connaissance de l'autre, et avec qui j'étais plus familier. Ma

lettre faite, j'allai la porter à mademoiselle Giraud, comme j'en

étais convenu avec ces demoiselles en nous séparant. Ce furent

elles qui me donnèrent cet expédient. Mademoiselle Giraud était

contre-pointière, et travaillant quelquefois chez madame Galley,

elle avait l'entrée de sa maison. La messagère ne me parut

pourtant pas trop bien choisie; mais j'avais peur, si je faisais

des difficultés sur celle-là, qu'on ne m'en proposât point

d'autre. De plus, je n'osai dire qu'elle voulait travailler pour

son compte. Je me sentais humilié qu'elle osât se croire pour moi

du même sexe que ces demoiselles. Enfin j'aimais mieux cet

entrepôt-là que point, et je m'y tins à tout risque.

Au premier mot la Giraud me devina: cela n'était pas

difficile. Quand une lettre à porter à de jeunes filles n'aurait

pas parlé d'elle-même, mon air sot et embarrassé m'aurait seul

décelé. On peut croire que cette commission ne lui donna pas

grand plaisir à faire: elle s'en chargea toutefois, et l'exécuta

fidèlement. Le lendemain matin je courus chez elle, et j'y

trouvai ma réponse. Comme je me pressai de sortir pour l'aller

lire et baiser à mon aise! Cela n'a pas besoin d'être dit; mais

ce qui en a besoin davantage, c'est le parti que prit

mademoiselle Giraud, et où j'ai trouvé plus de délicatesse et de

modération que je n'en aurais attendu d'elle. Ayant assez de bon

sens pour voir qu'avec ses trente-sept ans, ses yeux de lièvre,

son nez barbouillé, sa voix aigre et sa peau noire, elle n'avait

pas beau jeu contre deux jeunes personnes pleines de grâces et

dans tout l'éclat de la beauté, elle ne voulut ni les trahir ni

les servir, et aima mieux me perdre que de me ménager pour elles.

Il y avait déjà quelque temps que la Merceret, n'ayant

aucune nouvelle de sa maîtresse, songeait à s'en retourner à

Fribourg: elle l'y détermina tout à fait. Elle fit plus, elle lui

fit entendre qu'il serait bien que quelqu'un la conduisît chez

son père, et me proposa. La petite Merceret, à qui je ne

déplaisais pas non plus, trouva cette idée fort bonne à exécuter.

Elles m'en parlèrent dès le même jour comme d'une affaire

arrangée; et comme je ne trouvais rien qui me déplût dans cette

manière de disposer de moi, j'y consentis, regardant ce voyage

comme une affaire de huit jours tout au plus. La Giraud, qui ne

pensait pas de même, arrangea tout. Il fallut bien avouer l'état

de mes finances. On y pourvut: la Merceret se chargea de me

défrayer; et, pour regagner d'un côté ce qu'elle dépensait de

l'autre, à ma prière on décida qu'elle enverrait devant son petit

bagage, et que nous irions à pied à petites journées. Ainsi fut

fait.

Je suis fâché de faire tant de filles amoureuses de moi:

mais comme il n'y a pas de quoi être bien vain du parti que j'ai

tiré de toutes ces amours-là, je crois pouvoir dire la vérité

sans scrupule. La Merceret, plus jeune et moins déniaisée que la

Giraud, ne m'a jamais fait des agaceries aussi vives; mais elle

imitait mes tons, mes accents, redisait mes mots, avait pour moi

les attentions que j'aurais dû avoir pour elle, et prenait

toujours grand soin, comme elle était fort peureuse, que nous

couchassions dans la même chambre; identité qui se borne rarement

là dans un voyage entre un garçon de vingt ans et une fille de

vingt-cinq.

Elle s'y borna pourtant cette fois. Ma simplicité fut telle

que, quoique la Merceret ne fût pas désagréable, il ne me vint

pas même à l'esprit durant tout le voyage, je ne dis pas la

moindre tentation galante, mais même la moindre idée qui s'y

rapportât; et quand cette idée me serait venue, j'étais trop sot

pour en savoir profiter. Je n'imaginais pas comment une fille et

un garçon parvenaient à coucher ensemble; je croyais qu'il

fallait des siècles pour préparer ce terrible arrangement. Si la

pauvre Merceret, en me défrayant, comptait sur quelque

équivalent, elle en fut la dupe; et nous arrivâmes à Fribourg

exactement comme nous étions partis d'Annecy.

En passant à Genève je n'allai voir personne, mais je fus

prêt à me trouver mal sur les ponts. Jamais je n'ai vu les murs

de cette heureuse ville, jamais je n'y suis entré, sans sentir

une certaine défaillance de cur qui venait d'un excès

d'attendrissement. En même temps que la noble image de la liberté

m'élevait l'âme, celles de l'égalité, de l'union, de la douceur

des murs me touchaient jusqu'aux larmes, et m'inspiraient un

vif regret d'avoir perdu tous ces biens. Dans quelle erreur

j'étais, mais qu'elle était naturelle! Je croyais voir tout cela

dans ma patrie, parce que je le portais dans mon cur.

Il fallait passer à Nyon. Passer sans voir mon bon père! Si

j'avais eu ce courage, j'en serais mort de regret. Je laissai la

Merceret à l'auberge, et je l'allai voir à tout risque. Eh! que

j'avais tort de le craindre! Son âme, à mon abord, s'ouvrit aux

sentiments paternels dont elle était pleine. Que de pleurs nous

versâmes en nous embrassant! Il crut d'abord que je revenais à

lui. Je lui fis mon histoire, et je lui dis ma résolution. Il la

combattit faiblement. Il me fit voir les dangers auxquels je

m'exposais, me dit que les plus courtes folies étaient les

meilleures. Du reste, il n'eut pas même la tentation de me

retenir de force; et en cela je trouve qu'il eut raison: mais il

est certain qu'il ne fit pas, pour me ramener, tout ce qu'il

aurait pu faire, soit qu'après le pas que j'avais fait il jugeât

lui-même que je n'en devais pas revenir, soit qu'il fût

embarrassé peut-être à savoir ce qu'à mon âge il pourrait faire

de moi. J'ai su depuis qu'il eut de ma compagne de voyage une

opinion bien injuste et bien éloignée de la vérité, mais du reste

assez naturelle. Ma belle-mère, bonne femme, un peu mielleuse,

fit semblant de vouloir me retenir à souper. Je ne restai point,

mais je leur dis que je comptais m'arrêter avec eux plus

longtemps au retour, et je leur laissai en dépôt mon petit

paquet, que j'avais fait venir par le bateau, et dont j'étais

embarrassé. Le lendemain je partis de bon matin, bien content

d'avoir vu mon père et d'avoir osé faire mon devoir.

Nous arrivâmes heureusement à Fribourg. Sur la fin du

voyage, les empressements de mademoiselle Merceret diminuèrent un

peu. Après notre arrivée elle ne me marqua plus que de la

froideur; et son père, qui ne nageait pas dans l'opulence, ne me

fit pas non plus un bien grand accueil: j'allai loger au cabaret.

Je les fus voir le lendemain; ils m'offrirent à dîner; je

l'acceptai. Nous nous séparâmes sans pleurs; je retournai le soir

à ma gargotte, et je repartis le surlendemain de mon arrivée,

sans trop savoir où j'avais dessein d'aller.

Voilà encore une circonstance de ma vie où la Providence

m'offrait précisément ce qu'il me fallait pour couler des jours

heureux. La Merceret était une très bonne fille, point brillante,

point belle, mais point laide non plus; peu vive, fort

raisonnable, à quelques petites humeurs près, qui se passaient à

pleurer, et qui n'avaient jamais de suite orageuse. Elle avait un

vrai goût pour moi; j'aurais pu l'épouser sans peine, et suivre

le métier de son père. Mon goût pour la musique me l'aurait fait

aimer. Je me serais établi à Fribourg, petite ville peu jolie,

mais peuplée de bonnes gens. J'aurais perdu sans doute de grands

plaisirs, mais j'aurais vécu en paix jusqu'à ma dernière heure;

et je dois savoir mieux que personne qu'il n'y avait pas à

balancer sur ce marché.

Je revins, non pas à Nyon, mais à Lausanne. Je voulais me

rassasier de la vue de ce beau lac qu'on voit là dans sa plus

grande étendue. La plupart de mes secrets motifs déterminants

n'ont pas été plus solides. Des vues éloignées ont rarement assez

de force pour me faire agir. L'incertitude de l'avenir m'a

toujours fait regarder les projets de longue exécution comme des

leurres de dupe. Je me livre à l'espoir comme un autre, pourvu

qu'il ne me coûte rien à nourrir; mais s'il faut prendre

longtemps de la peine, je n'en suis plus. Le moindre petit

plaisir qui s'offre à ma portée me tente plus que les joies du

paradis. J'excepte pourtant le plaisir que la peine doit suivre:

celui-là ne me tente pas, parce que je n'aime que des jouissances

pures, et que jamais on n'en a de telles quand on sait qu'on

s'apprête un repentir.

J'avais grand besoin d'arriver en quelque lieu que ce fût et

le plus proche était le mieux; car, m'étant égaré dans ma route,

je me trouvai le soir à Moudon, où je dépensai le peu qui me

restait, hors dix kreutzers, qui partirent le lendemain à la

dînée: et, arrivé le soir à un petit village auprès de Lausanne,

j'y entrai dans un cabaret sans un sou pour payer ma couchée, et

sans savoir que devenir. J'avais grand'faim; je fis bonne

contenance, et je demandai à souper, comme si j'eusse eu de quoi

bien payer. J'allai me coucher sans songer à rien, je dormis

tranquillement; et, après avoir déjeuné le matin et compté avec

l'hôte, je voulus pour sept batz, à quoi montait ma dépense, lui

laisser ma veste en gage. Ce brave homme la refusa, et me dit que

grâce au ciel il n'avait jamais dépouillé personne; qu'il ne

voulait pas commencer pour sept batz, que je gardasse ma veste,

et que je le payerais quand je pourrais. Je fus touché de sa

bonté, mais moins que je ne devais l'être, et que je ne l'ai été

depuis en y repensant. Je ne tardai guère à lui renvoyer son

argent avec des remerciements par un homme sûr; mais quinze ans

après, repassant par Lausanne, à mon retour d'Italie, j'eus un

vrai regret d'avoir oublié le nom du cabaret et de l'hôte. Je

l'aurais été voir; je me serais fait un vrai plaisir de lui

rappeler sa bonne uvre, et de lui prouver qu'elle n'avait pas

été mal placée. Des services plus importants sans doute, mais

rendus avec plus d'ostentation, ne m'ont pas paru si dignes de

reconnaissance que l'humanité simple et sans éclat de cet honnête

homme.

En approchant de Lausanne je rêvais à la détresse où je me

trouvais, au moyen de m'en tirer sans aller montrer ma misère à

ma belle-mère; et je me comparais, dans ce pèlerinage pédestre, à

mon ami Venture arrivant à Annecy. Je m'échauffai si bien de

cette idée, que, sans songer que je n'avais ni sa gentillesse ni

ses talents, je me mis en tête de faire à Lausanne le petit

Venture, d'enseigner la musique, que je ne savais pas, et de me

dire de Paris, où je n'avais jamais été. En conséquence de ce

beau projet, comme il n'y avait point là de maîtrise où je pusse

vicarier, et que d'ailleurs je n'avais garde d'aller me fourrer

parmi les gens de l'art, je commençai par m'informer d'une petite

auberge où l'on pût être assez bien et à bon marché. On

m'enseigna un nommé Perrotet, qui tenait des pensionnaires. Ce

Perrotet se trouva être le meilleur homme du monde, et me reçut

fort bien. Je lui contai mes petits mensonges comme je les avais

arrangés. Il me promit de parler de moi, et de tâcher de me

procurer des écoliers; il me dit qu'il ne me demanderait de

l'argent que quand j'en aurais gagné. Sa pension était de cinq

écus blancs; ce qui était peu pour la chose, mais beaucoup pour

moi. Il me conseilla de ne me mettre d'abord qu'à la

demi-pension, qui consistait pour le dîner en une bonne soupe, et

rien de plus, mais bien à souper le soir. J'y consentis. Ce

pauvre Perrotet me fit toutes ces avances du meilleur cur du

monde, et n'épargnait rien pour m'être utile.

Pourquoi faut-il qu'ayant trouvé tant de bonnes gens dans ma

jeunesse, j'en trouve si peu dans un âge avancé? Leur race

est-elle épuisée? Non; mais l'ordre où j'ai besoin de les

chercher aujourd'hui n'est plus le même où je les trouvais alors.

Parmi le peuple, où les grandes passions ne parlent que par

intervalles, les sentiments de la nature se font plus souvent

entendre. Dans les états plus élevés ils sont étouffés

absolument, et, sous le masque du sentiment, il n'y a jamais que

l'intérêt ou la vanité qui parle.

J'écrivis de Lausanne à mon père, qui m'envoya mon paquet,

et me marqua d'excellentes choses dont j'aurais dû mieux

profiter. J'ai déjà noté des moments de délire inconcevables où

je n'étais plus moi-même. En voici encore un des plus marqués.

Pour comprendre à quel point la tête me tournait alors, à quel

point je m'étais pour ainsi dire venturisé, il ne faut que voir

combien tout à la fois j'accumulai d'extravagances. Me voilà

maître à chanter sans savoir déchiffrer un air; car quand les six

mois que j'avais passés avec le Maître m'auraient profité, jamais

ils n'auraient pu suffire: mais outre cela j'apprenais d'un

maître; c'en était assez pour apprendre mal. Parisien de Genève,

et catholique en pays protestant, je crus devoir changer mon nom,

ainsi que ma religion et ma patrie. Je m'approchais toujours de

mon grand modèle autant qu'il m'était possible. Il s'était appelé

Venture de Villeneuve; moi je fis l'anagramme du nom de Rousseau

dans celui de Vaussore, et je m'appelai Vaussore de Villeneuve.

Venture savait la composition, quoiqu'il n'en eût rien dit; moi,

sans la savoir, je m'en vantai à tout le monde, et, sans pouvoir

noter le moindre vaudeville, je me donnai pour compositeur. Ce

n'est pas tout: ayant été présenté à M. de Treytorens, professeur

en droit qui aimait la musique et faisait des concerts chez lui,

je voulus lui donner un échantillon de mon talent, et je me mis à

composer une pièce pour son concert, aussi effrontément que si

j'avais su comment m'y prendre. J'eus la constance de travailler

pendant quinze jours à ce bel ouvrage, de le mettre au net, d'en

tirer les parties, et de les distribuer avec autant d'assurance

que si c'eût été un chef-d'uvre d'harmonie. Enfin, ce qu'on

aura peine à croire et qui est très vrai, pour couronner

dignement cette sublime production, je mis à la fin un joli

menuet, qui courait les rues, et que tout le monde se rappelle

peut-être encore, sur ces paroles jadis si connues:

 

Quel caprice!

Quelle injustice!

Quoi! ta Clarice

Trahirait tes feux! etc.

 

Venture m'avait appris cet air avec la basse sur d'autres

paroles infâmes, à l'aide desquelles je l'avais retenu. Je mis

donc à la fin de ma composition ce menuet et sa basse, en

supprimant les paroles, et je le donnai pour être de moi, tout

aussi résolument que si j'avais parlé à des habitants de la lune.

On s'assemble pour exécuter ma pièce. J'explique à chacun le

genre du mouvement, le goût de l'exécution, les renvois des

parties; j'étais fort affairé. On s'accorde pendant cinq ou six

minutes, qui furent pour moi cinq ou six siècles. Enfin tout

étant prêt, je frappe avec un beau rouleau de papier sur mon

pupitre magistral les cinq ou six coups du Prenez garde à vous.

On fait silence; je me mets gravement à battre la mesure, on

commence... Non, depuis qu'il existe des opéras français, de la

vie on n'ouït un semblable charivari. Quoi qu'on eût pu penser de

mon prétendu talent, l'effet fut pire que tout ce qu'on semblait

attendre. Les musiciens étouffaient de rire; les auditeurs

ouvraient de grands yeux et auraient bien voulu fermer les

oreilles; mais il n'y avait pas moyen. Mes bourreaux de

symphonistes, qui voulaient s'égayer, raclaient à percer le

tympan d'un quinze-vingt. J'eus la constance d'aller toujours mon

train, suant il est vrai à grosses gouttes, mais retenu par la

honte, n'osant m'enfuir et tout planter là. Pour ma consolation,

j'entendais autour de moi les assistants se dire à leur oreille,

ou plutôt à la mienne, l'un, il n'y a rien là de supportable; un

autre, quelle musique enragée! un autre, quel diable de sabbat!

Pauvre Jean-Jacques, dans ce cruel moment tu n'espérais guère

qu'un jour, devant le roi de France et toute sa cour, tes sons

exciteraient des murmures de surprise et d'applaudissement, et

que, dans toutes les loges autour de toi, les plus aimables

femmes se diraient à demi-voix: quels sons charmants! quelle

musique enchanteresse! tous ces chants-là vont au cur!

Mais ce qui mit tout le monde de bonne humeur fut le menuet.

A peine en eut-on joué quelques mesures, que j'entendis partir de

toutes parts les éclats de rire. Chacun me félicitait sur mon

joli goût de chant; on m'assurait que ce menuet ferait parler de

moi, et que je méritais d'être chanté partout. Je n'ai pas besoin

de dépeindre mon angoisse, ni d'avouer que je la méritais bien.

Le lendemain, l'un de mes symphonistes, appelé Lutold, vint

me voir, et fut assez bon homme pour ne pas me féliciter sur mon

succès. Le profond sentiment de ma sottise, la honte, le regret,

le désespoir de l'état où j'étais réduit, l'impossibilité de

tenir mon cur fermé dans ses grandes peines, me firent ouvrir à

lui: je lâchai la bonde à mes larmes; et, au lieu de me contenter

de lui avouer mon ignorance, je lui dis tout, en lui demandant le

secret, qu'il me promit, et qu'il me garda comme on peut le

croire. Dès le même soir, tout Lausanne sut qui j'étais; et, ce

qui est remarquable, personne ne m'en fit semblant, pas même le

bon Perrotet, qui pour tout cela ne se rebuta pas de me loger et

de me nourrir.

Je vivais, mais bien tristement. Les suites d'un pareil

début ne firent pas pour moi de Lausanne un séjour fort agréable.

Les écoliers ne se présentaient pas en foule; pas une seule

écolière, et personne de la ville. J'eus en tout deux ou trois

gros Teutches, aussi stupides que j'étais ignorant, qui

m'ennuyaient à mourir, et qui, dans mes mains, ne devinrent pas

de grands croque-notes. Je fus appelé dans une seule maison, où

un petit serpent de fille se donna le plaisir de me montrer

beaucoup de musique dont je ne pus pas lire une note, et qu'elle

eut la malice de chanter ensuite devant monsieur le maître, pour

lui montrer comment cela s'exécutait. J'étais si peu en état de

lire un air de première vue, que, dans le brillant concert dont

j'ai parlé, il ne me fut pas possible de suivre un moment

l'exécution pour savoir si l'on jouait bien ce que j'avais sous

les yeux, et que j'avais composé moi-même.

Au milieu de tant d'humiliations j'avais des consolations

très douces dans les nouvelles que je recevais de temps en temps

des deux charmantes amies. J'ai toujours trouvé dans le sexe une

grande vertu consolatrice; et rien n'adoucit plus mes afflictions

dans mes disgrâces que de sentir qu'une personne aimable y prend

intérêt. Cette correspondance cessa pourtant bientôt après, et ne

fut jamais renouée; mais ce fut ma faute. En changeant de lieu je

négligeai de leur donner mon adresse; et, forcé par la nécessité

de songer continuellement à moi-même, je les oubliai bientôt

entièrement.

Il y a longtemps que je n'ai parlé de ma pauvre maman; mais

si l'on croit que je l'oubliais aussi, l'on se trompe fort. Je ne

cessais de penser à elle, et de désirer de la retrouver, non

seulement pour le besoin de ma subsistance, mais bien plus pour

le besoin de mon cur. Mon attachement pour elle, quelque vif,

quelque tendre qu'il fût, ne m'empêchait pas d'en aimer d'autres;

mais ce n'était pas de la même façon. Toutes devaient également

ma tendresse à leurs charmes; mais elle tenait uniquement à ceux

des autres, et ne leur eût pas survécu; au lieu que maman pouvait

devenir vieille et laide sans que je l'aimasse moins tendrement.

Mon cur avait pleinement transmis à sa personne l'hommage qu'il

fit d'abord à sa beauté; et, quelque changement qu'elle éprouvât,

pourvu que ce fût toujours elle, mes sentiments ne pouvaient

changer. Je sais bien que je lui devais de la reconnaissance;

mais, en vérité, je n'y songeais pas. Quoi qu'elle eût fait ou

n'eût pas fait pour moi, c'eût été toujours la même chose. Je ne

l'aimais ni par devoir, ni par intérêt, ni par convenance; je

l'aimais parce que j'étais né pour l'aimer. Quand je devenais

amoureux de quelque autre, cela faisait distraction, je l'avoue,

et je pensais moins souvent à elle; mais j'y pensais avec le même

plaisir, et jamais, amoureux ou non, je ne me suis occupé d'elle

sans sentir qu'il ne pouvait y avoir pour moi de vrai bonheur

dans la vie tant que j'en serais séparé.

N'ayant point de ses nouvelles depuis si longtemps, je ne

crus jamais que je l'eusse tout à fait perdue, ni qu'elle eût pu

m'oublier. Je me disais: elle saura tôt ou tard que je suis

errant, et me donnera quelque signe de vie; je la retrouverai,

j'en suis certain. En attendant, c'était une douceur pour moi

d'habiter son pays, de passer dans les rues où elle avait passé,

devant les maisons où elle avait demeuré; et le tout par

conjecture, car une de mes ineptes bizarreries était de n'oser

m'informer d'elle ni prononcer son nom sans la plus absolue

nécessité. Il me semblait qu'en la nommant je disais tout ce

qu'elle m'inspirait, que ma bouche révélait le secret de mon

cur, que je la compromettais en quelque sorte. Je crois même

qu'il se mêlait à cela quelque frayeur qu'on ne me dît du mal

d'elle. On avait parlé beaucoup de sa démarche, et un peu de sa

conduite. De peur qu'on n'en dît pas ce que je voulais entendre,

j'aimais mieux qu'on n'en parlât point du tout.

Comme mes écoliers ne m'occupaient pas beaucoup, et que sa

ville natale n'était qu'à quatre lieues de Lausanne, j'y fis une

promenade de deux ou trois jours, durant lesquels la plus douce

émotion ne me quitta point. L'aspect du lac de Genève et de ses

admirables côtes eut toujours à mes yeux un attrait particulier

que je ne saurais expliquer, et qui ne tient pas seulement à la

beauté du spectacle, mais à je ne sais quoi de plus intéressant

qui m'affecte et m'attendrit. Toutes les fois que j'approche du

pays de Vaud, j'éprouve une impression composée du souvenir de

madame de Warens, qui y est née, de mon père, qui y vivait, de

mademoiselle de Vulson, qui y eut les prémices de mon cur, de

plusieurs voyages de plaisir que j'y fis dans mon enfance, et, ce

me semble, de quelque autre cause encore plus secrète et plus

forte que tout cela. Quand l'ardent désir de cette vie heureuse

et douce qui me fuit et pour laquelle j'étais né vient enflammer

mon imagination, c'est toujours au pays de Vaud, près du lac,

dans des campagnes charmantes, qu'elle se fixe. Il me faut

absolument un verger au bord de ce lac, et non pas d'un autre; il

me faut un ami sûr, une femme aimable, une vache et un petit

bateau. Je ne jouirai d'un bonheur parfait sur la terre que quand

j'aurai tout cela. Je ris de la simplicité avec laquelle je suis

allé plusieurs fois dans ce pays-là uniquement pour y chercher ce

bonheur imaginaire. J'étais toujours surpris d'y trouver les

habitants, surtout les femmes, d'un tout autre caractère que

celui que j'y cherchais. Combien cela me semblait disparate! Le

pays et le peuple dont il est couvert ne m'ont jamais paru faits

l'un pour l'autre.

Dans ce voyage de Vevay, je me livrais, en suivant ce beau

rivage, à la plus douce mélancolie: mon cur s'élançait avec

ardeur à mille félicités innocentes; je m'attendrissais, je

soupirais et pleurais comme un enfant. Combien de fois,

m'arrêtant pour pleurer à mon aise, assis sur une grosse pierre,

je me suis amusé à voir tomber mes larmes dans l'eau!

J'allai à Vevay loger à la Clef; et, pendant deux jours que

j'y restai sans voir personne, je pris pour cette ville un amour

qui m'a suivi dans tous mes voyages, et qui m'y a fait établir

enfin les héros de mon roman. Je dirais volontiers à ceux qui ont

du goût et qui sont sensibles: Allez à Vevay, visitez le pays,

examinez les sites, promenez-vous sur le lac, et dites si la

nature n'a pas fait ce beau pays pour une Julie, pour une Claire

et pour un Saint-Preux; mais ne les y cherchez pas. Je reviens à

mon histoire.

Comme j'étais catholique et que je me donnais pour tel, je

suivais sans mystère et sans scrupule le culte que j'avais

embrassé. Les dimanches, quand il faisait beau, j'allais à la

messe à Assens, à deux lieues de Lausanne. Je faisais

ordinairement cette course avec d'autres catholiques, surtout

avec un brodeur parisien dont j'ai oublié le nom. Ce n'était pas

un Parisien comme moi, c'était un vrai Parisien de Paris, un

archi-Parisien du bon Dieu, bonhomme comme un Champenois. Il

aimait si fort son pays, qu'il ne voulut jamais douter que j'en

fusse, de peur de perdre cette occasion d'en parler. M. de

Crouzas, lieutenant baillival, avait un jardinier de Paris aussi,

mais moins complaisant, et qui trouvait la gloire de son pays

compromise à ce qu'on osât se donner pour en être lorsqu'on

n'avait pas cet honneur. Il me questionnait de l'air d'un homme

sûr de me prendre en faute, et puis souriait malignement. Il me

demanda une fois ce qu'il y avait de remarquable au Marché-Neuf.

Je battis la campagne comme on peut croire. Après avoir passé

vingt ans à Paris, je dois à présent connaître cette ville;

cependant, si l'on me faisait aujourd'hui pareille question, je

ne serais pas moins embarrassé d'y répondre, et de cet embarras

on pourrait aussi bien conclure que je n'ai jamais été à Paris:

tant, lors même qu'on rencontre la vérité, l'on est sujet à se

fonder sur des principes trompeurs!

Je ne saurais dire exactement combien de temps je demeurai à

Lausanne. Je n'apportai pas de cette ville des souvenirs bien

rappelants. Je sais seulement que, n'y trouvant pas à vivre,

j'allai de là à Neuchâtel, et que j'y passai l'hiver. Je réussis

mieux dans cette dernière ville; j'y eus des écoliers, et j'y

gagnai de quoi m'acquitter avec mon bon ami Perrotet, qui m'avait

fidèlement envoyé mon petit bagage, quoique je lui redusse assez

d'argent.

J'apprenais insensiblement la musique en l'enseignant. Ma

vie était assez douce; un homme raisonnable eût pu s'en

contenter: mais mon cur inquiet me demandait autre chose. Les

dimanches et les jours où j'étais libre, j'allais courir les

campagnes et les bois des environs, toujours errant, rêvant,

soupirant; et quand j'étais une fois sorti de la ville, je n'y

rentrais plus que le soir. Un jour, étant à Boudry, j'entrai pour

dîner dans un cabaret: j'y vis un homme à grande barbe avec un

habit violet à la grecque, un bonnet fourré, l'équipage et l'air

assez noble, et qui souvent avait peine à se faire entendre, ne

parlant qu'un jargon presque indéchiffrable, mais plus

ressemblant à l'italien qu'à nulle autre langue. J'entendais

presque tout ce qu'il disait, et j'étais le seul; il ne pouvait

s'énoncer que par signes avec l'hôte et les gens du pays. Je lui

dis quelques mots en italien, qu'il entendit parfaitement: il se

leva, et vint m'embrasser avec transport. La liaison fut bientôt

faite, et dès ce moment je lui servis de truchement. Son dîner

était bon, le mien était moins que médiocre; il m'invita de

prendre part au sien, je fis peu de façons. En buvant et

baragouinant nous achevâmes de nous familiariser, et dès la fin

du repas nous devînmes inséparables. Il me conta qu'il était

prélat grec et archimandrite de Jérusalem; qu'il était chargé de

faire une quête en Europe pour le rétablissement du saint

sépulcre. Il me montra de belles patentes de la czarine et de

l'empereur; il en avait de beaucoup d'autres souverains. Il était

assez content de ce qu'il avait amassé jusqu'alors; mais il avait

eu des peines incroyables en Allemagne, n'entendant pas un mot

d'allemand, de latin, ni de français, et réduit à son grec, au

turc et à la langue franque pour toute ressource, ce qui ne lui

en procurait pas beaucoup dans le pays où il s'était enfourné. Il

me proposa de l'accompagner pour lui servir de secrétaire et

d'interprète. Malgré mon petit habit violet, nouvellement acheté,

et qui ne cadrait pas mal avec mon nouveau poste, j'avais l'air

si peu étoffé qu'il ne me crut pas difficile à gagner, et il ne

se trompa point. Notre accord fut bientôt fait; je ne demandais

rien, et il promettait beaucoup. Sans caution, sans sûreté, sans

connaissance, je me livre à sa conduite, et dès le lendemain me

voilà parti pour Jérusalem.

Nous commençâmes notre tournée par le canton de Fribourg, où

il ne fit pas grand'chose. La dignité épiscopale ne permettait

pas de faire le mendiant, et de quêter aux particuliers; mais

nous présentâmes sa commission au sénat, qui lui donna une petite

somme. De là nous fûmes à Berne. Nous logeâmes au Faucon, bonne

auberge alors, où l'on trouvait bonne compagnie. La table était

nombreuse et bien servie. Il y avait longtemps que je faisais

mauvaise chère; j'avais grand besoin de me refaire, j'en avais

l'occasion, et j'en profitai. Monseigneur l'archimandrite était

lui-même un homme de bonne compagnie, aimant assez à tenir table,

gai, parlant bien pour ceux qui l'entendaient, ne manquant pas de

certaines connaissances, et plaçant son érudition grecque avec

assez d'agrément. Un jour, cassant au dessert des noisettes, il

se coupa le doigt fort avant; et comme le sang sortait avec

abondance, il montra son doigt à la compagnie, et dit en riant:

Mirate, signori: questo è sangue pelasgo.

A Berne mes fonctions ne lui furent pas inutiles, et je ne

m'en tirai pas aussi mal que j'avais craint. J'étais bien plus

hardi et mieux parlant que je n'aurais été pour moi-même. Les

choses ne se passèrent pas aussi simplement qu'à Fribourg: il

fallut de longues et fréquentes conférences avec les premiers de

l'Etat, et l'examen de ses titres ne fut pas l'affaire d'un jour.

Enfin, tout étant en règle, il fut admis à l'audience du sénat.

J'entrai avec lui comme son interprète, et l'on me dit de parler.

Je ne m'attendais à rien moins, et il ne m'était pas venu dans

l'esprit qu'après avoir longtemps conféré avec les membres, il

fallût s'adresser au corps comme si rien n'eût été dit. Qu'on

juge de mon embarras! Pour un homme aussi honteux, parler non

seulement en public, mais devant le sénat de Berne, et parler

impromptu sans avoir une seule minute pour me préparer, il y

avait là de quoi m'anéantir. Je ne fus pas même intimidé.

J'exposai succinctement et nettement la commission de

l'archimandrite. Je louai la piété des princes qui avaient

contribué à la collecte qu'il était venu faire. Piquant

d'émulation celle de leurs Excellences, je dis qu'il n'y avait

pas moins à espérer de leur munificence accoutumée; et puis,

tâchant de prouver que cette bonne uvre en était également une

pour tous les chrétiens sans distinction de secte, je finis par

promettre les bénédictions du ciel à ceux qui voudraient y

prendre part. Je ne dirai pas que mon discours fit effet, mais il

est sûr qu'il fut goûté, et qu'au sortir de l'audience

l'archimandrite reçut un présent fort honnête, et de plus, sur

l'esprit de son secrétaire, des compliments dont j'eus l'agréable

emploi d'être le truchement, mais que je n'osai lui rendre à la

lettre. Voilà la seule fois de ma vie que j'aie parlé en public

et devant un souverain, et la seule fois aussi peut-être que j'ai

parlé hardiment et bien. Quelle différence dans les dispositions

du même homme! Il y a trois ans qu'étant allé voir à Yverdun mon

vieux ami M. Roguin, je reçus une députation pour me remercier de

quelques livres que j'avais donnés à la bibliothèque de cette

ville. Les Suisses sont grands harangueurs; ces messieurs me

haranguèrent. Je me crus obligé de répondre; mais je

m'embarrassai tellement dans ma réponse, et ma tête se brouilla

si bien, que je restai court, et me fis moquer de moi. Quoique

timide naturellement, j'ai été hardi quelquefois dans ma

jeunesse; jamais dans mon âge avancé. Plus j'ai vu le monde,

moins j'ai pu me faire à son ton.

Partis de Berne, nous allâmes à Soleure; car le dessein de

l'archimandrite était de reprendre la route d'Allemagne, et de

s'en retourner par la Hongrie ou par la Pologne, ce qui faisait

une route immense: mais comme chemin faisant sa bourse

s'emplissait plus qu'elle ne se vidait, il craignait peu les

détours. Pour moi, qui me plaisais presque autant à cheval qu'à

pied, je n'aurais pas mieux demandé que de voyager ainsi toute ma

vie: mais il était écrit que je n'irais pas si loin.

La première chose que nous fîmes arrivant à Soleure fut

d'aller saluer monsieur l'ambassadeur de France. Malheureusement

pour mon évêque, cet ambassadeur était le marquis de Bonac, qui

avait été ambassadeur à la Porte, et qui devait être au fait de

tout ce qui regardait le saint sépulcre. L'archimandrite eut une

audience d'un quart d'heure, où je ne fus pas admis, parce que

monsieur l'ambassadeur entendait la langue franque et parlait

l'italien du moins aussi bien que moi. A la sortie de mon Grec je

voulus le suivre; on me retint, ce fut mon tour. M'étant donné

pour Parisien, j'étais comme tel sous la juridiction de son

Excellence. Elle me demanda qui j'étais, m'exhorta de lui dire la

vérité: je le lui promis, en lui demandant une audience

particulière qui me fut accordée. Monsieur l'ambassadeur m'emmena

dans son cabinet dont il ferma sur nous la porte; et là, me

jetant à ses pieds, je lui tins parole. Je n'aurais pas moins dit

quand je n'aurais rien promis, car un continuel besoin

d'épanchement met à tout moment mon cur sur mes lèvres; et,

après m'être ouvert sans réserve au musicien Lutold, je n'avais

garde de faire le mystérieux avec le marquis de Bonac. Il fut si

content de ma petite histoire et de l'effusion de cur avec

laquelle il vit que je l'avais contée, qu'il me prit par la main,

entra chez madame l'ambassadrice, et me présenta à elle en lui

faisant un abrégé de mon récit. Madame de Bonac m'accueillit avec

bonté, et dit qu'il ne fallait pas me laisser aller avec ce moine

grec. Il fut résolu que je resterais à l'hôtel, en attendant

qu'on vît ce qu'on pourrait faire de moi. Je voulus aller faire

mes adieux à mon pauvre archimandrite, pour lequel j'avais conçu

de l'attachement: on ne me le permit pas. On envoya lui signifier

mes arrêts, et un quart d'heure après, je vis arriver mon petit

sac. M. de la Martinière, secrétaire d'ambassade, fut en quelque

façon chargé de moi. En me conduisant dans la chambre qui m'était

destinée, il me dit: Cette chambre a été occupée sous le comte du

Luc par un homme célèbre du même nom que vous: il ne tient qu'à

vous de le remplacer de toutes manières, et de faire dire un

jour, Rousseau premier, Rousseau second. Cette conformité,

qu'alors je n'espérais guère, eût moins flatté mes désirs si

j'avais pu prévoir à quel prix je l'achèterais un jour.

Ce que m'avait dit M. de la Martinière me donna de la

curiosité. Je lus les ouvrages de celui dont j'occupais la

chambre; et, sur le compliment qu'on m'avait fait, croyant avoir

du goût pour la poésie, je fis pour mon coup d'essai une cantate

à la louange de madame de Bonac. Ce goût ne se soutint pas. J'ai

fait de temps en temps de médiocres vers: c'est un exercice assez

bon pour se rompre aux inversions élégantes, et apprendre à mieux

écrire en prose; mais je n'ai jamais trouvé dans la poésie

française assez d'attrait pour m'y livrer tout à fait.

M. de la Martinière voulut voir de mon style, et me demanda

par écrit le même détail que j'avais fait à monsieur

l'ambassadeur. Je lui écrivis une longue lettre, que j'apprends

avoir été conservée par M. de Marianne, qui était attaché depuis

longtemps au marquis de Bonac, et qui depuis a succédé à M. de la

Martinière sous l'ambassade de M. de Courteilles. J'ai prié M. de

Malesherbes de tâcher de me procurer une copie de cette lettre.

Si je puis l'avoir par lui ou par d'autres, on la trouvera dans

le recueil qui doit accompagner mes Confessions.

L'expérience que je commençais d'avoir modérait peu à peu

mes projets romanesques; et, par exemple, non seulement je ne

devins point amoureux de madame de Bonac, mais je sentis d'abord

que je ne pouvais faire un grand chemin dans la maison de son

mari. M. de la Martinière en place, et M. de Marianne pour ainsi

dire en survivance, ne me laissaient espérer pour toute fortune

qu'un emploi de sous-secrétaire, qui ne me tentait pas

infiniment. Cela fit que quand on me consulta sur ce que je

voulais faire, je marquai beaucoup d'envie d'aller à Paris.

Monsieur l'ambassadeur goûta cette idée, qui tendait au moins à

le débarrasser de moi. M. de Merveilleux, secrétaire interprète

de l'ambassade, dit que son ami M. Godard, colonel suisse au

service de France, cherchait quelqu'un pour mettre auprès de son

neveu, qui entrait fort jeune au service, et pensa que je

pourrais lui convenir. Sur cette idée, assez légèrement prise,

mon départ fut résolu; et moi, qui voyais un voyage à faire et

Paris au bout, j'en fus dans la joie de mon cur. On me donna

quelques lettres, cent francs pour mon voyage accompagnés de

force bonnes leçons, et je partis.

Je mis à ce voyage une quinzaine de jours, que je peux

compter parmi les heureux de ma vie. J'étais jeune, je me portais

bien, j'avais assez d'argent, beaucoup d'espérance, je voyageais

à pied, et je voyageais seul. On serait étonné de me voir compter

un pareil avantage, si déjà l'on n'avait dû se familiariser avec

mon humeur. Mes douces chimères me tenaient compagnie, et jamais

la chaleur de mon imagination n'en enfanta de plus magnifiques.

Quand on m'offrait quelque place vide dans une voiture, ou que

quelqu'un m'accostait en route, je rechignais de voir renverser

la fortune dont je bâtissais l'édifice en marchant. Cette fois

mes idées étaient martiales. J'allais m'attacher à un militaire

et devenir militaire moi-même; car on avait arrangé que je

commencerais par être cadet. Je croyais déjà me voir en habit

d'officier, avec un beau plumet blanc. Mon cur s'enflait à

cette noble idée. J'avais quelque teinture de géométrie et de

fortifications; j'avais un oncle ingénieur; j'étais en quelque

sorte enfant de la balle. Ma vue courte offrait un peu

d'obstacle, mais qui ne m'embarrassait pas; et je comptais bien,

à force de sang-froid et d'intrépidité, suppléer à ce défaut.

J'avais lu que le maréchal Schomberg avait la vue très courte;

pourquoi le maréchal Rousseau ne l'aurait-il pas? Je m'échauffais

tellement sur ces folies, que je ne voyais plus que troupes,

remparts, gabions, batteries, et moi, au milieu du feu et de la

fumée, donnant tranquillement mes ordres la lorgnette à la main.

Cependant, quand je passais dans des campagnes agréables, que je

voyais des bocages et des ruisseaux, ce touchant aspect me

faisait soupirer de regret; je sentais au milieu de ma gloire que

mon cur n'était pas fait pour tant de fracas, et bientôt, sans

savoir comment, je me retrouvais au milieu de mes chères

bergeries, renonçant pour jamais aux travaux de Mars.

Combien l'abord de Paris démentit l'idée que j'en avais! La

décoration extérieure que j'avais vue à Turin, la beauté des

rues, la symétrie et l'alignement des maisons me faisaient

chercher, à Paris, autre chose encore. Je m'étais figuré une

ville aussi belle que grande, de l'aspect le plus imposant, où

l'on ne voyait que de superbes rues, des palais de marbre et

d'or. En entrant par le faubourg Saint-Marceau, je ne vis que de

petites rues sales et puantes, de vilaines maisons noires, l'air

de la malpropreté, de la pauvreté, des mendiants, des

charretiers, des ravaudeuses, des crieuses de tisane et de vieux

chapeaux. Tout cela me frappa d'abord à tel point, que tout ce

que j'ai vu depuis à Paris de magnificence réelle n'a pu détruire

cette première impression, et qu'il m'en est resté toujours un

secret dégoût pour l'habitation de cette capitale. Je puis dire

que tout le temps que j'y ai vécu dans la suite ne fut employé

qu'à y chercher des ressources pour me mettre en état d'en vivre

éloigné. Tel est le fruit d'une imagination trop active, qui

exagère par-dessus l'exagération des hommes, et voit toujours

plus que ce qu'on lui dit. On m'avait tant vanté Paris, que je me

l'étais figuré comme l'ancienne Babylone, dont je trouverais

peut-être autant à rabattre, si je l'avais vue, du portrait que

je m'en suis fait. La même chose m'arriva à l'Opéra, où je me

pressai d'aller le lendemain de mon arrivée; la même chose

m'arriva dans la suite à Versailles; dans la suite encore en

voyant la mer; et la même chose m'arrivera toujours en voyant des

spectacles qu'on m'aura trop annoncés: car il est impossible aux

hommes et difficile à la nature elle-même de passer en richesse

mon imagination.

A la manière dont je fus reçu de tous ceux pour qui j'avais

des lettres, je crus ma fortune faite. Celui à qui j'étais le

plus recommandé, et qui me caressa le moins, était M. de Surbeck,

retiré du service et vivant philosophiquement à Bagneux, où je

fus le voir plusieurs fois, et où jamais il ne m'offrit un verre

d'eau. J'eus plus d'accueil de madame de Merveilleux, belle-sur

de l'interprète, et de son neveu, officier aux gardes: non

seulement la mère et le fils me reçurent bien, mais ils

m'offrirent leur table, dont je profitai souvent durant mon

séjour à Paris. Madame de Merveilleux me parut avoir été belle;

ses cheveux étaient d'un beau noir, et faisaient, à la vieille

mode, le crochet sur ses tempes. Il lui restait ce qui ne périt

point avec les attraits, un esprit très agréable. Elle me parut

goûter le mien, et fit tout ce qu'elle put pour me rendre

service; mais personne ne la seconda, et je fus bientôt désabusé

de tout ce grand intérêt qu'on avait paru prendre à moi. Il faut

pourtant rendre justice aux Français: ils ne s'épuisent point

autant qu'on dit en protestations, et celles qu'ils font sont

presque toujours sincères; mais ils ont une manière de paraître

s'intéresser à vous qui trompe plus que des paroles. Les gros

compliments des Suisses n'en peuvent imposer qu'à des sots. Les

manières des Français sont plus séduisantes en cela même qu'elles

sont plus simples: on croirait qu'ils ne vous disent pas tout ce

qu'ils veulent faire, pour vous surprendre plus agréablement. Je

dirai plus; ils ne sont point faux dans leurs démonstrations; ils

sont naturellement officieux, humains, bienveillants, et même,

quoi qu'on en dise, plus vrais qu'aucune autre nation: mais ils

sont légers et volages. Ils ont en effet le sentiment qu'ils vous

témoignent; mais ce sentiment s'en va comme il est venu. En vous

parlant ils sont pleins de vous; ne vous voient-ils plus, ils

vous oublient. Rien n'est permanent dans leur cur: tout est

chez eux l'uvre du moment.

Je fus donc beaucoup flatté et peu servi. Ce colonel Godard,

au neveu duquel on m'avait donné, se trouva être un vilain vieux

avare, qui, quoique tout cousu d'or, voyant ma détresse, me

voulut avoir pour rien. Il prétendait que je fusse auprès de son

neveu une espèce de valet sans gages plutôt qu'un vrai

gouverneur. Attaché continuellement à lui, et par là dispensé du

service, il fallait que je vécusse de ma paye de cadet,

c'est-à-dire de soldat; et à peine consentait-il à me donner

l'uniforme; il aurait voulu que je me contentasse de celui du

régiment. Madame de Merveilleux, indignée de ses propositions, me

détourna elle-même de les accepter; son fils fut du même

sentiment. On cherchait autre chose, et l'on ne trouvait rien.

Cependant je commençais d'être pressé, et cent francs sur

lesquels j'avais fait mon voyage ne pouvaient me mener bien loin.

Heureusement je reçus de la part de monsieur l'ambassadeur encore

une petite remise qui me fit grand bien; et je crois qu'il ne

m'aurait pas abandonné si j'eusse eu plus de patience: mais

languir, attendre, solliciter sont pour moi choses impossibles.

Je me rebutai, je ne parus plus, et tout fut fini. Je n'avais pas

oublié ma pauvre maman; mais comment la trouver? où la chercher?

Madame de Merveilleux, qui savait mon histoire, m'avait aidé dans

cette recherche, et longtemps inutilement. Enfin elle m'apprit

que madame de Warens était repartie il y avait plus de deux mois,

mais qu'on ne savait si elle était allée en Savoie ou à Turin, et

que quelques personnes la disaient retournée en Suisse. Il ne

m'en fallut pas davantage pour me déterminer à la suivre, bien

sûr qu'en quelque lieu qu'elle fût je la trouverais plus aisément

en province que je n'avais pu faire à Paris.

Avant de partir j'exerçai mon nouveau talent poétique dans

une épître au colonel Godard, où je le drapai de mon mieux. Je

montrai ce barbouillage à madame de Merveilleux, qui, au lieu de

me censurer comme elle aurait dû faire, rit beaucoup de mes

sarcasmes, de même que son fils, qui, je crois, n'aimait pas M.

Godard; et il faut avouer qu'il n'était pas aimable. J'étais

tenté de lui envoyer mes vers; ils m'y encouragèrent: j'en fis un

paquet à son adresse, et comme il n'y avait point alors à Paris

de petite poste, je le mis dans ma poche, et le lui envoyai

d'Auxerre en passant. Je ris quelquefois encore en songeant aux

grimaces qu'il dut faire en lisant ce panégyrique, où il était

peint trait pour trait. Il commençait ainsi:

 

Tu croyais, vieux penard, qu'une folle manie

D'élever ton neveu m'inspirerait l'envie.

 

Cette petite pièce, mal faite à la vérité, mais qui ne

manquait pas de sel et qui annonçait du talent pour la satire,

est cependant le seul écrit satirique qui soit sorti de ma plume.

J'ai le cur trop peu haineux pour me prévaloir d'un pareil

talent: mais je crois qu'on peut juger, par quelques écrits

polémiques faits de temps à autre pour ma défense, que si j'avais

été d'humeur batailleuse, mes agresseurs auraient eu rarement les

rieurs de leur côté.

La chose que je regrette le plus dans les détails de ma vie

dont j'ai perdu la mémoire est de n'avoir pas fait des journaux

de mes voyages. Jamais je n'ai tant pensé, tant existé, tant

vécu, tant été moi, si j'ose ainsi dire, que dans ceux que j'ai

faits seul à pied. La marche a quelque chose qui anime et avive

mes idées: je ne puis presque penser quand je reste en place; il

faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit. La

vue de la campagne, la succession des aspects agréables, le grand

air, le grand appétit, la bonne santé que je gagne en marchant,

la liberté du cabaret, l'éloignement de tout ce qui me fait

sentir ma dépendance, de tout ce qui me rappelle à ma situation,

tout cela dégage mon âme, me donne une plus grande audace de

penser, me jette en quelque sorte dans l'immensité des êtres pour

les combiner, les choisir, me les approprier à mon gré, sans gêne

et sans crainte. Je dispose en maître de la nature entière; mon

cur, errant d'objet en objet, s'unit, s'identifie à ceux qui le

flattent, s'entoure d'images charmantes, s'enivre de sentiments

délicieux. Si pour les fixer je m'amuse à les décrire en

moi-même, quelle vigueur de pinceau, quelle fraîcheur de coloris,

quelle énergie d'expression je leur donne! On a, dit-on, trouvé

de tout cela dans mes ouvrages, quoique écrits vers le déclin de

mes ans. Oh! si l'on eût vu ceux de ma première jeunesse, ceux

que j'ai faits durant mes voyages, ceux que j'ai composés et que

je n'ai jamais écrits!... Pourquoi, direz-vous, ne les pas

écrire? Et pourquoi les écrire? vous répondrai-je: pourquoi

m'ôter le charme actuel de la jouissance, pour dire à d'autres

que j'avais joui? Que m'importaient des lecteurs, un public, et

toute la terre, tandis que je planais dans le ciel? D'ailleurs,

portais-je avec moi du papier, des plumes? Si j'avais pensé à

tout cela, rien ne me serait venu. Je ne prévoyais pas que

j'aurais des idées; elles viennent quand il leur plaît, non quand

il me plaît. Elles ne viennent point, ou elles viennent en foule;

elles m'accablent de leur nombre et de leur force. Dix volumes

par jour n'auraient pas suffi. Où prendre du temps pour les

écrire? En arrivant je ne songeais qu'à bien dîner; en partant je

ne songeais qu'à bien marcher. Je sentais qu'un nouveau paradis

m'attendait à la porte; je ne songeais qu'à l'aller chercher.

Jamais je n'ai si bien senti tout cela que dans le retour

dont je parle. En venant à Paris, je m'étais borné aux idées

relatives à ce que j'y allais faire. Je m'étais élancé dans la

carrière où j'allais entrer, et je l'avais parcourue avec assez

de gloire: mais cette carrière n'était pas celle où mon cur

m'appelait, et les êtres réels nuisaient aux êtres imaginaires.

Le colonel Godard et son neveu figuraient mal avec un héros tel

que moi. Grâce au ciel, j'étais maintenant délivré de tous ces

obstacles: je pouvais m'enfoncer à mon gré dans le pays des

chimères, car il ne restait que cela devant moi. Aussi je m'y

égarai si bien, que je perdis réellement plusieurs fois ma route;

et j'eusse été fort fâché d'aller plus droit, car sentant qu'à

Lyon j'allais me retrouver sur la terre, j'aurais voulu n'y

jamais arriver.

Un jour entre autres, m'étant à dessein détourné pour voir

de près un lieu qui me parut admirable, je m'y plus si fort et

j'y fis tant de tours, que je me perdis enfin tout à fait. Après

plusieurs heures de course inutile, las et mourant de soif et de

faim, j'entrai chez un paysan dont la maison n'avait pas belle

apparence; mais c'était la seule que je visse aux environs. Je

croyais que c'était comme à Genève ou en Suisse, où tous les

habitants à leur aise sont en état d'exercer l'hospitalité. Je

priai celui-ci de me donner à dîner en payant. Il m'offrit du

lait écrémé et de gros pain d'orge, en me disant que c'était tout

ce qu'il avait. Je buvais ce lait avec délices et je mangeais ce

pain, paille et tout; mais cela n'était pas fort restaurant pour

un homme épuisé de fatigue. Ce paysan, qui m'examinait, jugea de

la vérité de mon histoire par celle de mon appétit. Tout de

suite, après m'avoir dit qu'il voyait bien que j'étais un bon

jeune honnête homme qui n'était pas là pour le vendre, il ouvrit

une petite trappe à côté de sa cuisine, descendit, et revint un

moment après avec un bon pain bis de pur froment, un jambon très

appétissant, quoique entamé, et une bouteille de vin dont

l'aspect me réjouit le cur plus que tout le reste; on joignit à

cela une omelette assez épaisse, et je fis un dîner tel qu'autre

qu'un piéton n'en connut jamais. Quand ce vint à payer, voilà son

inquiétude et ses craintes qui le reprennent; il ne voulait point

de mon argent, il le repoussait avec un trouble extraordinaire;

et ce qu'il y avait de plaisant était que je ne pouvais imaginer

de quoi il avait peur. Enfin, il prononça en frémissant ces mots

terribles de commis et de rats de cave. Il me fit entendre qu'il

cachait son vin à cause des aides, qu'il cachait son pain à cause

de la taille, et qu'il serait un homme perdu si l'on pouvait se

douter qu'il ne mourût pas de faim. Tout ce qu'il me dit à ce

sujet, et dont je n'avais pas la moindre idée, me fit une

impression qui ne s'effacera jamais. Ce fut là le germe de cette

haine inextinguible qui se développa depuis dans mon cur contre

les vexations qu'éprouve le malheureux peuple, et contre ses

oppresseurs. Cet homme, quoique aisé, n'osait manger le pain

qu'il avait gagné à la sueur de son front, et ne pouvait éviter

sa ruine qu'en montrant la même misère qui régnait autour de lui.

Je sortis de sa maison aussi indigné qu'attendri, et déplorant le

sort de ces belles contrées, à qui la nature n'a prodigué ses

dons que pour en faire la proie des barbares publicains.

Voilà le seul souvenir bien distinct qui me reste de ce qui

m'est arrivé durant ce voyage. Je me rappelle seulement encore

qu'en approchant de Lyon je fus tenté de prolonger ma route pour

aller voir les bords du Lignon; car, parmi les romans que j'avais

lus avec mon père, l'Astrée n'avait pas été oubliée, et c'était

celui qui me revenait au cur le plus fréquemment. Je demandai

la route du Forez; et tout en causant avec une hôtesse, elle

m'apprit que c'était un bon pays de ressource pour les ouvriers,

qu'il y avait beaucoup de forges, et qu'on y travaillait fort

bien en fer. Cet éloge calma tout à coup ma curiosité romanesque,

et je ne jugeai pas à propos d'aller chercher des Dianes et des

Sylvandres chez un peuple de forgerons. La bonne femme qui

m'encourageait de la sorte m'avait sûrement pris pour un garçon

serrurier.

Je n'allais pas tout à fait à Lyon sans vues. En arrivant,

j'allai voir aux Chasottes mademoiselle du Châtelet, amie de

madame de Warens, et pour laquelle elle m'avait donné une lettre

quand je vins avec M. le Maître: ainsi c'était une connaissance

déjà faite. Mademoiselle du Châtelet m'apprit qu'en effet son

amie avait passé à Lyon, mais qu'elle ignorait si elle avait

poussé sa route jusqu'en Piémont, et qu'elle était incertaine

elle-même en partant si elle ne s'arrêterait pas en Savoie; que

si je voulais elle écrirait pour en avoir des nouvelles, et que

le meilleur parti que j'eusse à prendre était de les attendre à

Lyon. J'acceptai l'offre; mais je n'osai dire à mademoiselle du

Châtelet que j'étais pressé de la réponse, et que ma petite

bourse épuisée ne me laissait pas en état de l'attendre

longtemps. Ce qui me retint n'était pas qu'elle m'eût mal reçu;

au contraire, elle m'avait fait beaucoup de caresses, et me

traitait sur un pied d'égalité qui m'ôtait le courage de lui

laisser voir mon état, et de descendre du rôle de bonne compagnie

à celui d'un malheureux mendiant.

Il me semble de voir assez clairement la suite de tout ce

que j'ai marqué dans ce livre. Cependant je crois me rappeler,

dans le même intervalle, un autre voyage de Lyon, dont je ne puis

marquer la place, et où je me trouvai déjà fort à l'étroit. Une

petite anecdote assez difficile à dire ne me permettra jamais de

l'oublier. J'étais un soir assis en Bellecour après un très mince

souper, rêvant aux moyens de me tirer d'affaire, quand un homme

en bonnet vint s'asseoir à côté de moi. Cet homme avait l'air

d'un de ces ouvriers en soie qu'on appelle, à Lyon, des

taffetatiers. Il m'adresse la parole; je lui réponds. A peine

avions-nous causé un quart d'heure, que, toujours avec le même

sang-froid et sans changer de ton, il me propose de nous amuser

de compagnie. J'attendais qu'il m'expliquât quel était cet

amusement, mais sans rien ajouter, il se mit en devoir de m'en

donner l'exemple. Nous nous touchions presque, et la nuit n'était

pas assez obscure pour m'empêcher de voir à quel exercice il se

préparait. Il n'en voulait point à ma personne; du moins rien

n'annonçait cette intention, et le lieu ne l'eût pas favorisée:

il ne voulait exactement, comme il me l'avait dit, que s'amuser

et que je m'amusasse, chacun pour son compte; et cela lui

paraissait si simple, qu'il n'avait pas même supposé qu'il ne me

le parût pas comme à lui. Je fus si effrayé de cette impudence,

que, sans lui répondre, je me levai précipitamment et me mis à

fuir à toutes jambes, croyant avoir ce misérable à mes trousses.

J'étais si troublé, qu'au lieu de gagner mon logis par la rue

Saint-Dominique, je courus du côté du quai, et ne m'arrêtai qu'au

delà du pont de bois, aussi tremblant que si je venais de

commettre un crime. J'étais sujet au même vice: ce souvenir m'en

guérit pour longtemps.

A ce voyage-ci j'eus une aventure à peu près du même genre,

mais qui me mit en plus grand danger. Sentant mes espèces tirer à

leur fin, j'en ménageais le chétif reste. Je prenais moins

souvent des repas à mon auberge, et bientôt je n'en pris plus du

tout, pouvant pour cinq ou six sous, à la taverne, me rassasier

tout aussi bien que je faisais là pour mes vingt-cinq. N'y

mangeant plus, je ne savais comment y aller coucher, non que j'y

dusse grand'chose, mais j'avais honte d'occuper une chambre sans

rien faire gagner à mon hôtesse. La saison était belle. Un soir

qu'il faisait fort chaud, je me déterminai à passer la nuit dans

la place; et déjà je m'étais établi sur un banc, quand un abbé

qui passait, me voyant ainsi couché, s'approcha, et me demanda si

je n'avais point de gîte. Je lui avouai mon cas, il en parut

touché. Il s'assit à côté de moi, et nous causâmes. Il parlait

agréablement: tout ce qu'il me dit me donna de lui la meilleure

opinion du monde. Quand il me vit bien disposé, il me dit qu'il

n'était pas logé fort au large; qu'il n'avait qu'une seule

chambre, mais qu'assurément il ne me laisserait pas coucher ainsi

dans la place; qu'il était tard pour me trouver un gîte, et qu'il

m'offrait, pour cette nuit, la moitié de son lit. J'accepte

l'offre, espérant déjà me faire un ami qui pourrait m'être utile.

Nous allons. Il bat le fusil. Sa chambre me parut propre dans sa

petitesse: il m'en fit les honneurs fort poliment. Il tira d'une

armoire un pot de verre où étaient des cerises à l'eau-de-vie;

nous en mangeâmes chacun deux, et nous fûmes nous coucher.

Cet homme avait les mêmes goûts que mon Juif de l'hospice,

mais il ne les manifestait pas si brutalement. Soit que, sachant

que je pouvais être entendu, il craignît de me forcer à me

défendre, soit qu'en effet il fût moins confirmé dans ses

projets, il n'osa m'en proposer ouvertement l'exécution, et

cherchait à m'émouvoir sans m'inquiéter. Plus instruit que la

première fois, je compris bientôt son dessein, et j'en frémis. Ne

sachant ni dans quelle maison ni entre les mains de qui j'étais,

je craignis, en faisant du bruit, de le payer de ma vie. Je

feignis d'ignorer ce qu'il me voulait; mais, paraissant très

importuné de ses caresses et très décidé à n'en pas endurer le

progrès, je fis si bien qu'il fut obligé de se contenir. Alors je

lui parlai avec toute la douceur et toute la fermeté dont j'étais

capable; et, sans paraître rien soupçonner, je m'excusai de

l'inquiétude que je lui avais montrée sur mon ancienne aventure,

que j'affectai de lui conter en termes si pleins de dégoût et

d'horreur, que je lui fis, je crois, mal au cur à lui-même, et

qu'il renonça tout à fait à son sale dessein. Nous passâmes

tranquillement le reste de la nuit: il me dit même beaucoup de

choses très bonnes, très sensées; et ce n'était assurément pas un

homme sans mérite, quoique ce fût un grand vilain.

Le matin, monsieur l'abbé, qui ne voulait pas avoir l'air

mécontent, parla de déjeuner, et pria une des filles de son

hôtesse, qui était jolie, d'en faire apporter. Elle lui dit

qu'elle n'avait pas le temps. Il s'adressa à sa sur qui ne

daigna pas lui répondre. Nous attendions toujours; point de

déjeuner. Enfin nous passâmes dans la chambre de ces demoiselles.

Elles reçurent monsieur l'abbé d'un air très peu caressant. J'eus

encore moins à me louer de leur accueil. L'aînée, en se

retournant, m'appuya son talon pointu sur le bout du pied, où un

cor fort douloureux m'avait forcé de couper mon soulier; l'autre

vint ôter brusquement de derrière moi une chaise sur laquelle

j'étais prêt à m'asseoir; leur mère, en jetant de l'eau par la

fenêtre, m'en aspergea le visage; en quelque place que je me

misse, on m'en faisait ôter pour y chercher quelque chose; je

n'avais été de ma vie à pareille fête. Je voyais dans leurs

regards insultants et moqueurs une fureur cachée à laquelle

j'avais la stupidité de ne rien comprendre. Ébahi, stupéfait,

prêt à les croire toutes possédées, je commençais tout de bon à

m'effrayer, quand l'abbé, qui ne faisait semblant de voir ni

d'entendre, jugeant bien qu'il n'y avait point de déjeuner à

espérer, prit le parti de sortir, et je me hâtai de le suivre,

fort content d'échapper à ces trois furies. En marchant, il me

proposa d'aller déjeuner au café. Quoique j'eusse grand faim, je

n'acceptai point cette offre, sur laquelle il n'insista pas

beaucoup non plus, et nous nous séparâmes au trois ou quatrième

coin de rue; moi, charmé de perdre de vue tout ce qui appartenait

à cette maudite maison; et lui, fort aise, à ce que je crois, de

m'en avoir assez éloigné pour qu'elle ne me fût pas aisée à

reconnaître. Comme à Paris, ni dans aucune autre ville, jamais

rien ne m'est arrivé de semblable à ces deux aventures, il m'en

est resté une impression peu avantageuse au peuple de Lyon, et

j'ai toujours regardé cette ville comme celle de l'Europe où

règne la plus affreuse corruption.

Le souvenir des extrémités où j'y fus réduit ne contribue

pas non plus à m'en rappeler agréablement la mémoire. Si j'avais

été fait comme un autre, que j'eusse eu le talent d'emprunter et

de m'endetter dans mon cabaret, je me serais aisément tiré

d'affaire: mais c'est à quoi mon inaptitude égalait ma

répugnance; et, pour imaginer à quel point vont l'une et l'autre,

il suffit de savoir qu'après avoir passé presque toute ma vie

dans le mal-être, et souvent prêt à manquer de pain, il ne m'est

jamais arrivé une seule fois de me faire demander de l'argent par

un créancier sans lui en donner à l'instant même. Je n'ai jamais

su faire des dettes criardes, et j'ai toujours mieux aimé

souffrir que devoir.

C'était souffrir assurément que d'être réduit à passer la

nuit dans la rue, et c'est ce qui m'est arrivé plusieurs fois à

Lyon. J'aimais mieux employer quelques sous qui me restaient à

payer mon pain que mon gîte, parce qu'après tout je risquais

moins de mourir de sommeil que de faim. Ce qu'il y a d'étonnant,

c'est que, dans ce cruel état, je n'étais ni inquiet ni triste.

Je n'avais pas le moindre souci sur l'avenir, et j'attendais les

réponses que devait recevoir mademoiselle du Châtelet, couchant à

la belle étoile, et dormant étendu par terre ou sur un banc,

aussi tranquillement que sur un lit de roses. Je me souviens même

d'avoir passé une nuit délicieuse hors de la ville, dans un

chemin qui côtoyait le Rhône ou la Saône, car je ne me rappelle

pas lequel des deux. Des jardins élevés en terrasse bordaient le

chemin du côté opposé. Il avait fait très chaud ce jour-là; la

soirée était charmante; la rosée humectait l'herbe flétrie; point

de vent, une nuit tranquille; l'air était frais sans être froid;

le soleil, après son coucher, avait laissé dans le ciel des

vapeurs rouges dont la réflexion rendait l'eau couleur de rose;

les arbres des terrasses étaient chargés de rossignols qui se

répondaient de l'un à l'autre. Je me promenais dans une sorte

d'extase, livrant mes sens et mon cur à la jouissance de tout

cela, et soupirant seulement un peu du regret d'en jouir seul.

Absorbé dans ma douce rêverie, je prolongeai fort avant dans la

nuit ma promenade, sans m'apercevoir que j'étais las. Je m'en

aperçus enfin. Je me couchai voluptueusement sur la tablette

d'une espèce de niche ou de fausse porte enfoncée dans un mur de

terrasse; le ciel de mon lit était formé par les têtes des

arbres; un rossignol était précisément au-dessus de moi: je

m'endormis à son chant; mon sommeil fut doux, mon réveil le fut

davantage. Il était grand jour: mes yeux, en s'ouvrant, virent

l'eau, la verdure, un paysage admirable. Je me levai, me secouai:

la faim me prit; je m'acheminai gaiement vers la ville, résolu de

mettre à un bon déjeuner deux pièces de six blancs qui me

restaient encore. J'étais de si bonne humeur, que j'allais

chantant tout le long du chemin; et je me souviens même que je

chantais une cantate de Batistin, intitulée les Bains de Thoméry,

que je savais par cur. Que béni soit le bon Batistin et sa

bonne cantate, qui m'a valu un meilleur déjeuner que celui sur

lequel je comptais, et un dîner bien meilleur encore, sur lequel

je n'avais point compté du tout! Dans mon meilleur train d'aller

et de chanter, j'entends quelqu'un derrière moi: je me retourne;

je vois un Antonin qui me suivait, et qui paraissait m'écouter

avec plaisir. Il m'accoste, me salue, me demande si je sais la

musique. Je réponds Un peu, pour faire entendre beaucoup. Il

continue à me questionner: je lui conte une partie de mon

histoire. Il me demande si je n'ai jamais copié de la musique.

Souvent, lui dis-je. Et cela était vrai, ma meilleure manière de

l'apprendre était d'en copier. Eh bien! me dit-il, venez avec

moi; je pourrai vous occuper quelques jours, durant lesquels rien

ne vous manquera, pourvu que vous consentiez à ne pas sortir de

la chambre. J'acquiesçai très volontiers, et je le suivis.

Cet Antonin s'appelait M. Rolichon; il aimait la musique, il

la savait, et chantait dans de petits concerts qu'il faisait avec

ses amis. Il n'y avait rien là que d'innocent et d'honnête; mais

ce goût dégénérait apparemment en fureur, dont il était obligé de

cacher une partie. Il me conduisit dans une petite chambre que

j'occupai, et où je trouvai beaucoup de musique qu'il avait

copiée. Il m'en donna d'autre à copier, particulièrement la

cantate que j'avais chantée, et qu'il devait chanter lui-même

dans quelques jours. J'en demeurai là trois ou quatre à copier

tout le temps où je ne mangeais pas, car de ma vie je ne fus si

affamé ni mieux nourri. Il apportait mes repas lui-même de leur

cuisine; et il fallait qu'elle fût bonne, si leur ordinaire

valait le mien. De mes jours, je n'eus tant de plaisir à manger;

et il faut avouer aussi que ces lippées me venaient fort à

propos, car j'étais sec comme du bois. Je travaillais presque

d'aussi bon cur que je mangeais, et ce n'est pas peu dire. Il

est vrai que je n'étais pas aussi correct que diligent. Quelques

jours après, M. Rolichon, que je rencontrai dans la rue, m'apprit

que mes parties avaient rendu la musique inexécutable, tant elles

s'étaient trouvées pleines d'omissions, de duplications et de

transpositions. Il faut avouer que j'ai choisi là dans la suite

le métier du monde auquel j'étais le moins propre: non que ma

note ne fût belle et que je ne copiasse fort nettement; mais

l'ennui d'un long travail me donne des distractions si grandes,

que je passe plus de temps à gratter qu'à noter, et que si je

n'apporte la plus grande attention à collationner mes parties,

elles font toujours manquer l'exécution. Je fis donc très mal, en

voulant bien faire, et, pour aller vite, j'allais tout de

travers. Cela n'empêcha pas M. Rolichon de me bien traiter

jusqu'à la fin, et de me donner encore en sortant un petit écu

que je ne méritais guère, et qui me remit tout à fait en pied;

car peu de jours après je reçus des nouvelles de maman, qui était

à Chambéri, et de l'argent pour l'aller joindre, ce que je fis

avec transport. Depuis lors, mes finances ont souvent été fort

courtes, mais jamais assez pour être obligé de jeûner. Je marque

cette époque avec un cur sensible aux soins de la Providence.

C'est la dernière fois de ma vie que j'ai senti la misère et la

faim.

Je restai à Lyon sept ou huit jours encore pour attendre les

commissions dont maman avait chargé mademoiselle du Châtelet, que

je vis durant ce temps-là plus assidûment qu'auparavant, ayant le

plaisir de parler avec elle de son amie, et n'étant plus distrait

par ces cruels retours sur ma situation qui me forçaient de la

cacher. Mademoiselle du Châtelet n'était ni jeune ni jolie, mais

elle ne manquait pas de grâce; elle était liante et familière, et

son esprit donnait du prix à cette familiarité. Elle avait ce

goût de morale observatrice qui porte à étudier les hommes; et

c'est d'elle, en première origine, que ce même goût m'est venu.

Elle aimait les romans de Le Sage, et particulièrement Gil Blas:

elle m'en parla, me le prêta; je le lus avec plaisir; mais je

n'étais pas mûr encore pour ces sortes de lectures: il me fallait

des romans à grands sentiments. Je passais ainsi mon temps à la

grille de mademoiselle du Châtelet avec autant de plaisir que de

profit; et il est certain que les entretiens intéressants et

sensés d'une femme de mérite sont plus propres à former un jeune

homme que toute la pédantesque philosophie des livres. Je fis

connaissance aux Chasottes avec d'autres pensionnaires et de

leurs amies, entre autres avec une jeune personne de quatorze

ans, appelée mademoiselle Serre, à laquelle je ne fis pas alors

une grande attention, mais dont je me passionnai huit ou neuf ans

après, et avec raison, car c'était une charmante fille.

Occupé de l'attente de revoir bientôt ma bonne maman, je fis

un peu de trêve à mes chimères, et le bonheur réel qui

m'attendait me dispensa d'en chercher dans mes visions. Non

seulement je la retrouvais, mais je retrouvais près d'elle et par

elle un état agréable; car elle marquait m'avoir trouvé une

occupation qu'elle espérait qui me conviendrait, et qui ne

m'éloignerait pas d'elle. Je m'épuisais en conjectures pour

deviner quelle pouvait être cette occupation, et il aurait fallu

deviner en effet pour rencontrer juste. J'avais suffisamment

d'argent pour faire commodément la route. Mademoiselle du

Châtelet voulait que je prisse un cheval: je n'y pus consentir,

et j'eus raison; j'aurais perdu le plaisir du dernier voyage

pédestre que j'ai fait en ma vie; car je ne peux donner ce nom

aux excursions que je faisais souvent à mon voisinage tandis que

je demeurais à Motiers.

C'est une chose bien singulière que mon imagination ne se

monte jamais plus agréablement que quand mon état est le moins

agréable, et qu'au contraire elle est moins riante lorsque tout

rit autour de moi. Ma mauvaise tête ne peut s'assujettir aux

choses. Elle ne saurait embellir, elle veut créer. Les objets

réels s'y peignent tout au plus tels qu'ils sont; elle ne sait

parer que les objets imaginaires. Si je veux peindre le

printemps, il faut que je sois en hiver; si je veux décrire un

beau paysage, il faut que je sois dans des murs; et j'ai dit cent

fois que si jamais j'étais mis à la Bastille, j'y ferais le

tableau de la liberté. Je ne voyais en partant de Lyon qu'un

avenir agréable: j'étais aussi content, et j'avais tout lieu de

l'être, que je l'étais peu quand je partis de Paris. Cependant je

n'eus point, durant ce voyage, ces rêveries délicieuses qui

m'avaient suivi dans l'autre. J'avais le cur serein, mais

c'était tout. Je me rapprochais avec attendrissement de

l'excellente amie que j'allais revoir. Je goûtais d'avance, mais

sans ivresse, le plaisir de vivre auprès d'elle: je m'y étais

toujours attendu; c'était comme s'il ne m'était rien arrivé de

nouveau. Je m'inquiétais de ce que j'allais faire, comme si cela

eût été fort inquiétant. Mes idées étaient paisibles et douces,

non célestes et ravissantes. Tous les objets que je passais

frappaient ma vue; je donnais de l'attention aux paysages; je

remarquais les arbres, les maisons, les ruisseaux; je délibérais

aux croisées des chemins; j'avais peur de me perdre, et je ne me

perdais point. En un mot, je n'étais plus dans l'empyrée, j'étais

tantôt où j'étais, tantôt où j'allais, jamais plus loin.

Je suis en racontant mes voyages comme j'étais en les

faisant: je ne saurais arriver. Le cur me battait de joie en

approchant de ma chère maman, et je n'en allais pas plus vite.

J'aime à marcher à mon aise, et m'arrêter quand il me plaît. La

vie ambulante est celle qu'il me faut. Faire route à pied par un

beau temps, dans un beau pays, sans être pressé, et avoir pour

terme de ma course un objet agréable, voilà de toutes les

manières de vivre celle qui est le plus de mon goût. Au reste, on

sait déjà ce que j'entends par un beau pays. Jamais pays de

plaine, quelque beau qu'il fût, ne parut tel à mes yeux. Il me

faut des torrents, des rochers, des sapins, des bois noirs, des

montagnes, des chemins raboteux à monter et à descendre, des

précipices à mes côtés, qui me fassent bien peur. J'eus ce

plaisir, et je le goûtai dans tout son charme, en approchant de

Chambéri. Non loin d'une montagne coupée qu'on appelle le Pas de

l'Échelle, au-dessous du grand chemin taillé dans le roc, à

l'endroit appelé Chailles, court et bouillonne dans des gouffres

affreux une petite rivière qui paraît avoir mis à les creuser des

milliers de siècles. On a bordé le chemin d'un parapet, pour

prévenir les malheurs: cela faisait que je pouvais contempler au

fond, et gagner des vertiges tout à mon aise; car ce qu'il y a de

plaisant dans mon goût pour les lieux escarpés est qu'ils me font

tourner la tête; et j'aime beaucoup ce tournoiement, pourvu que

je sois en sûreté. Bien appuyé sur le parapet, j'avançais le nez,

et je restais là des heures entières, entrevoyant de temps en

temps cette écume et cette eau bleue dont j'entendais le

mugissement à travers les cris des corbeaux et des oiseaux de

proie qui volaient de roche en roche, et de broussaille en

broussaille, à cent toises au-dessous de moi. Dans les endroits

où la pente était assez unie et la broussaille assez claire pour

laisser passer des cailloux, j'en allais chercher au loin d'aussi

gros que je les pouvais porter, je les rassemblais sur le parapet

en pile; puis, les lançant l'un après l'autre, je me délectais à

les voir rouler, bondir et voler en mille éclats, avant que

d'atteindre le fond du précipice.

Plus près de Chambéri, j'eus un spectacle semblable en sens

contraire. Le chemin passe au pied de la plus belle cascade que

je vis de mes jours. La montagne est tellement escarpée que l'eau

se détache net et tombe en arcade assez loin pour qu'on puisse

passer entre la cascade et la roche, quelquefois sans être

mouillé; mais si l'on ne prend bien ses mesures, on y est

aisément trompé, comme je le fus; car, à cause de l'extrême

hauteur, l'eau se divise et tombe en poussière; et lorsqu'on

approche un peu trop de ce nuage, sans s'apercevoir d'abord qu'on

se mouille, à l'instant on est tout trempé.

J'arrive enfin; je la revois. Elle n'était pas seule.

Monsieur l'intendant général était chez elle au moment que

j'entrai. Sans me parler elle me prend la main et me présente à

lui avec cette grâce qui lui ouvrait tous les curs: Le voilà,

monsieur, ce pauvre jeune homme; daignez le protéger aussi

longtemps qu'il le méritera, je ne suis plus en peine de lui pour

le reste de sa vie. Puis m'adressant la parole: Mon enfant, me

dit-elle, vous appartenez au roi; remerciez monsieur l'intendant,

qui vous donne du pain. J'ouvrais de grands yeux sans rien dire,

sans savoir trop qu'imaginer: il s'en fallut peu que l'ambition

naissante ne me tournât la tête, et que je ne fisse déjà le petit

intendant. Ma fortune se trouva moins brillante que sur ce début

je ne l'avais imaginée; mais quant à présent c'était assez pour

vivre, et pour moi c'était beaucoup. Voici de quoi il s'agissait.

Le roi Victor-Amédée, jugeant, par le sort des guerres

précédentes et par la position de l'ancien patrimoine de ses

pères, qu'il lui échapperait quelque jour, ne cherchait qu'à

l'épuiser. Il y avait peu d'années qu'ayant résolu d'en mettre la

noblesse à la taille, il avait ordonné un cadastre général de

tout le pays, afin que, rendant l'imposition réelle, on pût la

répartir avec plus d'équité. Ce travail, commencé sous le père,

fut achevé sous le fils. Deux ou trois cents hommes, tant

arpenteurs qu'on appelait géomètres, qu'écrivains qu'on appelait

secrétaires, furent employés à cet ouvrage, et c'était parmi ces

derniers que maman m'avait fait inscrire. Le poste, sans être

fort lucratif, donnait de quoi vivre au large dans ce pays-là. Le

mal était que cet emploi n'était qu'à temps, mais il mettait en

état de chercher et d'attendre, et c'était par prévoyance qu'elle

tâchait de m'obtenir de l'intendant une protection particulière,

pour pouvoir passer à quelque emploi plus solide quand le temps

de celui-là serait fini.

J'entrai en fonction peu de jours après mon arrivée. Il n'y

avait à ce travail rien de difficile, et je fus bientôt au fait.

C'est ainsi qu'après quatre ou cinq ans de courses, de folies et

de souffrances depuis ma sortie de Genève, je commençai pour la

première fois de gagner mon pain avec honneur.

Ces longs détails de ma première jeunesse auront paru bien

puérils et j'en suis fâché: quoique né homme à certains égards,

j'ai été longtemps enfant, et je le suis encore à beaucoup

d'autres. Je n'ai pas promis d'offrir au public un grand

personnage: j'ai promis de me peindre tel que je suis; et pour me

connaître dans mon âge avancé, il faut m'avoir bien connu dans ma

jeunesse. Comme en général les objets font moins d'impression sur

moi que leurs souvenirs, et que toutes mes idées sont en images,

les premiers traits qui se sont gravés dans ma tête y sont

demeurés, et ceux qui s'y sont empreints dans la suite se sont

plutôt combinés avec eux qu'ils ne les ont effacés. Il y a une

certaine succession d'affections et d'idées qui modifient celles

qui les suivent, et qu'il faut connaître pour en bien juger. Je

m'applique à bien développer partout les premières causes, pour

faire sentir l'enchaînement des effets. Je voudrais pouvoir en

quelque façon rendre mon âme transparente aux yeux du lecteur; et

pour cela je cherche à la lui montrer sous tous les points de

vue, à l'éclairer par tous les jours, à faire en sorte qu'il ne

s'y passe pas un mouvement qu'il n'aperçoive, afin qu'il puisse

juger par lui-même du principe qui les produit.

Si je me chargeais du résultat et que je lui disse: tel est

mon caractère, il pourrait croire, sinon que je le trompe, au

moins que je me trompe. Mais en lui détaillant avec simplicité

tout ce qui m'est arrivé, tout ce que j'ai pensé, tout ce que

j'ai senti, je ne puis l'induire en erreur, à moins que je ne le

veuille; encore, même en le voulant, n'y parviendrais-je pas

aisément de cette façon. C'est à lui d'assembler ces éléments, et

de déterminer l'être qu'ils composent: le résultat doit être son

ouvrage; et s'il se trompe alors, toute l'erreur sera de son

fait. Or il ne suffit pas pour cette fin que mes récits soient

fidèles, il faut aussi qu'ils soient exacts. Ce n'est pas à moi

de juger de l'importance des faits; je les dois tous dire, et lui

laisser le soin de choisir. C'est à quoi je me suis appliqué

jusqu'ici de tout mon courage, et je ne me relâcherai pas dans la

suite. Mais les souvenirs de l'âge moyen sont toujours moins vifs

que ceux de la première jeunesse. J'ai commencé par tirer de

ceux-ci le meilleur parti qu'il m'était possible. Si les autres

me reviennent avec la même force, des lecteurs impatients

s'ennuieront peut-être, mais moi je ne serai pas mécontent de mon

travail. Je n'ai qu'une chose à craindre dans cette entreprise:

ce n'est pas de trop dire ou de dire des mensonges, mais c'est de

ne pas tout dire et de taire des vérités.

 

LIVRE CINQUIÈME

 

1732-1736

 

Ce fut, ce me semble, en 1732 que j'arrivai à Chambéri,

comme je viens de le dire, et que je commençai d'être employé au

cadastre pour le service du roi. J'avais vingt ans passés, près

de vingt et un. J'étais assez formé pour mon âge du côté de

l'esprit; mais le jugement ne l'était guère, et j'avais grand

besoin des mains dans lesquelles je tombai pour apprendre à me

conduire. Car quelques années d'expérience n'avaient pu me guérir

encore radicalement de mes visions romanesques; et, malgré tous

les maux que j'avais soufferts, je connaissais aussi peu le monde

et les hommes que si je n'avais pas acheté ces instructions.

Je logeai chez moi, c'est-à-dire chez maman; mais je ne

retrouvai pas ma chambre d'Annecy. Plus de jardin, plus de

ruisseau, plus de paysage. La maison qu'elle occupait était

sombre et triste, et ma chambre était la plus sombre et la plus

triste de la maison. Un mur pour vue, un cul-de-sac pour rue, peu

d'air, peu de jour, peu d'espace, des grillons, des rats, des

planches pourries; tout cela ne faisait pas une plaisante

habitation. Mais j'étais chez elle, auprès d'elle; sans cesse à

mon bureau ou dans sa chambre, je m'apercevais peu de la laideur

de la mienne; je n'avais pas le temps d'y rêver. Il paraîtra

bizarre qu'elle se fût fixée à Chambéri tout exprès pour habiter

cette vilaine maison: cela même fut un trait d'habileté de sa

part que je ne dois pas taire. Elle allait à Turin avec

répugnance, sentant bien qu'après des révolutions toutes récentes

et dans l'agitation où l'on était encore à la cour, ce n'était

pas le moment de s'y présenter. Cependant ses affaires

demandaient qu'elle s'y montrât: elle craignait d'être oubliée ou

desservie; elle savait surtout que le comte de Saint-Laurent,

intendant général des finances, ne la favorisait pas. Il avait à

Chambéri une maison vieille, mal bâtie, et dans une si vilaine

position qu'elle restait toujours vide; elle la loua et s'y

établit. Cela lui réussit mieux qu'un voyage; sa pension ne fut

point supprimée, et depuis lors le comte de Saint-Laurent fut

toujours de ses amis.

J'y trouvai son ménage à peu près monté comme auparavant, et

le fidèle Claude Anet toujours avec elle. C'était, comme je crois

l'avoir dit, un paysan de Moutru, qui, dans son enfance,

herborisait dans le Jura pour faire du thé de Suisse, et qu'elle

avait pris à son service à cause de ses drogues, trouvant commode

d'avoir un herboriste dans son laquais. Il se passionna si bien

pour l'étude des plantes, et elle favorisa si bien son goût,

qu'il devint un vrai botaniste, et que, s'il ne fût mort jeune,

il se serait fait un nom dans cette science, comme il en méritait

un parmi les honnêtes gens. Comme il était sérieux, même grave,

et que j'étais plus jeune que lui, il devint pour moi une espèce

de gouverneur, qui me sauva beaucoup de folies; car il m'en

imposait, et je n'osais m'oublier devant lui. Il en imposait même

à sa maîtresse, qui connaissait son grand sens, sa droiture, son

inviolable attachement pour elle, et qui le lui rendait bien.

Claude Anet était sans contredit un homme rare, et le seul même

de son espèce que j'aie jamais vu. Lent, posé, réfléchi,

circonspect dans sa conduite, froid dans ses manières, laconique

et sentencieux dans ses propos, il était, dans ses passions,

d'une impétuosité qu'il ne laissait jamais paraître, mais qui le

dévorait en dedans, et qui ne lui a fait faire en sa vie qu'une

sottise, mais terrible, c'est de s'être empoisonné. Cette scène

tragique se passa peu après mon arrivée: et il la fallait pour

m'apprendre l'intimité de ce garçon avec sa maîtresse; car si

elle ne me l'eût dite elle-même, jamais je ne m'en serais douté.

Assurément si l'attachement, le zèle et la fidélité peuvent

mériter une pareille récompense, elle lui était bien due; et ce

qui prouve qu'il en était digne, il n'en abusa jamais. Ils

avaient rarement des querelles, et elles finissaient toujours

bien. Il en vint pourtant une qui finit mal: sa maîtresse lui dit

dans la colère un mot outrageant qu'il ne put digérer. Il ne

consulta que son désespoir, et trouvant sous sa main une fiole de

laudanum, il l'avala, puis fut se coucher tranquillement,

comptant ne se réveiller jamais. Heureusement madame de Warens,

inquiète, agitée elle-même, errant dans sa maison, trouva la

fiole vide, et devina le reste. En volant à son secours, elle

poussa des cris qui m'attirèrent. Elle m'avoua tout, implora mon

assistance, et parvint avec beaucoup de peine à lui faire vomir

l'opium. Témoin de cette scène, j'admirai ma bêtise de n'avoir

jamais eu le moindre soupçon des liaisons qu'elle m'apprenait.

Mais Claude Anet était si discret, que de plus clairvoyants que

moi auraient pu s'y méprendre. Le raccommodement fut tel que j'en

fus vivement touché moi-même; et depuis ce temps, ajoutant pour

lui le respect à l'estime, je devins en quelque façon son élève,

et ne m'en trouvai pas plus mal.

Je n'appris pourtant pas sans peine que quelqu'un pouvait

vivre avec elle dans une plus grande intimité que moi. Je n'avais

pas songé même à désirer pour moi cette place; mais il m'était

dur de la voir remplir par un autre, cela était fort naturel.

Cependant, au lieu de prendre en aversion celui qui me l'avait

soufflée, je sentis réellement s'étendre à lui l'attachement que

j'avais pour elle. Je désirais sur toute chose qu'elle fût

heureuse; et, puisqu'elle avait besoin de lui pour l'être,

j'étais content qu'il fût heureux aussi. De son côté, il entrait

parfaitement dans les vues de sa maîtresse, et prit en sincère

amitié l'ami qu'elle s'était choisi. Sans affecter avec moi

l'autorité que son poste le mettait en droit de prendre, il prit

naturellement celle que son jugement lui donnait sur le mien. Je

n'osais rien faire qu'il parût désapprouver, et il ne

désapprouvait que ce qui était mal. Nous vivions ainsi dans une

union qui nous rendait tous heureux, et que la mort seule a pu

détruire. Une des preuves de l'excellence du caractère de cette

aimable femme est que tous ceux qui l'aimaient s'aimaient entre

eux. La jalousie, la rivalité même cédait au sentiment dominant

qu'elle inspirait, et je n'ai vu jamais aucun de ceux qui

l'entouraient se vouloir du mal l'un à l'autre. Que ceux qui me

lisent suspendent un moment leur lecture à cet éloge; et s'ils

trouvent en y pensant quelque autre femme dont ils puissent en

dire autant, qu'ils s'attachent à elle pour le repos de leur vie

(fût-elle au reste la dernière des catins).

Ici commence, depuis mon arrivée à Chambéri jusqu'à mon

départ pour Paris, en 1741, un intervalle de huit ou neuf ans,

durant lequel j'aurai peu d'événements à dire, parce que ma vie a

été aussi simple que douce; et cette uniformité était précisément

ce dont j'avais le plus grand besoin pour achever de former mon

caractère, que des troubles continuels empêchaient de se fixer.

C'est durant ce précieux intervalle que mon éducation mêlée et

sans suite, ayant pris de la consistance, m'a fait ce que je n'ai

plus cessé d'être à travers les orages qui m'attendaient. Ce

progrès fut insensible et lent, chargé de peu d'événements

mémorables; mais il mérite cependant d'être suivi et développé.

Au commencement je n'étais guère occupé que de mon travail;

la gêne du bureau ne me laissait pas songer à autre chose. Le peu

de temps que j'avais de libre se passait auprès de la bonne

maman; et n'ayant pas même celui de lire, la fantaisie ne m'en

prenait pas. Mais quand ma besogne, devenue une espèce de

routine, occupa moins mon esprit, il reprit ses inquiétudes, la

lecture me redevint nécessaire; et, comme si ce goût se fût

toujours irrité par la difficulté de m'y livrer, il serait

redevenu passion comme chez mon maître, si d'autres goûts venus à

la traverse n'eussent fait diversion à celui-là.

Quoiqu'il ne fallût pas à nos opérations une arithmétique

bien transcendante, il en fallait assez pour m'embarrasser

quelquefois. Pour vaincre cette difficulté, j'achetai des livres

d'arithmétique; et je l'appris bien, car je l'appris seul.

L'arithmétique pratique s'étend plus loin qu'on ne pense quand on

y veut mettre l'exacte précision. Il y a des opérations d'une

longueur extrême, au milieu desquelles j'ai vu quelquefois de

bons géomètres s'égarer. La réflexion jointe à l'usage donne des

idées nettes; et alors on trouve des méthodes abrégées, dont

l'invention frappe l'amour-propre, dont la justesse satisfait

l'esprit, et qui font faire avec plaisir un travail ingrat par

lui-même. Je m'y enfonçai si bien qu'il n'y avait point de

question soluble par les seuls chiffres qui m'embarrassât: et

maintenant que tout ce que j'ai su s'efface journellement de ma

mémoire, cet acquis y demeure encore en partie, au bout de trente

ans d'interruption. Il y a quelques jours que dans un voyage que

j'ai fait à Davenport, chez mon hôte, assistant à la leçon

d'arithmétique de ses enfants, j'ai fait sans faute, avec un

plaisir incroyable, une opération des plus composées. Il me

semblait, en posant mes chiffres, que j'étais encore à Chambéri

dans mes heureux jours. C'était revenir de loin sur mes pas.

Le lavis des mappes de nos géomètres m'avait aussi rendu le

goût du dessin. J'achetai des couleurs, et je me mis à faire des

fleurs et des paysages. C'est dommage que je me sois trouvé peu

de talent pour cet art, l'inclination y était tout entière. Au

milieu de mes crayons et de mes pinceaux j'aurais passé des mois

entiers sans sortir. Cette occupation devenant pour moi trop

attachante, on était obligé de m'en arracher. Il en est ainsi de

tous les goûts auxquels je commence à me livrer; ils augmentent,

deviennent passion, et bientôt je ne vois plus rien au monde que

l'amusement dont je suis occupé. L'âge ne m'a pas guéri de ce

défaut, il ne l'a pas diminué même; et maintenant que j'écris

ceci, me voilà comme un vieux radoteur engoué d'une autre étude

inutile où je n'entends rien, et que ceux même qui s'y sont

livrés dans leur jeunesse sont forcés d'abandonner à l'âge où je

la veux commencer.

C'était alors qu'elle eût été à sa place. L'occasion était

belle, et j'eus quelque tentation d'en profiter. Le contentement

que je voyais dans les yeux d'Anet, revenant chargé de plantes

nouvelles, me mit deux ou trois fois sur le point d'aller

herboriser avec lui. Je suis presque assuré que si j'y avais été

une seule fois, cela m'aurait gagné; et je serais peut-être

aujourd'hui un grand botaniste; car je ne connais point d'étude

au monde qui s'associe mieux avec mes goûts naturels que celle

des plantes; et la vie que je mène depuis dix ans à la campagne

n'est guère qu'une herborisation continuelle, à la vérité sans

objet et sans progrès; mais n'ayant alors aucune idée de la

botanique, je l'avais prise en une sorte de mépris et même de

dégoût; je ne la regardais que comme une étude d'apothicaire.

Maman, qui l'aimait, n'en faisait pas elle-même un autre usage;

elle ne recherchait que les plantes usuelles, pour les appliquer

à ses drogues. Ainsi la botanique, la chimie et l'anatomie,

confondues dans mon esprit sous le nom de médecine, ne servaient

qu'à me fournir des sarcasmes plaisants toute la journée, et à

m'attirer des soufflets de temps en temps. D'ailleurs un goût

différent et trop contraire à celui-là croissait par degrés, et

bientôt absorba tous les autres. Je parle de la musique. Il faut

assurément que je sois né pour cet art, puisque j'ai commencé de

l'aimer dès mon enfance, et qu'il est le seul que j'aie aimé

constamment dans tous les temps. Ce qu'il y a d'étonnant est

qu'un art pour lequel j'étais né m'ait néanmoins tant coûté de

peine à apprendre, et avec des succès si lents, qu'après une

pratique de toute ma vie, jamais je n'ai pu parvenir à chanter

sûrement tout à livre ouvert. Ce qui me rendait surtout alors

cette étude agréable était que je la pouvais faire avec maman.

Ayant des goûts d'ailleurs fort différents, la musique était pour

nous un point de réunion dont j'aimais à faire usage. Elle ne s'y

refusait pas: j'étais alors à peu près aussi avancé qu'elle, en

deux ou trois fois nous déchiffrions un air. Quelquefois, la

voyant empressée autour d'un fourneau, je lui disais: Maman,

voici un duo charmant qui m'a bien l'air de faire sentir

l'empyreume à vos drogues. Ah! par ma foi, me disait-elle, si tu

me les fais brûler, je te les ferai manger. Tout en disputant, je

l'entraînais à son clavecin: on s'y oubliait; l'extrait de

genièvre ou d'absinthe était calciné: elle m'en barbouillait le

visage, et tout cela était délicieux.

On voit qu'avec peu de temps de reste j'avais beaucoup de

choses à quoi l'employer. Il me vint pourtant encore un amusement

de plus qui fit bien valoir tous les autres.

Nous occupions un cachot si étouffé, qu'on avait besoin

quelquefois d'aller prendre l'air sur la terre. Anet engagea

maman à louer, dans un faubourg, un jardin pour y mettre des

plantes. A ce jardin était jointe une guinguette assez jolie,

qu'on meubla suivant l'ordonnance: on y mit un lit. Nous allions

souvent y dîner, et j'y couchais quelquefois. Insensiblement je

m'engouai de cette petite retraite, j'y mis quelques livres,

beaucoup d'estampes; je passais une partie de mon temps à

l'orner, et à y préparer à maman quelque surprise agréable

lorsqu'elle s'y venait promener. Je la quittais pour venir

m'occuper d'elle, pour y penser avec plus de plaisir: autre

caprice que je n'excuse ni n'explique, mais que j'avoue parce que

la chose était ainsi. Je me souviens qu'une fois madame de

Luxembourg me parlait en raillant d'un homme qui quittait sa

maîtresse pour lui écrire. Je lui dis que j'aurais bien été cet

homme-là, et j'aurais pu ajouter que je l'avais été quelquefois.

Je n'ai pourtant jamais senti près de maman ce besoin de

m'éloigner d'elle pour l'aimer davantage; car tête à tête avec

elle j'étais aussi parfaitement à mon aise que si j'eusse été

seul; et cela ne m'est jamais arrivé près de personne autre, ni

homme ni femme, quelque attachement que j'aie eu pour eux. Mais

elle était si souvent entourée, et de gens qui me convenaient si

peu, que le dépit et l'ennui me chassaient dans mon asile, où je

l'avais comme je la voulais, sans crainte que les importuns

vinssent nous y suivre.

Tandis qu'ainsi partagé entre le travail, le plaisir et

l'instruction, je vivais dans le plus doux repos, l'Europe

n'était pas si tranquille que moi. La France et l'empereur

venaient de s'entre-déclarer la guerre: le roi de Sardaigne était

entré dans la querelle, et l'armée française filait en Piémont

pour entrer dans le Milanais. Il en passa une colonne par

Chambéri, et entre autres le régiment de Champagne, dont était

colonel M. le duc de la Trimouille, auquel je fus présenté, qui

me promit beaucoup de choses, et qui sûrement n'a jamais repensé

à moi. Notre petit jardin était précisément au haut du faubourg

par lequel entraient les troupes, de sorte que je me rassasiais

du plaisir d'aller les voir passer, et je me passionnais pour le

succès de cette guerre comme s'il m'eût beaucoup intéressé.

Jusque-là je ne m'étais pas encore avisé de songer aux affaires

publiques; et je me mis à lire les gazettes pour la première

fois, mais avec une telle partialité pour la France, que le cur

me battait de joie à ses moindres avantages, et que ses revers

m'affligeaient comme s'ils fussent tombés sur moi. Si cette folie

n'eût été que passagère, je ne daignerais pas en parler; mais

elle s'est tellement enracinée dans mon cur sans aucune raison,

que lorsque j'ai fait dans la suite, à Paris, l'antidespote et le

fier républicain, je sentais en dépit de moi-même une

prédilection secrète pour cette même nation que je trouvais

servile, et pour ce gouvernement que j'affectais de fronder. Ce

qu'il y avait de plaisant était qu'ayant honte d'un penchant si

contraire à mes maximes, je n'osais l'avouer à personne, et je

raillais les Français de leurs défaites, tandis que le cur m'en

saignait plus qu'à eux. Je suis sûrement le seul qui, vivant chez

une nation qui le traitait bien et qu'il adorait, se soit fait

chez elle un faux air de la dédaigner. Enfin ce penchant s'est

trouvé si désintéressé de ma part, si fort, si constant, si

invincible, que même depuis ma sortie du royaume, depuis que le

gouvernement, les magistrats, les auteurs s'y sont à l'envi

déchaînés contre moi, depuis qu'il est devenu du bon air de

m'accabler d'injustices et d'outrages, je n'ai pu me guérir de ma

folie. Je les aime en dépit de moi quoiqu'ils me maltraitent.

J'ai cherché longtemps la cause de cette partialité, et je

n'ai pu la trouver que dans l'occasion qui la vit naître. Un goût

croissant pour la littérature m'attachait aux livres français,

aux auteurs de ces livres, au pays de ces auteurs. Au moment même

que défilait sous mes yeux l'armée française, je lisais les

grands capitaines de Brantôme. J'avais la tête pleine des

Clisson, des Bayard, des Lautrec, des Coligny, des Montmorency,

des la Trimouille, et je m'affectionnais à leurs descendants

comme aux héritiers de leur mérite et de leur courage. A chaque

régiment qui passait, je croyais revoir ces fameuses bandes

noires qui jadis avaient fait tant d'exploits en Piémont. Enfin

j'appliquais à ce que je voyais les idées que je puisais dans les

livres: mes lectures continuées et toujours tirées de la même

nation nourrissaient mon affection pour elle, et m'en firent une

passion aveugle que rien n'a pu surmonter. J'ai eu dans la suite

occasion de remarquer dans mes voyages que cette impression ne

m'était pas particulière, et qu'agissant plus ou moins dans tous

les pays sur la partie de la nation qui aimait la lecture et qui

cultivait les lettres, elle balançait la haine générale

qu'inspire l'air avantageux des Français. Les romans plus que les

hommes leur attachent les femmes de tous les pays; leurs

chefs-d'uvre dramatiques affectionnent la jeunesse à leurs

théâtres. La célébrité de celui de Paris y attire des foules

d'étrangers qui en reviennent enthousiastes. Enfin l'excellent

goût de leur littérature leur soumet tous les esprits qui en ont;

et, dans la guerre si malheureuse dont ils sortent, j'ai vu leurs

auteurs et leurs philosophes soutenir la gloire du nom français

ternie par leurs guerriers.

J'étais donc Français ardent, et cela me rendit nouvelliste.

J'allais avec la foule des gobe-mouches attendre sur la place

l'arrivée des courriers; et, plus bête que l'âne de la fable, je

m'inquiétais beaucoup pour savoir de quel maître j'aurais

l'honneur de porter le bât: car on prétendait alors que nous

appartiendrions à la France, et l'on faisait de la Savoie un

échange pour le Milanais. Il faut pourtant convenir que j'avais

quelques sujets de craintes; car si cette guerre eût mal tourné

pour les alliés, la pension de maman courait un grand risque.

Mais j'étais plein de confiance dans mes bons amis; et pour le

coup, malgré la surprise de M. de Broglie, cette confiance ne fut

pas trompée, grâces au roi de Sardaigne, à qui je n'avais pas

pensé.

Tandis qu'on se battait en Italie, on chantait en France.

Les opéras de Rameau commençaient à faire du bruit, et relevèrent

ses ouvrages théoriques, que leur obscurité laissait à la portée

de peu de gens. Par hasard j'entendis parler de son Traité de

l'harmonie; et je n'eus point de repos que je n'eusse acquis ce

livre. Par un autre hasard je tombai malade. La maladie était

inflammatoire; elle fut vive et courte, mais ma convalescence fut

longue, et je ne fus d'un mois en état de sortir. Durant ce temps

j'ébauchai, je dévorai mon Traité de l'harmonie; mais il était si

long, si diffus, si mal arrangé, que je sentis qu'il me fallait

un temps considérable pour l'étudier et le débrouiller. Je

suspendais mon application et je récréais mes yeux avec de la

musique. Les cantates de Bernier, sur lesquelles je m'exerçai, ne

me sortaient pas de l'esprit. J'en appris par cur quatre ou

cinq, entre autres celle des Amours dormants, que je n'ai pas

revue depuis ce temps-là, et que je sais encore presque tout

entière, de même que l'Amour piqué par une abeille, très jolie

cantate de Clérambault, que j'appris à peu près dans le même

temps.

Pour m'achever, il arriva de la Val d'Aoste un jeune

organiste appelé l'abbé Palais, bon musicien, bon homme, et qui

accompagnait très bien du clavecin. Je fais connaissance avec

lui; nous voilà inséparables. Il était l'élève d'un moine

italien, grand organiste. Il me parlait de ses principes: je les

comparais avec ceux de mon Rameau; je remplissais ma tête

d'accompagnements, d'accords, d'harmonie. Il fallait se former

l'oreille à tout cela. Je proposai à maman un petit concert tous

les mois: elle y consentit. Me voilà si plein de ce concert, que

ni jour ni nuit je ne m'occupais d'autre chose; et réellement

cela m'occupait, et beaucoup, pour rassembler la musique, les

concertants, les instruments, tirer les parties, etc. Maman

chantait, le P. Caton, dont j'ai parlé et dont j'ai à parler

encore, chantait aussi; un maître à danser, appelé Roche, et son

fils, jouaient du violon; Canavas, musicien piémontais, qui

travaillait au cadastre, et qui depuis s'est marié à Paris,

jouait du violoncelle; l'abbé Palais accompagnait du clavecin;

j'avais l'honneur de conduire la musique, sans oublier le bâton

du bûcheron. On peut juger combien tout cela était beau! pas tout

à fait comme chez M. de Treytorens, mais il ne s'en fallait

guère.

Le petit concert de madame de Warens, nouvelle convertie, et

vivant, disait-on, des charités du roi, faisait murmurer la

séquelle dévote; mais c'était un amusement agréable pour

plusieurs honnêtes gens. On ne devinerait pas qui je mets à leur

tête en cette occasion: un moine, mais un moine homme de mérite,

et même aimable, dont les infortunes m'ont dans la suite bien

vivement affecté, et dont la mémoire, liée à celle de mes beaux

jours, m'est encore chère. Il s'agit du P. Caton, cordelier, qui,

conjointement avec le comte Dortan, avait fait saisir à Lyon la

musique du pauvre petit-chat; ce qui n'est pas le plus beau trait

de sa vie. Il était bachelier de Sorbonne; il avait vécu

longtemps à Paris dans le plus grand monde, et très faufilé

surtout chez le marquis d'Antremont, alors ambassadeur de

Sardaigne. C'était un grand homme, bien fait, le visage plein,

les yeux à fleur de tête, des cheveux noirs qui faisaient sans

affectation le crochet à côté du front, l'air à la fois noble,

ouvert, modeste, se présentant simplement et bien, n'ayant ni le

maintien cafard ou effronté des moines, ni l'abord cavalier d'un

homme à la mode, quoiqu'il le fût; mais l'assurance d'un honnête

homme qui, sans rougir de sa robe, s'honore lui-même et se sent

toujours à sa place parmi les honnêtes gens. Quoique le P. Caton

n'eût pas beaucoup d'étude pour un docteur, il en avait beaucoup

pour un homme du monde; et n'étant point pressé de montrer son

acquis, il le plaçait si à propos qu'il en paraissait davantage.

Ayant beaucoup vécu dans la société, il s'était plus attaché aux

talents agréables qu'à un solide savoir. Il avait de l'esprit,

faisait des vers, parlait bien, chantait mieux, avait la voix

belle, touchait l'orgue et le clavecin. Il n'en fallait pas tant

pour être recherché: aussi l'était-il; mais cela lui fit si peu

négliger les soins de son état, qu'il parvint, malgré des

concurrents très jaloux, à être élu définiteur de sa province,

ou, comme on dit, un des grands colliers de l'ordre.

Ce P. Caton fit connaissance avec maman chez le marquis

d'Antremont. Il entendit parler de nos concerts, il voulut en

être; il en fut, et les rendit brillants. Nous fûmes bientôt liés

par notre goût commun pour la musique, qui, chez l'un et chez

l'autre, était une passion très vive; avec cette différence qu'il

était vraiment musicien, et que je n'étais qu'un barbouillon.

Nous allions avec Canavas et l'abbé Palais faire de la musique

dans sa chambre, et quelquefois à son orgue les jours de fête.

Nous dînions souvent à son petit couvert; car ce qu'il y avait

encore d'étonnant pour un moine est qu'il était généreux,

magnifique, et sensuel sans grossièreté. Les jours de nos

concerts, il soupait chez maman. Ces soupers étaient très gais,

très agréables; on y disait le mot et la chose; on y chantait des

duos; j'étais à mon aise; j'avais de l'esprit, des saillies; le

P. Caton était charmant, maman était adorable; l'abbé Palais,

avec sa voix de buf, était le plastron. Moments si doux de la

folâtre jeunesse, qu'il y a de temps que vous êtes partis!

Comme je n'aurai plus à parler de ce pauvre P. Caton, que

j'achève ici en deux mots sa triste histoire. Les autres moines,

jaloux ou plutôt furieux de lui voir un mérite, une élégance de

murs qui n'avait rien de la crapule monastique, le prirent en

haine, parce qu'il n'était pas aussi haïssable qu'eux. Les chefs

se liguèrent contre lui, et ameutèrent les moinillons envieux de

sa place, et qui n'osaient auparavant le regarder. On lui fit

mille affronts, on le destitua, on lui ôta sa chambre, qu'il

avait meublée avec goût quoique avec simplicité; on le relégua je

ne sais où; enfin, ces misérables l'accablèrent de tant

d'outrages, que son âme honnête, et fière avec justice, n'y put

résister; et, après avoir fait les délices des sociétés les plus

aimables, il mourut de douleur sur un vil grabat, dans quelque

fond de cellule ou de cachot, regretté, pleuré de tous les

honnêtes gens dont il fut connu, et qui ne lui ont trouvé d'autre

défaut que d'être moine.

Avec ce petit train de vie, je fis si bien en très peu de

temps, qu'absorbé tout entier par la musique, je me trouvai hors

d'état de penser à autre chose. Je n'allais plus à mon bureau

qu'à contrecur; la gêne et l'assiduité au travail m'en firent

un supplice insupportable, et j'en vins enfin à vouloir quitter

mon emploi, pour me livrer totalement à la musique. On peut

croire que cette folie ne passa pas sans opposition. Quitter un

poste honnête et d'un revenu fixe pour courir après des écoliers

incertains était un parti trop peu sensé pour plaire à maman.

Même en supposant mes progrès futurs aussi grands que je me les

figurais, c'était borner bien modestement mon ambition que de me

réduire pour la vie à l'état de musicien. Elle, qui ne formait

que des projets magnifiques, et qui ne me prenait plus tout à

fait au mot de M. d'Aubonne, me voyait avec peine occupé

sérieusement d'un talent qu'elle trouvait si frivole, et me

répétait souvent ce proverbe de province, un peu moins juste à

Paris, que qui bien chante et bien danse, fait un métier qui peu

avance. Elle me voyait d'un autre côté entraîné par un goût

irrésistible; ma passion de musique devenait une fureur, et il

était à craindre que mon travail, se sentant de mes distractions,

ne m'attirât un congé qu'il valait beaucoup mieux prendre de

moi-même. Je lui représentais encore que cet emploi n'avait pas

longtemps à durer, qu'il me fallait un talent pour vivre, et

qu'il était plus sûr d'achever d'acquérir par la pratique celui

auquel mon goût me portait, et qu'elle m'avait choisi, que de me

mettre à la merci des protections, ou de faire de nouveaux essais

qui pouvaient mal réussir, et me laisser, après avoir passé l'âge

d'apprendre, sans ressource pour gagner mon pain. Enfin

j'extorquai son consentement plus à force d'importunités et de

caresses, que de raisons dont elle se contentât. Aussitôt je

courus remercier fièrement M. Coccelli, directeur général du

cadastre, comme si j'avais fait l'acte le plus héroïque; et je

quittai volontairement mon emploi sans sujet, sans raison, sans

prétexte, avec autant et plus de joie que je n'en avais eu à le

prendre il n'y avait pas deux ans.

Cette démarche, toute folle qu'elle était, m'attira, dans le

pays, une sorte de considération qui me fut utile. Les uns me

supposèrent des ressources que je n'avais pas; d'autres, me

voyant livré tout à fait à la musique, jugèrent de mon talent par

mon sacrifice, et crurent qu'avec tant de passion pour cet art je

devais le posséder supérieurement. Dans le royaume des aveugles

les borgnes sont rois: je passai là pour un bon maître, parce

qu'il n'y en avait que de mauvais. Ne manquant pas, au reste,

d'un certain goût de chant, favorisé d'ailleurs par mon âge et

par ma figure, j'eus bientôt plus d'écolières qu'il ne m'en

fallait pour remplacer ma paye de secrétaire.

Il est certain que pour l'agrément de la vie on ne pouvait

passer plus rapidement d'une extrémité à l'autre. Au cadastre,

occupé huit heures par jour du plus maussade travail, avec des

gens encore plus maussades; enfermé dans un triste bureau

empuanti de l'haleine et de la sueur de tous ces manants, la

plupart fort mal peignés et fort malpropres, je me sentais

quelquefois accablé jusqu'au vertige par l'attention, l'odeur, la

gêne et l'ennui. Au lieu de cela, me voilà tout à coup jeté parmi

le beau monde, admis, recherché dans les meilleures maisons;

partout un accueil gracieux, caressant, un air de fête:

d'aimables demoiselles bien parées m'attendent, me reçoivent avec

empressement, je ne vois que des objets charmants, je ne sens que

la rose et la fleur d'orange; on chante, on cause, on rit, on

s'amuse; je ne sors de là que pour aller ailleurs en faire

autant. On conviendra qu'à égalité dans les avantages, il n'y

avait pas à balancer dans le choix. Aussi me trouvai-je si bien

du mien, qu'il ne m'est arrivé jamais de m'en repentir; et je ne

m'en repens pas même en ce moment, où je pèse, au poids de la

raison, les actions de ma vie, et où je suis délivré des motifs

peu sensés qui m'ont entraîné.

Voilà presque l'unique fois qu'en n'écoutant que mes

penchants je n'ai pas vu tromper mon attente. L'accueil aisé,

l'esprit liant, l'humeur facile des habitants du pays me rendit

le commerce du monde aimable; et le goût que j'y pris alors m'a

bien prouvé que si je n'aime pas à vivre parmi les hommes, c'est

moins ma faute que la leur.

C'est dommage que les Savoyards ne soient pas riches, ou

peut-être serait-ce dommage qu'ils le fussent; car tels qu'ils

sont, c'est le meilleur et le plus sociable peuple que je

connaisse. S'il est une petite ville au monde où l'on goûte la

douceur de la vie dans un commerce agréable et sûr, c'est

Chambéri. La noblesse de la province, qui s'y rassemble, n'a que

ce qu'il faut de bien pour vivre, elle n'en a pas assez pour

parvenir; et, ne pouvant se livrer à l'ambition, elle suit, par

nécessité, le conseil de Cinéas. Elle dévoue sa jeunesse à l'état

militaire, puis revient vieillir paisiblement chez soi. L'honneur

et la raison président à ce partage. Les femmes sont belles, et

pourraient se passer de l'être; elles ont tout ce qui peut faire

valoir la beauté, et même y suppléer. Il est singulier qu'appelé

par mon état à voir beaucoup de jeunes filles, je ne me rappelle

pas d'en avoir vu, à Chambéri, une seule qui ne fût pas

charmante. On dira que j'étais disposé à les trouver telles, et

l'on peut avoir raison; mais je n'avais pas besoin d'y mettre du

mien pour cela. Je ne puis, en vérité, me rappeler sans plaisir

le souvenir de mes jeunes écolières. Que ne puis-je, en nommant

ici les plus aimables, les rappeler de même, et moi avec elles, à

l'âge heureux où nous étions lors des moments aussi doux

qu'innocents que j'ai passés auprès d'elles! La première fut

mademoiselle de Mellarède, ma voisine, sur de l'élève de M.

Gaime. C'était une brune très vive, mais d'une vivacité

caressante, pleine de grâces, et sans étourderie. Elle était un

peu maigre, comme sont la plupart des filles à son âge; mais ses

yeux brillants, sa taille fine, son air attirant n'avaient pas

besoin d'embonpoint pour plaire. J'y allais le matin, et elle

était encore en déshabillé, sans autre coiffure que ses cheveux

négligemment relevés, ornés de quelques fleurs qu'on mettait à

mon arrivée, et qu'on ôtait à mon départ pour se coiffer. Je ne

crains rien tant dans le monde qu'une jolie personne en

déshabillé; je la redouterais cent fois moins parée. Mademoiselle

de Menthon, chez qui j'allais l'après-midi, l'était toujours, et

me faisait une impression tout aussi douce, mais différente. Ses

cheveux était d'un blond cendré: elle était très mignonne, très

timide et très blanche, une voix nette, juste et flûtée, mais qui

n'osait se développer. Elle avait au sein la cicatrice d'une

brûlure d'eau bouillante, qu'un fichu de chenille bleue ne

cachait pas extrêmement. Cette marque attirait quelquefois de ce

côté mon attention, qui bientôt n'était plus pour la cicatrice.

Mademoiselle de Challes, une autre de mes voisines, était une

fille faite; grande, belle carrure, de l'embonpoint: elle avait

été très bien. Ce n'était plus une beauté, mais c'était une

personne à citer pour la bonne grâce, pour l'humeur égale, pour

le bon naturel. Sa sur, madame de Charly, la plus belle femme

de Chambéri, n'apprenait plus la musique, mais elle la faisait

apprendre à sa fille, toute jeune encore, mais dont la beauté

naissante eût promis d'égaler celle de sa mère, si

malheureusement elle n'eût été un peu rousse. J'avais à la

Visitation une petite demoiselle française dont j'ai oublié le

nom, mais qui mérite une place dans la liste de mes préférences.

Elle avait pris le ton lent et traînant des religieuses, et sur

ce ton traînant elle disait des choses très saillantes, qui ne

semblaient point aller avec son maintien. Au reste elle était

paresseuse, n'aimant pas à prendre la peine de montrer son

esprit, et c'était une faveur qu'elle n'accordait pas à tout le

monde. Ce ne fut qu'après un mois ou deux de leçons et de

négligence qu'elle s'avisa de cet expédient pour me rendre plus

assidu; car je n'ai jamais pu prendre sur moi de l'être. Je me

plaisais à mes leçons quand j'y étais, mais je n'aimais pas être

obligé de m'y rendre, ni que l'heure me commandât: en toute chose

la gêne et l'assujettissement me sont insupportables; ils me

feraient prendre en haine le plaisir même. On dit que chez les

mahométans un homme passe au point du jour dans les rues pour

ordonner aux maris de rendre le devoir à leurs femmes. Je serais

un mauvais Turc à ces heures-là.

J'avais quelques écolières aussi dans la bourgeoisie, et une

entre autres qui fut la cause indirecte d'un changement de

relation, dont j'ai à parler, puisque enfin je dois tout dire.

Elle était fille d'un épicier, et se nommait mademoiselle Lard,

vrai modèle d'une statue grecque, et que je citerais pour la plus

belle fille que j'aie jamais vue, s'il y avait quelque véritable

beauté sans vie et sans âme. Son indolence, sa froideur, son

insensibilité allaient à un point incroyable. Il était également

impossible de lui plaire et de la fâcher: et je suis persuadé que

si l'on eût fait sur elle quelque entreprise, elle aurait laissé

faire, non par goût, mais par stupidité. Sa mère, qui n'en

voulait pas courir le risque, ne la quittait pas d'un pas. En lui

faisant apprendre à chanter, en lui donnant un jeune maître, elle

faisait tout de son mieux pour l'émoustiller; mais cela ne

réussit point. Tandis que le maître agaçait la fille, la mère

agaçait le maître, et cela ne réussissait pas beaucoup mieux.

Madame Lard ajoutait à sa vivacité naturelle toute celle que sa

fille aurait dû avoir. C'était un petit minois éveillé,

chiffonné, marqué de petite vérole. Elle avait de petits yeux

très ardents, et un peu rouges, parce qu'elle y avait presque

toujours mal. Tous les matins, quand j'arrivais, je trouvais prêt

mon café à la crème; et la mère ne manquait jamais de

m'accueillir par un baiser bien appliqué sur la bouche, et que

par curiosité j'aurais bien voulu rendre à la fille, pour voir

comment elle l'aurait pris. Au reste, tout cela se faisait si

simplement et si fort sans conséquence, que quand M. Lard était

là, les agaceries et les baisers n'en allaient pas moins leur

train. C'était une bonne pâte d'homme, le vrai père de sa fille,

et que sa femme ne trompait pas parce qu'il n'en était pas

besoin.

Je me prêtais à toutes ces caresses avec ma balourdise

ordinaire, les prenant tout bonnement pour des marques de pure

amitié. J'en étais pourtant importuné quelquefois, car la vive

madame Lard ne laissait pas d'être exigeante; et si dans la

journée j'avais passé devant la boutique sans m'arrêter, il y

aurait eu du bruit. Il fallait, quand j'étais pressé, que je

prisse un détour pour passer dans une autre rue, sachant bien

qu'il n'était pas aussi aisé de sortir de chez elle que d'y

entrer.

Madame Lard s'occupait trop de moi pour que je ne

m'occupasse point d'elle. Ses attentions me touchaient beaucoup.

J'en parlais à maman comme d'une chose sans mystère: et quand il

y en aurait eu, je ne lui en aurais pas moins parlé; car lui

taire un secret de quoi que ce fût ne m'eût pas été possible; mon

cur était ouvert devant elle comme devant Dieu. Elle ne prit

pas tout à fait la chose avec la même simplicité que moi. Elle

vit des avances où je n'avais vu que des amitiés; elle jugea que

madame Lard, se faisant un point d'honneur de me laisser moins

sot qu'elle ne m'avait trouvé, parviendrait de manière ou d'autre

à se faire entendre; et, outre qu'il n'était pas juste qu'une

autre femme se chargeât de l'instruction de son élève, elle avait

des motifs plus dignes d'elle pour me garantir des pièges

auxquels mon âge et mon état m'exposaient. Dans le même temps on

m'en tendit un d'une espèce plus dangereuse, auquel j'échappai,

mais qui lui fit sentir que les dangers qui me menaçaient sans

cesse rendaient nécessaires tous les préservatifs qu'elle y

pouvait apporter.

Madame la comtesse de Menthon, mère d'une de mes écolières,

était une femme de beaucoup d'esprit, et passait pour n'avoir pas

moins de méchanceté. Elle avait été cause, à ce qu'on disait, de

bien des brouilleries, et d'une entre autres qui avait eu des

suites fatales à la maison d'Antremont. Maman avait été assez

liée avec elle pour connaître son caractère: ayant très

innocemment inspiré du goût à quelqu'un sur qui madame de Menthon

avait des prétentions, elle resta chargée auprès d'elle du crime

de cette préférence, quoiqu'elle n'eût été ni recherchée ni

acceptée; et madame de Menthon chercha depuis lors à jouer à sa

rivale plusieurs tours, dont aucun ne réussit. J'en rapporterai

un des plus comiques, par manière d'échantillon. Elles étaient

ensemble à la campagne avec plusieurs gentilshommes du voisinage,

et entre autres l'aspirant en question. Madame de Menthon dit un

jour à un de ces messieurs que madame de Warens n'était qu'une

précieuse, qu'elle n'avait point de goût, qu'elle se mettait mal,

qu'elle couvrait sa gorge comme une bourgeoise. Quant à ce

dernier article, lui dit l'homme, qui était un plaisant, elle a

ses raisons, et je sais qu'elle a un gros vilain rat empreint sur

le sein, mais si ressemblant, qu'on dirait qu'il court. La haine

ainsi que l'amour rend crédule. Madame de Menthon résolut de

tirer parti de cette découverte; et un jour que maman était au

jeu avec l'ingrat favori de la dame, celle-ci prit son temps pour

passer derrière sa rivale, puis renversant à demi sa chaise elle

découvrit adroitement son mouchoir: mais, au lieu du gros rat, le

monsieur ne vit qu'un objet fort différent, qu'il n'était pas

plus aisé d'oublier que de voir; et cela ne fit pas le compte de

la dame.

Je n'étais pas un personnage à occuper madame de Menthon,

qui ne voulait que des gens brillants autour d'elle: cependant

elle fit quelque attention à moi, non pour ma figure, dont

assurément elle ne se souciait point du tout, mais pour l'esprit

qu'on me supposait, et qui m'eût pu rendre utile à ses goûts.

Elle en avait un assez vif pour la satire. Elle aimait à faire

des chansons et des vers sur les gens qui lui déplaisaient. Si

elle m'eût trouvé assez de talent pour lui aider à tourner ses

vers, et assez de complaisance pour les écrire, entre elle et moi

nous aurions bientôt mis Chambéri sens dessus dessous. On serait

remonté à la source de ces libelles; madame de Menthon se serait

tirée d'affaire en me sacrifiant, et j'aurais été enfermé pour le

reste de mes jours peut-être, pour m'apprendre à faire le Phébus

avec les dames.

Heureusement rien de tout cela n'arriva. Madame de Menthon

me retint à dîner deux ou trois fois pour me faire causer, et

trouva que je n'étais qu'un sot. Je le sentais moi-même, et j'en

gémissais, enviant les talents de mon ami Venture, tandis que

j'aurais dû remercier ma bêtise des périls dont elle me sauvait.

Je demeurai pour madame de Menthon le maître à chanter de sa

fille, et rien de plus; mais je vécus tranquille et toujours bien

voulu dans Chambéri. Cela valait mieux que d'être un bel esprit

pour elle et un serpent pour le reste du pays.

Quoi qu'il en soit, maman vit que pour m'arracher au péril

de ma jeunesse il était temps de me traiter en homme; et c'est ce

qu'elle fit, mais de la façon la plus singulière dont jamais

femme se soit avisée en pareille occasion. Je lui trouvai l'air

plus grave et le propos plus moral qu'à son ordinaire. A la

gaieté folâtre dont elle entremêlait ordinairement ses

instructions, succéda tout à coup un ton toujours soutenu, qui

n'était ni familier ni sévère, mais qui semblait préparer une

explication. Après avoir cherché vainement en moi-même la raison

de ce changement, je la lui demandai; c'était ce qu'elle

attendait. Elle me proposa une promenade au petit jardin pour le

lendemain: nous y fûmes dès le matin. Elle avait pris ses mesures

pour qu'on nous laissât seuls toute la journée: elle l'employa à

me préparer aux bontés qu'elle voulait avoir pour moi, non, comme

une autre femme, par du manège et des agaceries, mais par des

entretiens pleins de sentiment et de raison, plus faits pour

m'instruire que pour me séduire, et qui parlaient plus à mon

cur qu'à mes sens. Cependant, quelque excellents et utiles que

fussent les discours qu'elle me tint, et quoiqu'ils ne fussent

rien moins que froids et tristes, je n'y fis pas toute

l'attention qu'ils méritaient, et je ne les gravai pas dans ma

mémoire comme j'aurais fait dans tout autre temps. Son début, cet

air de préparatif m'avait donné de l'inquiétude: tandis qu'elle

parlait, rêveur et distrait malgré moi, j'étais moins occupé de

ce qu'elle disait que de chercher à quoi elle en voulait venir;

et sitôt que je l'eus compris, ce qui ne me fut pas facile, la

nouveauté de cette idée, qui depuis que je vivais auprès d'elle

ne m'était pas venue une seule fois dans l'esprit, m'occupant

alors tout entier, ne me laissa plus le maître de penser à ce

qu'elle me disait. Je ne pensais qu'à elle, et je ne l'écoutais

pas.

Vouloir rendre les jeunes gens attentifs à ce qu'on leur

veut dire, en leur montrant au bout un objet très intéressant

pour eux, est un contresens très ordinaire aux instituteurs, et

que je n'ai pas évité moi-même dans mon Émile. Le jeune homme,

frappé de l'objet qu'on lui présente, s'en occupe uniquement, et

saute à pieds joints par-dessus vos discours préliminaires pour

aller d'abord où vous le menez trop lentement à son gré. Quand on

veut le rendre attentif, il ne faut pas se laisser pénétrer

d'avance; et c'est en quoi maman fut maladroite. Par une

singularité qui tenait à son esprit systématique, elle prit la

précaution très vaine de faire ses conditions; mais sitôt que

j'en vis le prix, je ne les écoutai pas même, et je me dépêchai

de consentir à tout. Je doute même qu'en pareil cas il y ait sur

la terre entière un homme assez franc ou assez courageux pour

oser marchander, et une seule femme qui pût pardonner de l'avoir

fait. Par suite de la même bizarrerie, elle mit à cet accord les

formalités les plus graves, et me donna pour y penser huit jours,

dont je l'assurai faussement que je n'avais pas besoin: car, pour

comble de singularité, je fus très aise de les avoir, tant la

nouveauté de ces idées m'avait frappé, et tant je sentais un

bouleversement dans les miennes qui me demandait du temps pour

les arranger!

On croira que ces huit jours me durèrent huit siècles: tout

au contraire, j'aurais voulu qu'ils les eussent durés en effet.

Je ne sais comment décrire l'état où je me trouvais, plein d'un

certain effroi mêlé d'impatience, redoutant ce que je désirais,

jusqu'à chercher quelquefois tout de bon dans ma tête quelque

honnête moyen d'éviter d'être heureux. Qu'on se représente mon

tempérament ardent et lascif, mon sang enflammé, mon cur enivré

d'amour, ma vigueur, ma santé, mon âge. Qu'on pense que dans cet

état, altéré de la soif des femmes, je n'avais encore approché

d'aucune; que l'imagination, le besoin, la vanité, la curiosité

se réunissaient pour me dévorer de l'ardent désir d'être homme et

de le paraître. Qu'on ajoute surtout (car c'est ce qu'il ne faut

pas qu'on oublie) que mon vif et tendre attachement pour elle,

loin de s'attiédir, n'avait fait qu'augmenter de jour en jour;

que je n'étais bien qu'auprès d'elle; que je ne m'en éloignais

que pour y penser; que j'avais le cur plein, non seulement de

ses bontés, de son caractère aimable, mais de son sexe, de sa

figure, de sa personne, d'elle, en un mot, par tous les rapports

sous lesquels elle pouvait m'être chère. Et qu'on n'imagine pas

que, pour dix ou douze ans que j'avais de moins qu'elle, elle fût

vieillie ou me parût l'être. Depuis cinq ou six ans que j'avais

éprouvé des transports si doux à sa première vue, elle était

réellement très peu changée, et ne me le paraissait point du

tout. Elle a toujours été charmante pour moi, et l'était encore

pour tout le monde. Sa taille seule avait pris un peu plus de

rondeur. Du reste, c'était le même il, le même teint, le même

sein, les mêmes traits, les mêmes beaux cheveux blonds, la même

gaieté, tout jusqu'à la même voix, cette voix argentée de la

jeunesse, qui fit toujours sur moi tant d'impression, qu'encore

aujourd'hui je ne puis entendre sans émotion le son d'une jolie

voix de fille.

Naturellement ce que j'avais à craindre dans l'attente de la

possession d'une personne si chérie était de l'anticiper, et de

ne pouvoir assez gouverner mes désirs et mon imagination pour

rester maître de moi-même. On verra que, dans un âge avancé, la

seule idée de quelques légères faveurs qui m'attendaient près de

la personne aimée allumait mon sang à tel point qu'il m'était

impossible de faire impunément le court trajet qui me séparait

d'elle. Comment, par quel prodige, dans la fleur de ma jeunesse,

eus-je si peu d'empressement pour la première jouissance? Comment

pus-je en voir approcher l'heure avec plus de peine que de

plaisir? Comment, au lieu des délices qui devaient m'enivrer,

sentais-je presque de la répugnance et des craintes? Il n'y a

point à douter que si j'avais pu me dérober à mon bonheur avec

bienséance, je ne l'eusse fait de tout mon cur. J'ai promis des

bizarreries dans l'histoire de mon attachement pour elle; en

voilà sûrement une à laquelle on ne s'attendait pas.

Le lecteur, déjà révolté, juge qu'étant possédée par un

autre homme, elle se dégradait à mes yeux en se partageant, et

qu'un sentiment de mésestime attiédissait ceux qu'elle m'avait

inspirés: il se trompe. Ce partage, il est vrai, me faisait une

cruelle peine, tant par une délicatesse fort naturelle, que parce

qu'en effet je le trouvais peu digne d'elle et de moi; mais quant

à mes sentiments pour elle il ne les altérait point, et je peux

jurer que jamais je ne l'aimai plus tendrement que quand je

désirais si peu la posséder. Je connaissais trop son cur chaste

et son tempérament de glace pour croire un moment que le plaisir

des sens eût aucune part à cet abandon d'elle-même: j'étais

parfaitement sûr que le seul soin de m'arracher à des dangers

autrement presque inévitables, et de me conserver tout entier à

moi et à mes devoirs, lui en faisait enfreindre un qu'elle ne

regardait pas du même il que les autres femmes, comme il sera

dit ci-après. Je la plaignais et je me plaignais. J'aurais voulu

lui dire, non, maman, il n'est pas nécessaire; je vous réponds de

moi sans cela. Mais je n'osais, premièrement parce que ce n'était

pas une chose à dire, et puis parce qu'au fond je sentais que

cela n'était pas vrai, et qu'en effet il n'y avait qu'une femme

qui pût me garantir des autres femmes et me mettre à l'épreuve

des tentations. Sans désirer de la posséder, j'étais bien aise

qu'elle m'ôtât le désir d'en posséder d'autres; tant je regardais

tout ce qui pouvait me distraire d'elle comme un malheur.

La longue habitude de vivre ensemble et d'y vivre

innocemment, loin d'affaiblir mes sentiments pour elle, les avait

renforcés, mais leur avait en même temps donné une autre tournure

qui les rendait plus affectueux, plus tendres peut-être, mais

moins sensuels. A force de l'appeler maman, à force d'user avec

elle de la familiarité d'un fils, je m'étais accoutumé à me

regarder comme tel. Je crois que voilà la véritable cause du peu

d'empressement que j'eus de la posséder, quoiqu'elle me fût si

chère. Je me souviens très bien que mes premiers sentiments, sans

être plus vifs, étaient plus voluptueux. A Annecy, j'étais dans

l'ivresse; à Chambéri, je n'y étais plus. Je l'aimais toujours

aussi passionnément qu'il fût possible; mais je l'aimais plus

pour elle et moins pour moi, ou du moins je cherchais plus mon

bonheur que mon plaisir auprès d'elle: elle était pour moi plus

qu'une sur, plus qu'une mère, plus qu'une amie, plus même

qu'une maîtresse; et c'était pour cela qu'elle n'était pas une

maîtresse. Enfin, je l'aimais trop pour la convoiter: voilà ce

qu'il y a de plus clair dans mes idées.

Ce jour, plutôt redouté qu'attendu, vint enfin. Je promis

tout, et je ne mentis pas. Mon cur confirmait mes engagements

sans en désirer le prix. Je l'obtins pourtant. Je me vis pour la

première fois dans les bras d'une femme, et d'une femme que

j'adorais. Fus-je heureux? non, je goûtai le plaisir. Je ne sais

quelle invincible tristesse en empoisonnait le charme: j'étais

comme si j'avais commis un inceste. Deux ou trois fois, en la

pressant avec transport dans mes bras, j'inondai son sein de mes

larmes. Pour elle, elle n'était ni triste ni vive; elle était

caressante et tranquille. Comme elle était peu sensuelle et

n'avait point recherché la volupté, elle n'en eut pas les délices

et n'en a jamais eu les remords.

Je le répète, toutes ses fautes lui vinrent de ses erreurs,

jamais de ses passions. Elle était bien née, son cur était pur,

elle aimait les choses honnêtes, ses penchants étaient droits et

vertueux, son goût était délicat; elle était faite pour une

élégance de murs qu'elle a toujours aimée et qu'elle n'a jamais

suivie, parce qu'au lieu d'écouter son cur qui la menait bien,

elle écouta sa raison qui la menait mal. Quand des principes faux

l'ont égarée, ses vrais sentiments les ont toujours démentis:

mais malheureusement elle se piquait de philosophie, et la morale

qu'elle s'était faite gâta celle que son cur lui dictait.

M. de Tavel, son premier amant, fut son maître de

philosophie, et les principes qu'il lui donna furent ceux dont il

avait besoin pour la séduire. La trouvant attachée à son mari, à

ses devoirs, toujours froide, raisonnante, et inattaquable par

les sens, il l'attaqua par des sophismes, et parvint à lui

montrer ses devoirs auxquels elle était si attachée comme un

bavardage de catéchismes fait uniquement pour amuser les enfants;

l'union des sexes, comme l'acte le plus indifférent en soi; la

fidélité conjugale, comme une apparence obligatoire dont toute la

moralité regardait l'opinion; le repos des maris, comme la seule

règle du devoir des femmes; en sorte que des infidélités

ignorées, nulles pour celui qu'elles offensaient, l'étaient aussi

pour la conscience: enfin il lui persuada que la chose en

elle-même n'était rien, qu'elle ne prenait d'existence que par le

scandale, et que toute femme qui paraissait sage, par cela seul

l'était en effet. C'est ainsi que le malheureux parvint à son but

en corrompant la raison d'un enfant dont il n'avait pu corrompre

le cur. Il en fut puni par la plus dévorante jalousie, persuadé

qu'elle le traitait lui-même comme il lui avait appris à traiter

son mari. Je ne sais s'il se trompait sur ce point. Le ministre

Perret passa pour son successeur. Ce que je sais, c'est que le

tempérament froid de cette jeune femme, qui l'aurait dû garantir

de ce système, fut ce qui l'empêcha dans la suite d'y renoncer.

Elle ne pouvait concevoir qu'on donnât tant d'importance à ce qui

n'en avait point pour elle. Elle n'honora jamais du nom de vertu

une abstinence qui lui coûtait si peu.

Elle n'eût donc guère abusé de ce faux principe pour

elle-même; mais elle en abusa pour autrui, et cela par une autre

maxime presque aussi fausse, mais plus d'accord avec la bonté de

son cur. Elle a toujours cru que rien n'attachait tant un homme

à une femme que la possession; et quoiqu'elle n'aimât ses amis

que d'amitié, c'était d'une amitié si tendre qu'elle employait

tous les moyens qui dépendaient d'elle pour se les attacher plus

fortement. Ce qu'il y a d'extraordinaire est qu'elle a presque

toujours réussi. Elle était si réellement aimable que plus

l'intimité dans laquelle on vivait avec elle était grande, plus

on y trouvait de nouveaux sujets de l'aimer. Une autre chose

digne de remarque est qu'après sa première faiblesse elle n'a

guère favorisé que des malheureux; les gens brillants ont tous

perdu leur peine auprès d'elle: mais il fallait qu'un homme

qu'elle commençait par plaindre fût bien peu aimable si elle ne

finissait par l'aimer. Quand elle se fit des choix peu dignes

d'elle, bien loin que ce fût par des inclinations basses, qui

n'approchèrent jamais de son noble cur, ce fut uniquement par

son caractère trop généreux, trop humain, trop compatissant, trop

sensible, qu'elle ne gouverna pas toujours avec assez de

discernement.

Si quelques principes faux l'ont égarée, combien n'en

avait-elle pas d'admirables dont elle ne se départait jamais! Par

combien de vertu ne rachetait-elle pas ses faiblesses, si l'on

peut appeler de ce nom des erreurs où les sens avaient si peu de

part! Ce même homme qui la trompa sur un point l'instruisit

excellemment sur mille autres; et ses passions, qui n'étaient pas

fougueuses, lui permettant de suivre toujours ses lumières, elle

allait bien quand ses sophismes ne l'égaraient pas. Ses motifs

étaient louables jusque dans ses fautes: en s'abusant elle

pouvait mal faire, mais elle ne pouvait vouloir rien qui fût mal.

Elle abhorrait la duplicité, le mensonge: elle était juste,

équitable, humaine, désintéressée, fidèle à sa parole, à ses

amis, à ses devoirs qu'elle reconnaissait pour tels, incapable de

vengeance et de haine, et ne concevant pas même qu'il y eût le

moindre mérite à pardonner. Enfin, pour revenir à ce qu'elle

avait de moins excusable, sans estimer ses faveurs ce qu'elles

valaient, elle n'en fit jamais un vil commerce; elle les

prodiguait, mais elle ne les vendait pas, quoiqu'elle fût sans

cesse aux expédients pour vivre; et j'ose dire que si Socrate put

estimer Aspasie, il eût respecté madame de Warens.

Je sais d'avance qu'en lui donnant un caractère sensible et

un tempérament froid, je serai accusé de contradiction comme à

l'ordinaire, et avec autant de raison. Il se peut que la nature

ait eu tort, et que cette combinaison n'ait pas dû être; je sais

seulement qu'elle a été. Tous ceux qui ont connu madame de

Warens, et dont un si grand nombre existe encore, ont pu savoir

qu'elle était ainsi. J'ose même ajouter qu'elle n'a connu qu'un

seul vrai plaisir au monde, c'était d'en faire à ceux qu'elle

aimait. Toutefois, permis à chacun d'argumenter là-dessus tout à

son aise, et de prouver doctement que cela n'est pas vrai. Ma

fonction est de dire la vérité, mais non pas de la faire croire.

J'appris peu à peu tout ce que je viens de dire dans les

entretiens qui suivirent notre union, et qui seuls la rendirent

délicieuse. Elle avait eu raison d'espérer que sa complaisance me

serait utile; j'en tirai pour mon instruction de grands

avantages. Elle m'avait jusqu'alors parlé de moi seul comme à un

enfant. Elle commença de me traiter en homme, et me parla d'elle.

Tout ce qu'elle me disait m'était si intéressant, je m'en sentais

si touché, que, me repliant sur moi-même, j'appliquais à mon

profit ses confidences plus que je n'avais fait ses leçons. Quand

on sent vraiment que le cur parle, le nôtre s'ouvre pour

recevoir ses épanchements; et jamais toute la morale d'un

pédagogue ne vaudra le bavardage affectueux et tendre d'une femme

sensée, pour qui l'on a de l'attachement.

L'intimité dans laquelle je vivais avec elle l'ayant mise à

portée de m'apprécier plus avantageusement qu'elle n'avait fait,

elle jugea que, malgré mon air gauche, je valais la peine d'être

cultivé pour le monde, et que si je m'y montrais un jour sur un

certain pied, je serais en état d'y faire mon chemin. Sur cette

idée, elle s'attachait non seulement à former mon jugement, mais

mon extérieur, mes manières, à me rendre aimable autant

qu'estimable; et s'il est vrai qu'on puisse allier les succès

dans le monde avec la vertu (ce que pour moi je ne crois pas), je

suis sûr au moins qu'il n'y a pour cela d'autre route que celle

qu'elle avait prise, et qu'elle voulait m'enseigner. Car madame

de Warens connaissait les hommes, et savait supérieurement l'art

de traiter avec eux sans mensonge et sans imprudence, sans les

tromper et sans les fâcher. Mais cet art était dans son caractère

bien plus que dans ses leçons; elle savait mieux le mettre en

pratique que l'enseigner, et j'étais l'homme du monde le moins

propre à l'apprendre. Aussi tout ce qu'elle fit à cet égard

fut-il, peu s'en faut, peine perdue, de même que le soin qu'elle

prit de me donner des maîtres pour la danse et pour les armes.

Quoique leste et bien pris dans ma taille, je ne pus apprendre à

danser un menuet. J'avais tellement pris, à cause de mes cors,

l'habitude de marcher du talon, que Roche ne put me la faire

perdre; et jamais, avec l'air assez ingambe, je n'ai pu sauter un

médiocre fossé. Ce fut encore pis à la salle d'armes. Après trois

mois de leçon, je tirais encore à la muraille, hors d'état de

faire assaut, et jamais je n'eus le poignet assez souple ou le

bras assez ferme pour retenir mon fleuret quand il plaisait au

maître de me le faire sauter. Ajoutez que j'avais un dégoût

mortel pour cet exercice, et pour le maître qui tâchait de me

l'enseigner. Je n'aurais jamais cru qu'on pût être si fier de

l'art de tuer un homme. Pour mettre son vaste génie à ma portée,

il ne s'exprimait que par des comparaisons tirées de la musique,

qu'il ne savait point. Il trouvait des analogies frappantes entre

les bottes de tierce et de quarte et les intervalles musicaux du

même nom. Quand il voulait faire une feinte, il me disait de

prendre garde à ce dièse, parce qu'anciennement les dièses

s'appelaient des feintes; quand il m'avait fait sauter de la main

mon fleuret, il disait en ricanant que c'était une pause. Enfin

je ne vis de ma vie un pédant plus insupportable que ce pauvre

homme avec son plumet et son plastron.

Je fis donc peu de progrès dans mes exercices, que je

quittai bientôt par pur dégoût; mais j'en fis davantage dans un

art plus utile, celui d'être content de mon sort, et de n'en pas

désirer un plus brillant, pour lequel je commençais à sentir que

je n'étais pas né. Livré tout entier au désir de rendre à maman

la vie heureuse, je me plaisais toujours plus auprès d'elle; et

quand il fallait m'en éloigner pour courir en ville, malgré ma

passion pour la musique, je commençais à sentir la gêne de mes

leçons.

J'ignore si Claude Anet s'aperçut de l'intimité de notre

commerce. J'ai lieu de croire qu'il ne lui fut pas caché. C'était

un garçon très clairvoyant, mais très discret, qui ne parlait

jamais contre sa pensée, mais qui ne la disait pas toujours. Sans

me faire le moindre semblant qu'il fût instruit, par sa conduite,

il paraissait l'être; et cette conduite ne venait sûrement pas de

bassesse d'âme, mais de ce qu'étant entré dans les principes de

sa maîtresse, il ne pouvait désapprouver qu'elle agît

conséquemment. Quoique aussi jeune qu'elle, il était si mûr et si

grave, qu'il nous regardait presque comme deux enfants dignes

d'indulgence, et nous le regardions l'un et l'autre comme un

homme respectable, dont nous avions l'estime à ménager. Ce ne fut

qu'après qu'elle lui fut infidèle que je connus bien tout

l'attachement qu'elle avait pour lui. Comme elle savait que je ne

pensais, ne sentais, ne respirais que par elle, elle me montrait

combien elle l'aimait, afin que je l'aimasse de même; et elle

appuyait encore moins sur son amitié pour lui que sur son estime,

parce que c'était le sentiment que je pouvais partager le plus

pleinement. Combien de fois elle attendrit nos curs et nous fit

embrasser avec larmes, en nous disant que nous étions nécessaires

tous deux au bonheur de sa vie! Et que les femmes qui liront ceci

ne sourient pas malignement. Avec le tempérament qu'elle avait,

ce besoin n'était pas équivoque: c'était uniquement celui de son

cur.

Ainsi s'établit entre nous trois une société sans autre

exemple peut-être sur la terre. Tous nos vux, nos soins, nos

curs étaient en commun; rien n'en passait au delà de ce petit

cercle. L'habitude de vivre ensemble et d'y vivre exclusivement

devint si grande, que si, dans nos repas, un des trois manquait

ou qu'il vînt un quatrième, tout était dérangé, et, malgré nos

liaisons particulières, les tête-à-tête nous étaient moins doux

que la réunion. Ce qui prévenait entre nous la gêne était une

extrême confiance réciproque, et ce qui prévenait l'ennui était

que nous étions tous fort occupés. Maman, toujours projetante et

toujours agissante, ne nous laissait guère oisifs ni l'un ni

l'autre, et nous avions encore chacun pour notre compte de quoi

bien remplir notre temps. Selon moi, le désuvrement n'est pas

moins le fléau de la société que celui de la solitude. Rien ne

rétrécit plus l'esprit, rien n'engendre plus de riens, de

rapports, de paquets, de tracasseries, de mensonges, que d'être

éternellement renfermés vis-à-vis les uns des autres dans une

chambre, réduits pour tout ouvrage à la nécessité de babiller

continuellement. Quand tout le monde est occupé, l'on ne parle

que quand on a quelque chose à dire; mais quand on ne fait rien,

il faut absolument parler toujours; et voilà de toutes les gênes

la plus incommode et la plus dangereuse. J'ose même aller plus

loin, et je soutiens que, pour rendre un cercle vraiment

agréable, il faut non seulement que chacun y fasse quelque chose,

mais quelque chose qui demande un peu d'attention. Faire des

nuds, c'est ne rien faire; et il faut tout autant de soin pour

amuser une femme qui fait des nuds que celle qui tient les bras

croisés. Mais quand elle brode, c'est autre chose: elle s'occupe

assez pour remplir les intervalles du silence. Ce qu'il y a de

choquant, de ridicule, est de voir pendant ce temps une douzaine

de flandrins se lever, s'asseoir, aller, venir, pirouetter sur

leurs talons, retourner deux cents fois les magots de la

cheminée, et fatiguer leur minerve à maintenir un intarissable

flux de paroles: la belle occupation! Ces gens-là, quoi qu'ils

fassent, seront toujours à charge aux autres et à eux-mêmes.

Quand j'étais à Motiers, j'allais faire des lacets chez mes

voisines; si je retournais dans le monde, j'aurais toujours dans

ma poche un bilboquet, et j'en jouerais toute la journée pour me

dispenser de parler quand je n'aurais rien à dire. Si chacun en

faisait autant, les hommes deviendraient moins méchants, leur

commerce deviendrait plus sûr, et je pense, plus agréable. Enfin,

que les plaisants rient s'ils veulent, mais je soutiens que la

seule morale à la portée du présent siècle est la morale du

bilboquet.

Au reste, on ne nous laissait guère le soin d'éviter l'ennui

par nous-mêmes, et les importuns nous en donnaient trop par leur

affluence pour nous en laisser quand nous restions seuls.

L'impatience qu'ils m'avaient donnée autrefois n'était pas

diminuée, et toute la différence était que j'avais moins de temps

pour m'y livrer. La pauvre maman n'avait point perdu son ancienne

fantaisie d'entreprises et de système: au contraire, plus ses

besoins domestiques devenaient pressants, plus pour y pourvoir

elle se livrait à ses visions; moins elle avait de ressources

présentes, plus elle s'en forgeait dans l'avenir. Le progrès des

ans ne faisait qu'augmenter en elle cette manie; et à mesure

qu'elle perdait le goût des plaisirs du monde et de la jeunesse,

elle le remplaçait par celui des secrets et des projets. La

maison ne désemplissait pas de charlatans, de fabricants, de

souffleurs, d'entrepreneurs de toute espèce, qui, distribuant par

millions la fortune, finissaient par avoir besoin d'un écu. Aucun

ne sortait de chez elle à vide, et l'un de mes étonnements est

qu'elle ait pu suffire aussi longtemps à tant de profusions sans

en épuiser la source et sans lasser ses créanciers.

Le projet dont elle était le plus occupée au temps dont je

parle, et qui n'était pas le plus déraisonnable qu'elle eût

formé, était de faire établir à Chambéri un jardin royal de

plantes, avec un démonstrateur appointé; et l'on comprend

d'avance à qui cette place était destinée. La position de cette

ville, au milieu des Alpes, était très favorable à la botanique;

et maman, qui facilitait toujours un projet par un autre, y

joignit celui d'un collège de pharmacie, qui véritablement

paraissait très utile dans un pays aussi pauvre, où les

apothicaires sont presque les seuls médecins. La retraite du

proto-médecin Grossi à Chambéri, après la mort du roi Victor, lui

parut favoriser beaucoup cette idée, et la lui suggéra peut-être.

Quoi qu'il en soit, elle se mit à cajoler Grossi, qui pourtant

n'était pas trop cajolable; car c'était bien le plus caustique et

le plus brutal monsieur que j'aie jamais connu. On en jugera par

deux ou trois traits que je vais citer pour échantillon.

Un jour il était en consultation avec d'autres médecins, un

entre autres qu'on avait fait venir d'Annecy, et qui était le

médecin ordinaire du malade. Ce jeune homme, encore malappris

pour un médecin, osa n'être pas de l'avis de monsieur le proto.

Celui-ci, pour toute réponse, lui demanda quand il s'en

retournait, par où il passait, et quelle voiture il prenait.

L'autre, après l'avoir satisfait, lui demande à son tour s'il y a

quelque chose pour son service. Rien, rien, dit Grossi, sinon que

je veux m'aller mettre à une fenêtre sur votre passage, pour

avoir le plaisir de voir passer un âne à cheval. Il était aussi

avare que riche et dur. Un de ses amis lui voulut un jour

emprunter de l'argent avec de bonnes sûretés: Mon ami, lui dit-il

en lui serrant le bras et grinçant les dents, quand saint Pierre

descendrait du ciel pour m'emprunter dix pistoles, et qu'il me

donnerait la Trinité pour caution, je ne les lui prêterais pas.

Un jour, invité à dîner chez M. le comte Picon, gouverneur de

Savoie, et très dévot, il arrive avant l'heure; et S. Exc., alors

occupée à dire le rosaire, lui en propose l'amusement. Ne sachant

trop que répondre, il fait une grimace affreuse et se met à

genoux; mais à peine avait-il récité deux Ave, que, n'y pouvant

plus tenir, il se lève brusquement, prend sa canne, et s'en va

sans mot dire. Le comte Picon court après lui, et lui crie:

Monsieur Grossi! monsieur Grossi! restez donc; vous avez là-bas à

la broche une excellente bartavelle. Monsieur le comte, lui

répond l'autre en se retournant, vous me donneriez un ange rôti

que je ne resterais pas. Voilà quel était M. le proto-médecin

Grossi, que maman entreprit et vint à bout d'apprivoiser. Quoique

extrêmement occupé, il s'accoutuma à venir très souvent chez

elle, prit Anet en amitié, marqua faire cas de ses connaissances,

en parlait avec estime, et, ce qu'on n'aurait pas attendu d'un

pareil ours, affectait de le traiter avec considération pour

effacer les impressions du passé. Car, quoique Anet ne fût plus

sur le pied d'un domestique, on savait qu'il l'avait été, et il

ne fallait pas moins que l'exemple et l'autorité de monsieur le

proto-médecin pour donner à son égard le ton qu'on n'aurait pas

pris de tout autre. Claude Anet, avec un habit noir, une perruque

bien peignée, un maintien grave et décent, une conduite sage et

circonspecte, des connaissances assez étendues en matière

médicale et en botanique, et la faveur d'un chef de la Faculté,

pouvait raisonnablement espérer de remplir avec applaudissement

la place de démonstrateur royal des plantes, si l'établissement

projeté avait lieu; et réellement Grossi en avait goûté le plan,

l'avait adopté, et n'attendait pour le proposer à la cour que le

moment où la paix permettrait de songer aux choses utiles, et

laisserait disposer de quelque argent pour y pourvoir.

Mais ce projet, dont l'exécution m'eût probablement jeté

dans la botanique, pour laquelle il me semble que j'étais né,

manqua par un de ces coups inattendus qui renversent les desseins

les mieux concertés. J'étais destiné à devenir par degrés un

exemple des misères humaines. On dirait que la Providence, qui

m'appelait à ces grandes épreuves, écartait de sa main tout ce

qui m'eût empêché d'y arriver. Dans une course qu'Anet avait fait

au haut des montagnes pour aller chercher du génépi, plante rare

qui ne croît que sur les Alpes, et dont M. Grossi avait besoin,

ce pauvre garçon s'échauffa tellement qu'il gagna une pleurésie

dont le génépi ne put le sauver, quoiqu'il y soit, dit-on,

spécifique; et, malgré tout l'art de Grossi, qui certainement

était un très habile homme, malgré les soins infinis que nous

prîmes de lui, sa bonne maîtresse et moi, il mourut le cinquième

jour entre nos mains, après la plus cruelle agonie, durant

laquelle il n'eut d'autres exhortations que les miennes; et je

les lui prodiguai avec des élans de douleur et de zèle qui, s'il

était en état de m'entendre, devaient être de quelque consolation

pour lui. Voilà comment je perdis le plus solide ami que j'eus en

toute ma vie: homme estimable et rare en qui la nature tint lieu

d'éducation, qui nourrit dans la servitude toutes les vertus des

grands hommes, et à qui peut-être il ne manqua, pour se montrer

tel à tout le monde, que de vivre et d'être placé.

Le lendemain, j'en parlais avec maman dans l'affliction la

plus vive et la plus sincère, et, tout d'un coup, au milieu de

l'entretien, j'eus la vile et indigne pensée que j'héritais de

ses nippes, et surtout d'un bel habit noir qui m'avait donné dans

la vue. Je le pensai, par conséquent je le dis; car près d'elle

c'était pour moi la même chose. Rien ne lui fit mieux sentir la

perte qu'elle avait faite que ce lâche et odieux mot, le

désintéressement et la noblesse d'âme étant des qualités que le

défunt avait éminemment possédées. La pauvre femme, sans rien

répondre, se tourna de l'autre côté et se mit à pleurer. Chères

et précieuses larmes! elles furent entendues et coulèrent toutes

dans mon cur; elles y lavèrent jusqu'aux dernières traces d'un

sentiment bas et malhonnête. Il n'y en est jamais entré depuis ce

temps-là.

Cette perte causa à maman autant de préjudice que de

douleur. Depuis ce moment, ses affaires ne cessèrent d'aller en

décadence. Anet était un garçon exact et rangé, qui maintenait

l'ordre dans la maison de sa maîtresse. On craignait sa

vigilance, et le gaspillage était moindre. Elle-même craignait sa

censure, et se contenait davantage dans ses dissipations. Ce

n'était pas assez pour elle de son attachement, elle voulait

conserver son estime, et elle redoutait le juste reproche qu'il

osait quelquefois lui faire, qu'elle prodiguait le bien d'autrui

autant que le sien. Je pensais comme lui, je le disais même; mais

je n'avais pas le même ascendant sur elle, et mes discours n'en

imposaient pas comme les siens. Quand il ne fut plus, je fus bien

forcé de prendre sa place, pour laquelle j'avais aussi peu

d'aptitude que de goût; je la remplis mal. J'étais peu soigneux,

j'étais fort timide; tout en grondant à part moi, je laissais

tout aller comme il allait. D'ailleurs, j'avais bien obtenu la

même confiance, mais non pas la même autorité. Je voyais le

désordre, j'en gémissais, je m'en plaignais, et je n'étais pas

écouté. J'étais trop jeune et trop vif pour avoir le droit d'être

raisonnable; et quand je voulais me mêler de faire le censeur,

maman me donnait de petits soufflets de caresses, m'appelait son

petit Mentor, et me forçait à reprendre le rôle qui me convenait.

Le sentiment profond de la détresse où ses dépenses peu

mesurées devaient nécessairement la jeter tôt ou tard me fit une

impression d'autant plus forte, qu'étant devenu l'inspecteur de

sa maison, je jugeais par moi-même de l'inégalité de la balance

entre le doit et l'avoir. Je date de cette époque le penchant à

l'avarice que je me suis toujours senti depuis ce temps-là. Je

n'ai jamais été follement prodigue que par bourrasques; mais

jusqu'alors je ne m'étais jamais beaucoup inquiété si j'avais peu

ou beaucoup d'argent. Je commençai à faire cette attention, et à

prendre du souci de ma bourse. Je devenais vilain par un motif

très noble; car, en vérité, je ne songeais qu'à ménager à maman

quelque ressource dans la catastrophe que je prévoyais. Je

craignais que ses créanciers ne fissent saisir sa pension,

qu'elle ne fût tout à fait supprimée, et je m'imaginais, selon

mes vues étroites, que mon petit magot lui serait alors d'un

grand secours. Mais pour le faire, et surtout pour le conserver,

il fallait me cacher d'elle; car il n'eût pas convenu, tandis

qu'elle était aux expédients, qu'elle eût su que j'avais de

l'argent mignon. J'allais donc cherchant par-ci par-là de petites

caches où je fourrais quelques louis en dépôt, comptant augmenter

ce dépôt sans cesse jusqu'au moment de le mettre à ses pieds.

Mais j'étais si maladroit dans le choix de mes cachettes, qu'elle

les éventait toujours; puis, pour m'apprendre qu'elle les avait

trouvées, elle ôtait l'or que j'y avais mis, et en mettait

davantage en autres espèces. Je venais tout honteux rapporter à

la bourse commune mon petit trésor, et jamais elle ne manquait de

l'employer en nippes ou meubles à mon profit, comme épée

d'argent, montre ou autre chose pareille.

Bien convaincu qu'accumuler ne me réussirait jamais et

serait pour elle une mince ressource, je sentis enfin que je n'en

avais point d'autre contre le malheur que je craignais que de me

mettre en état de pourvoir par moi-même à sa subsistance, quand,

cessant de pourvoir à la mienne, elle verrait le pain prêt à lui

manquer. Malheureusement, jetant mes projets du côté de mes

goûts, je m'obstinais à chercher follement ma fortune dans la

musique; et, sentant naître des idées et des chants dans ma tête,

je crus qu'aussitôt que je serais en état d'en tirer parti,

j'allais devenir un homme célèbre, un Orphée moderne, dont les

sons devaient attirer tout l'argent du Pérou. Ce dont il

s'agissait pour moi, commençant à lire passablement la musique,

était d'apprendre la composition. La difficulté était de trouver

quelqu'un pour me l'enseigner; car, avec mon Rameau seul, je

n'espérais pas y parvenir par moi-même; et depuis le départ de M.

le Maître, il n'y avait personne en Savoie qui entendît rien à

l'harmonie.

Ici l'on va voir encore une de ces inconséquences dont ma

vie est remplie, et qui m'ont fait si souvent aller contre mon

but, lors même que j'y pensais tendre directement. Venture

m'avait beaucoup parlé de l'abbé Blanchard, son maître de

composition, homme de mérite et d'un grand talent, qui pour lors

était maître de musique de la cathédrale de Besançon, et qui

l'est maintenant de la chapelle de Versailles. Je me mis en tête

d'aller à Besançon prendre leçon de l'abbé Blanchard; et cette

idée me parut si raisonnable, que je parvins à la faire trouver

telle à maman. La voilà travaillant à mon petit équipage, et cela

avec la profusion qu'elle mettait à toute chose. Ainsi, toujours

avec le projet de prévenir une banqueroute et de réparer dans

l'avenir l'ouvrage de sa dissipation, je commençai dans le moment

même par lui causer une dépense de huit cents francs:

j'accélérais sa ruine pour me mettre en état d'y remédier.

Quelque folle que fût cette conduite, l'illusion était entière de

ma part, et même de la sienne. Nous étions persuadés l'un et

l'autre, moi que je travaillais utilement pour elle; elle que je

travaillais utilement pour moi.

J'avais compté trouver Venture encore à Annecy, et lui

demander une lettre pour l'abbé Blanchard. Il n'y était plus. Il

fallut, pour tout renseignement, me contenter d'une messe à

quatre parties, de sa composition et de sa main, qu'il m'avait

laissée. Avec cette recommandation, je vais à Besançon, passant

par Genève, où je fus voir mes parents, et par Nyon, où je fus

voir mon père, qui me reçut comme à son ordinaire et se chargea

de me faire parvenir ma malle, qui ne venait qu'après moi, parce

que j'étais à cheval. J'arrive à Besançon. L'abbé Blanchard me

reçoit bien, me promet ses instructions et m'offre ses services.

Nous étions prêts à commencer, quand j'apprends par une lettre de

mon père que ma malle a été saisie et confisquée aux Rousses,

bureau de France sur les frontières de Suisse. Effrayé de cette

nouvelle, j'emploie les connaissances que je m'étais faites à

Besançon pour savoir le motif de cette confiscation; car, bien

sûr de n'avoir point de contrebande, je ne pouvais concevoir sur

quel prétexte on l'avait pu fonder. Je l'apprends enfin: il faut

le dire, car c'est un fait curieux.

Je voyais à Chambéri un vieux Lyonnais, fort bon homme,

appelé M. Duvivier, qui avait travaillé au visa sous la régence,

et qui, faute d'emploi, était venu travailler au cadastre. Il

avait vécu dans le monde; il avait des talents, quelque savoir,

de la douceur, de la politesse; il savait la musique: et comme

j'étais de chambrée avec lui, nous nous étions liés de préférence

au milieu des ours mal léchés qui nous entouraient. Il avait à

Paris des correspondances qui lui fournissaient ces petits riens,

ces nouveautés éphémères qui courent on ne sait pourquoi, qui

meurent on ne sait comment, sans que jamais personne y repense

quand on a cessé d'en parler. Comme je le menais quelquefois

dîner chez maman, il me faisait sa cour en quelque sorte, et,

pour se rendre agréable, il tâchait de me faire aimer ces

fadaises, pour lesquelles j'eus toujours un tel dégoût, qu'il ne

m'est arrivé de la vie d'en lire une à moi seul. Malheureusement,

un de ces maudits papiers resta dans la poche de veste d'un habit

neuf que j'avais porté deux ou trois fois pour être en règle avec

les commis. Ce papier était une parodie janséniste assez plate de

la belle scène du Mithridate de Racine. Je n'en avais pas lu dix

vers, et l'avais laissé par oubli dans ma poche. Voilà ce qui fit

confisquer mon équipage. Les commis firent à la tête de

l'inventaire de cette malle un magnifique procès-verbal, où,

supposant que cet écrit venait de Genève pour être imprime et

distribué en France, ils s'étendaient en saintes invectives

contre les ennemis de Dieu et de l'Église, et en éloges de leur

pieuse vigilance, qui avait arrêté l'exécution de ce projet

infernal. Ils trouvèrent sans doute que mes chemises sentaient

aussi l'hérésie, car, en vertu de ce terrible papier, tout fut

confisqué sans que jamais j'aie eu ni raison ni nouvelle de ma

pauvre pacotille. Les gens des fermes à qui l'on s'adressa

demandaient tant d'instructions, de renseignements, de

certificats, de mémoires, que, me perdant mille fois dans ce

labyrinthe, je fus contraint de tout abandonner. J'ai un vrai

regret de n'avoir pas conservé le procès-verbal du bureau des

Rousses: c'était une pièce à figurer avec distinction parmi

celles dont le recueil doit accompagner cet écrit.

Cette perte me fit revenir à Chambéri tout de suite, sans

avoir rien fait avec l'abbé Blanchard; et, tout bien pesé, voyant

le malheur me suivre dans toutes mes entreprises, je résolus de

m'attacher uniquement à maman, de courir sa fortune, et de ne

plus m'inquiéter inutilement d'un avenir auquel je ne pouvais

rien. Elle me reçut comme si j'avais rapporté des trésors,

remonta peu à peu ma petite garde-robe; et mon malheur, assez

grand pour l'un et pour l'autre, fut presque aussitôt oublié

qu'arrivé.

Quoique ce malheur m'eût refroidi sur mes projets de

musique, je ne laissais pas d'étudier toujours mon Rameau; et, à

force d'efforts, je parvins enfin à l'entendre et à faire

quelques petits essais de composition, dont le succès

m'encouragea. Le comte de Bellegarde, fils du marquis

d'Antremont, était revenu de Dresde après la mort du roi Auguste.

Il avait vécu longtemps à Paris: il aimait extrêmement la

musique, et avait pris en passion celle de Rameau. Son frère, le

comte de Nangis, jouait du violon, madame la comtesse de la Tour,

leur sur, chantait un peu. Tout cela mit à Chambéri la musique

à la mode, et l'on établit une manière de concert public, dont on

voulut d'abord me donner la direction: mais on s'aperçut bientôt

qu'elle passait mes forces, et l'on s'arrangea autrement. Je ne

laissais pas d'y donner quelques petits morceaux de ma façon, et

entre autres une cantate qui plut beaucoup. Ce n'était pas une

pièce bien faite, mais elle était pleine de chants nouveaux et de

choses d'effet que l'on n'attendait pas de moi. Ces messieurs ne

purent croire que, lisant si mal la musique, je fusse en état

d'en composer de passable, et ils ne doutèrent pas que je ne me

fusse fait honneur du travail d'autrui. Pour vérifier la chose,

un matin M. de Nangis vint me trouver avec une cantate de

Clérambault, qu'il avait transposée, disait-il, pour la commodité

de la voix, et à laquelle il fallait faire une autre basse, la

transposition rendant celle de Clérambault impraticable sur

l'instrument. Je répondis que c'était un travail considérable, et

qui ne pouvait être fait sur-le-champ. Il crut que je cherchais

une défaite, et me pressa de lui faire au moins la basse d'un

récitatif. Je la fis donc, mal sans doute, parce qu'en toute

chose il me faut, pour bien faire, mes aises et ma liberté; mais

je la fis du moins dans les règles: et comme il était présent, il

ne put douter que je ne susse les éléments de la composition.

Ainsi je ne perdis pas mes écolières, mais je me refroidis un peu

sur la musique, voyant que l'on faisait un concert et que l'on

s'y passait de moi.

Ce fut à peu près dans ce temps-là que, la paix étant faite,

l'armée française repassa les monts. Plusieurs officiers vinrent

voir maman, entre autres M. le comte de Lautrec, colonel du

régiment d'Orléans, depuis plénipotentiaire à Genève, et enfin

maréchal de France, auquel elle me présenta. Sur ce qu'elle lui

dit, il parut s'intéresser beaucoup à moi, et me promit beaucoup

de choses dont il ne s'est souvenu que la dernière année de sa

vie, lorsque je n'avais plus besoin de lui. Le jeune marquis de

Sennecterre, dont le père était alors ambassadeur à Turin, passa

dans le même temps à Chambéri. Il dîna chez madame de Menthon:

j'y dînais aussi ce jour-là. Après le dîner il fut question de

musique: il la savait très bien. L'opéra de Jephté était alors

dans sa nouveauté; il en parla, on le fit apporter. Il me fit

frémir en me proposant d'exécuter à nous deux cet opéra; et, tout

en ouvrant le livre, il tomba sur ce morceau célèbre à deux

churs:

 

La terre, l'enfer, le ciel même,

Tout tremble devant le Seigneur.

 

Il me dit: Combien voulez-vous faire de parties? je ferai pour ma

part ces six-là. Je n'étais pas encore accoutumé à cette

pétulance française, et quoique j'eusse quelquefois ânonné des

partitions, je ne comprenais pas comment le même homme pouvait

faire en même temps six parties, ni même deux. Rien ne m'a plus

coûté dans l'exercice de la musique que de sauter ainsi

légèrement d'une partie à l'autre, et d'avoir l'il à la fois

sur toute une partition. A la manière dont je me tirai de cette

entreprise, M. de Sennecterre dut être tenté de croire que je ne

savais pas la musique. Ce fut peut-être pour vérifier ce doute

qu'il me proposa de noter une chanson qu'il voulait donner à

mademoiselle de Menthon. Je ne pouvais m'en défendre. Il chanta

la chanson; je l'écrivis, même sans le faire beaucoup répéter. Il

la lut ensuite, et trouva, comme il était vrai, qu'elle était

très correctement notée. Il avait vu mon embarras, il prit

plaisir à faire valoir ce petit succès. C'était pourtant une

chose très simple. Au fond, je savais fort bien la musique; je ne

manquais que de cette vivacité du premier coup d'il que je

n'eus jamais sur rien, et qui ne s'acquiert en musique que par

une pratique consommée. Quoi qu'il en soit, je fus sensible à

l'honnête soin qu'il prit d'effacer dans l'esprit des autres et

dans le mien la petite honte que j'avais eue; et douze ou quinze

ans après, me rencontrant avec lui dans diverses maisons de

Paris, je fus tenté plusieurs fois de lui rappeler cette

anecdote, et de lui montrer que j'en gardais le souvenir. Mais il

avait perdu les yeux depuis ce temps-là: je craignis de

renouveler ses regrets en lui rappelant l'usage qu'il en avait su

faire, et je me tus.

Je touche au moment qui commence à lier mon existence passée

avec la présente. Quelques amitiés de ce temps-là prolongées

jusqu'à celui-ci me sont devenues bien précieuses. Elles m'ont

souvent fait regretter cette heureuse obscurité où ceux qui se

disaient mes amis l'étaient et m'aimaient pour moi, par pure

bienveillance, non par la vanité d'avoir des liaisons avec un

homme connu, ou par le désir secret de trouver ainsi plus

d'occasions de lui nuire. C'est d'ici que je date ma première

connaissance avec mon vieux ami Gauffecourt, qui m'est toujours

resté, malgré les efforts qu'on a faits pour me l'ôter. Toujours

resté! non. Hélas! je viens de le perdre. Mais il n'a cessé de

m'aimer qu'en cessant de vivre, et notre amitié n'a fini qu'avec

lui. M. de Gauffecourt était un des hommes les plus aimables qui

aient existé. Il était impossible de le voir sans l'aimer, et de

vivre avec lui sans s'y attacher tout à fait. Je n'ai vu de ma

vie une physionomie plus ouverte, plus caressante, qui eût plus

de sérénité, qui marquât plus de sentiment et d'esprit, qui

inspirât plus de confiance. Quelque réservé qu'on pût être, on ne

pouvait, dès la première vue, se défendre d'être aussi familier

avec lui que si on l'eût connu depuis vingt ans: et moi, qui

avais tant de peine d'être à mon aise avec les nouveaux visages,

j'y fus avec lui du premier moment. Son ton, son accent, son

propos accompagnaient parfaitement sa physionomie. Le son de sa

voix était net, plein, bien timbré, une belle voix de basse

étoffée et mordante, qui remplissait l'oreille et sonnait au

cur. Il est impossible d'avoir une gaieté plus égale et plus

douce, des grâces plus vraies et plus simples, des talents plus

naturels et cultivés avec plus de goût. Joignez à cela un cur

aimant, mais aimant un peu trop tout le monde, un caractère

officieux avec un peu de choix, servant ses amis avec zèle, ou

plutôt se faisant l'ami des gens qu'il pouvait servir, et sachant

faire très adroitement ses propres affaires en faisant très

chaudement celles d'autrui. Gauffecourt était fils d'un simple

horloger, et avait été horloger lui-même. Mais sa figure et son

mérite l'appelaient dans une autre sphère où il ne tarda pas

d'entrer. Il fit connaissance avec M. de la Closure, résident de

France à Genève, qui le prit en amitié. Il lui procura à Paris

d'autres connaissances qui lui furent utiles, et par lesquelles

il parvint à avoir la fourniture des sels du Valais, qui lui

valait vingt mille livres de rente. Sa fortune, assez belle, se

borna là du côté des hommes; mais du côté des femmes, la presse y

était: il eut à choisir, et fit ce qu'il voulut. Ce qu'il y eut

de plus rare et de plus honorable pour lui fut qu'ayant des

liaisons dans tous les états, il fut partout chéri, recherché de

tout le monde, sans jamais être envié ni haï de personne; et je

crois qu'il est mort sans avoir eu de sa vie un seul ennemi.

Heureux homme! Il venait tous les ans aux bains d'Aix, où se

rassemble la bonne compagnie des pays voisins. Lié avec toute la

noblesse de Savoie, il venait d'Aix à Chambéri voir le comte de

Bellegarde et son père le marquis d'Antremont, chez qui maman fit

et me fit faire connaissance avec lui. Cette connaissance, qui

semblait devoir n'aboutir à rien, et fut nombre d'années

interrompue, se renouvela dans l'occasion que je dirai, et devint

un véritable attachement. C'est assez pour m'autoriser à parler

d'un ami avec qui j'ai été si étroitement lié: mais quand je ne

prendrais aucun intérêt personnel à sa mémoire, c'était un homme

si aimable et si heureusement né, que, pour l'honneur de l'espèce

humaine, je la croirais toujours bonne à conserver. Cet homme si

charmant avait pourtant ses défauts ainsi que les autres, comme

on pourra voir ci-après: mais s'il ne les eût pas eus, peut-être

eût-il été moins aimable. Pour le rendre intéressant autant qu'il

pouvait l'être, il fallait qu'on eût quelque chose à lui

pardonner.

Une autre liaison du même temps n'est pas éteinte, et me

leurre encore de cet espoir du bonheur temporel, qui meurt si

difficilement dans le cur de l'homme. M. de Conzié, gentilhomme

savoyard, alors jeune et aimable, eut la fantaisie d'apprendre la

musique, ou plutôt de faire connaissance avec celui qui

l'enseignait. Avec de l'esprit et du goût pour les belles

connaissances, M. de Conzié avait une douceur de caractère qui le

rendait très liant, et je l'étais beaucoup moi-même pour les gens

en qui je la trouvais. La liaison fut bientôt faite. Le germe de

littérature et de philosophie qui commençait à fermenter dans ma

tête, et qui n'attendait qu'un peu de culture et d'émulation pour

se développer tout à fait, les trouvait en lui. M. de Conzié

avait peu de disposition pour la musique: ce fut un bien pour

moi; les heures des leçons se passaient à tout autre chose qu'à

solfier. Nous déjeunions, nous causions, nous lisions quelques

nouveautés, et pas un mot de musique. La correspondance de

Voltaire avec le prince royal de Prusse faisait du bruit alors:

nous nous entretenions souvent de ces deux hommes célèbres, dont

l'un, depuis peu sur le trône, s'annonçait déjà tel qu'il devait

dans peu se montrer; et dont l'autre, aussi décrié qu'il est

admiré maintenant, nous faisait plaindre sincèrement le malheur

qui semblait le poursuivre, et qu'on voit si souvent être

l'apanage des grands talents. Le prince de Prusse avait été peu

heureux dans sa jeunesse; et Voltaire semblait fait pour ne

l'être jamais. L'intérêt que nous prenions à l'un et à l'autre

s'étendait à tout ce qui s'y rapportait. Rien de tout ce

qu'écrivait Voltaire ne nous échappait. Le goût que je pris à ces

lectures m'inspira le désir d'apprendre à écrire avec élégance,

et de tâcher d'imiter le beau coloris de cet auteur, dont j'étais

enchanté. Quelque temps après parurent ses Lettres

philosophiques. Quoiqu'elles ne soient pas assurément son

meilleur ouvrage, ce fut celui qui m'attira le plus vers l'étude,

et ce goût naissant ne s'éteignit plus depuis ce temps-là.

Mais le moment n'était pas venu de m'y livrer tout de bon.

Il me restait encore une humeur un peu volage, un désir d'aller

et venir qui s'était plutôt borné qu'éteint, et que nourrissait

le train de la maison de madame de Warens, trop bruyant pour mon

humeur solitaire. Ce tas d'inconnus qui lui affluaient

journellement de toutes parts, et la persuasion où j'étais que

ces gens-là ne cherchaient qu'à la duper chacun à sa manière, me

faisaient un vrai tourment de mon habitation. Depuis qu'ayant

succédé à Claude Anet dans la confidence de sa maîtresse, je

suivais de plus près l'état de ses affaires, j'y voyais un

progrès en mal dont j'étais effrayé. J'avais cent fois remontré,

prié, pressé, conjuré, et toujours inutilement. Je m'étais jeté à

ses pieds; je lui avais fortement représenté la catastrophe qui

la menaçait; je l'avais vivement exhortée à réformer sa dépense,

à commencer par moi; à souffrir plutôt un peu tandis qu'elle

était encore jeune, que, multipliant toujours ses dettes et ses

créanciers, de s'exposer sur ses vieux jours à leurs vexations et

à la misère. Sensible à la sincérité de mon zèle, elle

s'attendrissait avec moi et me promettait les plus belles choses

du monde. Un croquant arrivait-il, à l'instant tout était oublié.

Après mille épreuves de l'inutilité de mes remontrances, que me

restait-il à faire, que de détourner les yeux du mal que je ne

pouvais prévenir? Je m'éloignais de la maison dont je ne pouvais

garder la porte; je faisais de petits voyages à Nyon, à Genève, à

Lyon, qui, m'étourdissant sur ma peine secrète, en augmentaient

en même temps le sujet par ma dépense. Je puis jurer que j'en

aurais souffert tous les retranchements avec joie, si maman eût

vraiment profité de cette épargne; mais certain que ce que je me

refusais passait à des fripons, j'abusais de sa facilité pour

partager avec eux, et, comme le chien qui revenait de la

boucherie, j'emportais mon lopin du morceau que je n'avais pu

sauver.

Les prétextes ne me manquaient pas pour tous ces voyages, et

maman seule m'en eût fourni de reste, tant elle avait partout de

liaisons, de négociations, d'affaires, de commissions à donner à

quelqu'un de sûr. Elle ne demandait qu'à m'envoyer, je ne

demandais qu'à aller: cela ne pouvait manquer de faire une vie

assez ambulante. Ces voyages me mirent à portée de faire quelques

bonnes connaissances, qui m'ont été dans la suite agréables ou

utiles; entre autres à Lyon celle de M. Perrichon, que je me

reproche de n'avoir pas assez cultivée, vu les bontés qu'il a

eues pour moi; celle du bon Parisot, dont je parlerai dans son

temps; à Grenoble, celle de madame Deybens et de madame la

présidente de Bardonanche, femme de beaucoup d'esprit, et qui

m'eût pris en amitié si j'avais été à portée de la voir plus

souvent; à Genève, celle de M. de la Closure, résident de France,

qui me parlait souvent de ma mère, dont malgré la mort et le

temps son cur n'avait pu se déprendre; celle des deux Barillot,

dont le père, qui m'appelait son petit-fils, était d'une société

très aimable, et l'un des plus dignes hommes que j'aie jamais

connus. Durant les troubles de la République, ces deux citoyens

se jetèrent dans les deux partis contraires, le fils, dans celui

de la bourgeoisie; le père, dans celui des magistrats: et

lorsqu'on prit les armes en 1737, je vis, étant à Genève, le père

et le fils sortir armés de la même maison, l'un pour monter à

l'hôtel de ville, l'autre pour se rendre à son quartier, sûrs de

se trouver deux heures après l'un vis-à-vis de l'autre exposés à

s'entr'égorger. Ce spectacle affreux me fit une impression si

vive, que je jurai de ne tremper jamais dans aucune guerre

civile, et de ne soutenir jamais au dedans la liberté par les

armes, ni de ma personne ni de mon aveu, si jamais je rentrais

dans mes droits de citoyen. Je me rends le témoignage d'avoir

tenu ce serment dans une occasion délicate; et l'on trouvera, du

moins je le pense, que cette modération fut de quelque prix.

Mais je n'en étais pas encore à cette première fermentation

de patriotisme que Genève en armes excita dans mon cur. On

jugera combien j'en étais loin par un fait très grave à ma

charge, que j'ai oublié de mettre à sa place, et qui ne doit pas

être omis.

Mon oncle Bernard était, depuis quelques années, passé dans

la Caroline pour y faire bâtir la ville de Charlestown, dont il

avait donné le plan: il y mourut peu après. Mon pauvre cousin

était aussi mort au service du roi de Prusse, et ma tante perdit

ainsi son fils et son mari presque en même temps. Ces pertes

réchauffèrent un peu son amitié pour le plus proche parent qui

lui restât, et qui était moi. Quand j'allais à Genève je logeais

chez elle, et je m'amusais à fureter et feuilleter les livres et

papiers que mon oncle avait laissés. J'y trouvai beaucoup de

pièces curieuses, et des lettres dont assurément on ne se

douterait pas. Ma tante, qui faisait peu de cas de ces

paperasses, m'eût laissé tout emporter si j'avais voulu. Je me

contentai de deux ou trois livres commentés de la main de mon

grand-père Bernard le ministre, et entre autres les Oeuvres

posthumes de Rohault, in-4°, dont les marges étaient pleines

d'excellentes scolies qui me firent aimer les mathématiques. Ce

livre est resté parmi ceux de madame de Warens; j'ai toujours été

fâché de ne l'avoir pas gardé. A ces livres je joignis cinq ou

six mémoires manuscrits, et un seul imprimé, qui était du fameux

Micheli Ducret, homme d'un grand talent, savant, éclairé, mais

trop remuant, traité bien cruellement par les magistrats de

Genève, et mort dernièrement dans la forteresse d'Arberg, où il

était enfermé depuis longues années, pour avoir, disait-on,

trempé dans la conspiration de Berne.

Ce mémoire était une critique assez judicieuse de ce grand

et ridicule plan de fortification qu'on a exécuté en partie à

Genève, à la grande risée des gens du métier, qui ne savent pas

le but secret qu'avait le conseil dans l'exécution de cette

magnifique entreprise. M. Micheli, ayant été exclu de la chambre

des fortifications pour avoir blâmé ce plan, avait cru, comme

membre des deux-cents et même comme citoyen, pouvoir en dire son

avis plus au long; et c'était ce qu'il avait fait par ce mémoire,

qu'il eut l'imprudence de faire imprimer, mais non pas publier,

car il n'en fit tirer que le nombre d'exemplaires qu'il envoyait

aux deux-cents, et qui furent tous interceptés à la poste par

ordre du petit conseil. Je trouvai ce mémoire parmi les papiers

de mon oncle, avec la réponse qu'il avait été chargé d'y faire,

et j'emportai l'un et l'autre. J'avais fait ce voyage peu après

ma sortie du cadastre, et j'étais demeuré en quelque liaison avec

l'avocat Coccelli, qui en était le chef. Quelque temps après, le

directeur de la douane s'avisa de me prier de lui tenir un

enfant, et me donna madame Coccelli pour commère. Les honneurs me

tournaient la tête; et, fier d'appartenir de si près à monsieur

l'avocat, je tâchais de faire l'important, pour me montrer digne

de cette gloire.

Dans cette idée, je crus ne pouvoir rien faire de mieux que

de lui faire voir mon mémoire imprimé de M. Micheli, qui

réellement était une pièce rare, pour lui prouver que

j'appartenais à des notables de Genève qui savaient les secrets

de l'Etat. Cependant, par une demi-réserve dont j'aurais peine à

rendre raison, je ne lui montrai point la réponse de mon oncle à

ce mémoire, peut-être parce qu'elle était manuscrite et qu'il ne

fallait à monsieur l'avocat que du moulé. Il sentit pourtant si

bien le prix de l'écrit que j'eus la bêtise de lui confier, que

je ne pus jamais le ravoir ni le revoir, et que, bien convaincu

de l'inutilité de mes efforts, je me fis un mérite de la chose,

et transformai ce vol en présent. Je ne doute pas un moment qu'il

n'ait bien fait valoir à la cour de Turin cette pièce plus

curieuse cependant qu'utile, et qu'il n'ait eu grand soin de se

faire rembourser de manière ou d'autre de l'argent qu'il lui en

avait dû coûter pour l'acquérir. Heureusement, de tous les futurs

contingents, un des moins probables est qu'un jour le roi de

Sardaigne assiégera Genève. Mais comme il n'y a pas

d'impossibilité à la chose, j'aurai toujours à reprocher à ma

sotte vanité d'avoir montré les plus grands défauts de cette

place à son plus ancien ennemi.

Je passai deux ou trois ans de cette façon entre la musique,

les magistères, les projets, les voyages, flottant incessamment

d'une chose à l'autre, cherchant à me fixer sans savoir à quoi,

mais entraîné pourtant par degrés vers l'étude, voyant des gens

de lettres, entendant parler de littérature, me mêlant

quelquefois d'en parler moi-même, et prenant plutôt le jargon des

livres que la connaissance de leur contenu. Dans mes voyages de

Genève, j'allais de temps en temps voir en passant mon ancien bon

ami M. Simon, qui fomentait beaucoup mon émulation naissante par

des nouvelles toutes fraîches de la république des lettres,

tirées de Baillet ou de Colomiés. Je voyais beaucoup aussi à

Chambéri un jacobin, professeur de physique, bonhomme de moine

dont j'ai oublié le nom, et qui faisait souvent de petites

expériences qui m'amusaient extrêmement. Je voulus, à son exemple

et aidé des Récréations mathématiques d'Ozanam, faire de l'encre

de sympathie. Pour cet effet, après avoir rempli une bouteille

plus qu'à demi de chaux vive, d'orpiment et d'eau, je la bouchai

bien. L'effervescence commença presque à l'instant très

violemment. Je courus à la bouteille pour la déboucher, mais je

n'y fus pas à temps; elle me sauta au visage comme une bombe.

J'avalai de l'orpiment, de la chaux; j'en faillis mourir. Je

restai aveugle plus de six semaines; et j'appris ainsi à ne pas

me mêler de physique expérimentale sans en savoir les éléments.

Cette aventure m'arriva mal à propos pour ma santé, qui

depuis quelque temps s'altérait sensiblement. Je ne sais d'où

venait qu'étant bien conformé par le coffre, et ne faisant

d'excès d'aucune espèce, je déclinais à vue d'il. J'ai une

assez bonne carrure, la poitrine large, mes poumons doivent y

jouer à l'aise; cependant j'avais la courte haleine, je me

sentais oppressé, je soupirais involontairement, j'avais des

palpitations, je crachais du sang, la fièvre lente survint, et je

n'en ai jamais été bien quitte. Comment peut-on tomber dans cet

état à la fleur de l'âge, sans avoir aucun viscère vicié, sans

avoir rien fait pour détruire sa santé?

L'épée use le fourreau, dit-on quelquefois. Voilà mon

histoire. Mes passions m'ont fait vivre, et mes passions m'ont

tué. Quelles passions? dira-t-on. Des riens, les choses du monde

les plus puériles, mais qui m'affectaient comme s'il se fût agi

de la possession d'Hélène ou du trône de l'univers. D'abord les

femmes. Quand j'en eus une, mes sens furent tranquilles, mais mon

cur ne le fut jamais. Les besoins de l'amour me dévoraient au

sein de la jouissance. J'avais une tendre mère, une amie chérie;

mais il me fallait une maîtresse. Je me la figurais à sa place;

je me la créais de mille façons, pour me donner le change à

moi-même. Si j'avais cru tenir maman dans mes bras quand je l'y

tenais, mes étreintes n'auraient pas été moins vives, mais tous

mes désirs se seraient éteints; j'aurais sangloté de tendresse,

mais je n'aurais pas joui. Jouir! ce sort est-il fait pour

l'homme? Ah! si jamais une seule fois en ma vie j'avais goûté

dans leur plénitude toutes les délices de l'amour, je n'imagine

pas que ma frêle existence eût pu suffire; je serais mort sur le

fait.

J'étais donc brûlant d'amour sans objet; et c'est peut-être

ainsi qu'il épuise le plus. J'étais inquiet, tourmenté du mauvais

état des affaires de ma pauvre maman et de son imprudente

conduite, qui ne pouvait manquer d'opérer sa ruine totale en peu

de temps. Ma cruelle imagination, qui va toujours au-devant des

malheurs, me montrait celui-là sans cesse dans tout son excès et

dans toutes ses suites. Je me voyais d'avance forcément séparé

par la misère de celle à qui j'avais consacré ma vie, et sans qui

je n'en pouvais jouir. Voilà comment j'avais toujours l'âme

agitée. Les désirs et les craintes me dévoraient alternativement.

La musique était pour moi une autre passion moins fougueuse,

mais non moins consumante par l'ardeur avec laquelle je m'y

livrais, par l'étude opiniâtre des obscurs livres de Rameau, par

mon invincible obstination à vouloir en charger ma mémoire qui

s'y refusait toujours; par mes courses continuelles, par les

compilations immenses que j'entassais, passant très souvent à

copier les nuits entières. Et pourquoi m'arrêter aux choses

permanentes, tandis que toutes les folies qui passaient dans mon

inconstante tête, les goûts fugitifs d'un seul jour, un voyage,

un concert, un souper, une promenade à faire, un roman à lire,

une comédie à voir, tout ce qui était le moins du monde prémédité

dans mes plaisirs ou dans mes affaires, devenait pour moi tout

autant de passions violentes, qui dans leur impétuosité ridicule

me donnaient le plus vrai tourment? La lecture des malheurs

imaginaires de Cléveland, faite avec fureur et souvent

interrompue, m'a fait faire, je crois, plus de mauvais sang que

les miens.

Il y avait un Genevois nommé M. Bagueret, lequel avait été

employé sous Pierre le Grand à la cour de Russie; un des plus

vilains hommes et des plus grands fous que j'aie jamais vus,

toujours plein de projets aussi fous que lui, qui faisait tomber

les millions comme la pluie, et à qui les zéros ne coûtaient

rien. Cet homme, étant venu à Chambéri pour quelque procès au

sénat, s'empara de maman comme de raison, et, pour ses trésors de

zéros qu'il lui prodiguait généreusement, tirait ses pauvres écus

pièce à pièce. Je ne l'aimais point: il le voyait; avec moi cela

n'est pas difficile: il n'y avait sorte de bassesse qu'il

n'employât pour me cajoler. Il s'avisa de me proposer d'apprendre

les échecs, qu'il jouait un peu. J'essayai presque malgré moi;

et, après avoir tant bien que mal appris la marche, mon progrès

fut si rapide, qu'avant la fin de la première séance, je lui

donnai la tour qu'il m'avait donnée en commençant. Il ne m'en

fallut pas davantage: me voilà forcené des échecs. J'achète un

échiquier, j'achète le Calabrois: je m'enferme dans ma chambre,

j'y passe les jours et les nuits à vouloir apprendre par cur

toutes les parties, à les fourrer dans ma tête bon gré mal gré, à

jouer seul sans relâche et sans fin. Après deux ou trois mois de

ce beau travail et d'efforts inimaginables, je vais au café,

maigre, jaune, et presque hébété. Je m'essaye, je rejoue avec M.

Bagueret: il me bat une fois, deux fois, vingt fois; tant de

combinaisons s'étaient brouillées dans ma tête, et mon

imagination s'était si bien amortie, que je ne voyais plus qu'un

nuage devant moi. Toutes les fois qu'avec le livre de Philidor ou

celui de Stamma j'ai voulu m'exercer à étudier des parties, la

même chose m'est arrivée; et après m'être épuisé de fatigue, je

me suis trouvé plus faible qu'auparavant. Du reste, que j'aie

abandonné les échecs, ou qu'en jouant je me sois remis en

haleine, je n'ai jamais avancé d'un cran depuis cette première

séance, et je me suis toujours retrouvé au même point où j'étais

en la finissant. Je m'exercerais des milliers de siècles que je

finirais par pouvoir donner la tour à Bagueret, et rien de plus.

Voilà du temps bien employé! direz-vous. Et je n'y en ai pas

employé peu. Je ne finis ce premier essai que quand je n'eus plus

la force de continuer. Quand j'allai me montrer sortant de ma

chambre, j'avais l'air d'un déterré, et, suivant le même train,

je n'aurais pas resté déterré longtemps. On conviendra qu'il est

difficile, et surtout dans l'ardeur de la jeunesse, qu'une

pareille tête laisse toujours le corps en santé.

L'altération de la mienne agit sur mon humeur et tempéra

l'ardeur de mes fantaisies. Me sentant affaiblir, je devins plus

tranquille, et perdis un peu la fureur des voyages. Plus

sédentaire, je fus pris, non de l'ennui, mais de la mélancolie;

les vapeurs succédèrent aux passions; ma langueur devint

tristesse; je pleurais et soupirais à propos de rien; je sentais

la vie m'échapper sans l'avoir goûtée; je gémissais sur l'état où

je laissais ma pauvre maman, sur celui où je la voyais prête à

tomber; je puis dire que la quitter et la laisser à plaindre

était mon unique regret. Enfin je tombai tout à fait malade. Elle

me soigna comme jamais mère n'a soigné son enfant; et cela lui

fit du bien à elle-même, en faisant diversion aux projets et

tenant écartés les projeteurs. Quelle douce mort, si alors elle

fût venue! Si j'avais peu goûté les biens de la vie, j'en avais

peu senti les malheurs. Mon âme paisible pouvait partir sans le

sentiment cruel de l'injustice des hommes, qui empoisonne la vie

et la mort. J'avais la consolation de me survivre dans la

meilleure moitié de moi-même; c'était à peine mourir. Sans les

inquiétudes que j'avais sur son sort, je serais mort comme

j'aurais pu m'endormir, et ces inquiétudes mêmes avaient un objet

affectueux et tendre qui en tempérait l'amertume. Je lui disais:

Vous voilà dépositaire de tout mon être; faites en sorte qu'il

soit heureux. Deux ou trois fois, quand j'étais le plus mal, il

m'arriva de me lever dans la nuit et de me traîner à sa chambre,

pour lui donner, sur sa conduite, des conseils, j'ose dire pleins

de justesse et de sens, mais où l'intérêt que je prenais à son

sort se marquait mieux que toute autre chose. Comme si les pleurs

étaient ma nourriture et mon remède, je me fortifiais de ceux que

je versais auprès d'elle, avec elle, assis sur son lit, et tenant

ses mains dans les miennes. Les heures coulaient dans ces

entretiens nocturnes, et je m'en retournais en meilleur état que

je n'étais venu: content et calme dans les promesses qu'elle

m'avait faites, dans les espérances qu'elle m'avait données, je

m'endormais là-dessus avec la paix du cur et la résignation à

la Providence. Plaise à Dieu qu'après tant de sujets de haïr la

vie, après tant d'orages qui ont agité la mienne et qui ne m'en

font plus qu'un fardeau, la mort qui doit la terminer me soit

aussi peu cruelle qu'elle me l'eût été dans ce moment-là!

A force de soins, de vigilance et d'incroyables peines, elle

me sauva; et il est certain qu'elle seule pouvait me sauver. J'ai

peu de foi à la médecine des médecins, mais j'en ai beaucoup à

celle des vrais amis; les choses dont notre bonheur dépend se

font toujours beaucoup mieux que toutes les autres. S'il y a dans

la vie un sentiment délicieux, c'est celui que nous éprouvâmes

d'être rendus l'un à l'autre. Notre attachement mutuel n'en

augmenta pas, cela n'était pas possible; mais il prit je ne sais

quoi de plus intime, de plus touchant dans sa grande simplicité.

Je devenais tout à fait son uvre, tout à fait son enfant, et

plus que si elle eût été ma vraie mère. Nous commençâmes, sans y

songer, à ne plus nous séparer l'un de l'autre, à mettre en

quelque sorte toute notre existence en commun; et, sentant que

réciproquement nous nous étions non seulement nécessaires, mais

suffisants, nous nous accoutumâmes à ne plus penser à rien

d'étranger à nous, à borner absolument notre bonheur et tous nos

désirs à cette possession mutuelle et peut-être unique parmi les

humains, qui n'était point, comme je l'ai dit, celle de l'amour,

mais une possession plus essentielle, qui, sans tenir aux sens,

au sexe, à l'âge, à la figure, tenait à tout ce par quoi l'on est

soi, et qu'on ne peut perdre qu'en cessant d'être.

A quoi tint-il que cette précieuse crise n'amenât le bonheur

du reste de ses jours et des miens? Ce ne fut pas à moi, je m'en

rends le consolant témoignage. Ce ne fut pas non plus à elle, du

moins à sa volonté. Il était écrit que bientôt l'invincible

naturel reprendrait son empire. Mais ce fatal retour ne se fit

pas tout d'un coup. Il y eut, grâce au ciel, un intervalle, court

et précieux intervalle, qui n'a pas fini par ma faute, et dont je

ne me reprocherai pas d'avoir mal profité.

Quoique guéri de ma grande maladie, je n'avais pas repris ma

vigueur. Ma poitrine n'était pas rétablie; un reste de fièvre

durait toujours, et me tenait en langueur. Je n'avais plus de

goût à rien qu'à finir mes jours près de celle qui m'était chère,

à la maintenir dans ses bonnes résolutions, à lui faire sentir en

quoi consistait le vrai charme d'une vie heureuse, à rendre la

sienne telle, autant qu'il dépendait de moi. Mais je voyais, je

sentais même que, dans une maison sombre et triste, la

continuelle solitude du tête-à-tête deviendrait à la fin triste

aussi. Le remède à cela se présenta comme de lui-même. Maman

m'avait ordonné le lait, et voulait que j'allasse le prendre à la

campagne. J'y consentis, pourvu qu'elle y vînt avec moi. Il n'en

fallut pas davantage pour la déterminer: il ne s'agit plus que du

choix du lieu. Le jardin du faubourg n'était pas proprement à la

campagne: entouré de maisons et d'autres jardins, il n'avait

point les attraits d'une retraite champêtre. D'ailleurs, après la

mort d'Anet, nous avions quitté ce jardin pour raison d'économie,

n'ayant plus à cur d'y tenir des plantes, et d'autres vues nous

faisant peu regretter ce réduit.

Profitant maintenant du dégoût que je lui trouvai pour la

ville, je lui proposai de l'abandonner tout à fait, et de nous

établir dans une solitude agréable, dans quelque petite maison

assez éloignée pour dérouter les importuns. Elle l'eût fait, et

ce parti que son bon ange et le mien me suggéraient nous eût

vraisemblablement assuré des jours heureux et tranquilles

jusqu'au moment où la mort devait nous séparer. Mais cet état

n'était pas celui où nous étions appelés. Maman devait éprouver

toutes les peines de l'indigence et du mal-être, après avoir

passé sa vie dans l'abondance, pour la lui faire quitter avec

moins de regret; et moi, par un assemblage de maux de toute

espèce, je devais être un jour en exemple à quiconque, inspiré du

seul amour du bien public et de la justice, ose, fort de sa seule

innocence, dire ouvertement la vérité aux hommes, sans s'étayer

par des cabales, sans s'être fait des partis pour le protéger.

Une malheureuse crainte la retint. Elle n'osa quitter sa

vilaine maison, de peur de fâcher le propriétaire. Ton projet de

retraite est charmant, me dit-elle, et fort de mon goût; mais

dans cette retraite il faut vivre. En quittant ma prison je

risque de perdre mon pain; et quand nous n'en aurons plus dans

les bois, il en faudra bien retourner chercher à la ville. Pour

avoir moins besoin d'y venir, ne la quittons pas tout à fait.

Payons cette petite pension au comte de Saint-Laurent, pour qu'il

me laisse la mienne. Cherchons quelque réduit assez loin de la

ville pour vivre en paix et assez près pour y revenir toutes les

fois qu'il sera nécessaire. Ainsi fut fait. Après avoir un peu

cherché, nous nous fixâmes aux Charmettes, une terre de M. de

Conzié, à la porte de Chambéri, mais retirée et solitaire comme

si l'on était à cent lieues. Entre deux coteaux assez élevés est

un petit vallon nord et sud, au fond duquel coule une rigole

entre des cailloux et des arbres. Le long de ce vallon, à

mi-côte, sont quelques maisons éparses, fort agréables pour

quiconque aime un asile un peu sauvage et retiré. Après avoir

essayé deux ou trois fois de ces maisons, nous choisîmes enfin la

plus jolie, appartenant à un gentilhomme qui était au service,

appelé M. Noiret. La maison était très logeable. Au-devant était

un jardin en terrasse, une vigne au-dessus, un verger au-dessous;

vis-à-vis un petit bois de châtaigniers, une fontaine à portée;

plus haut, dans la montagne, des prés pour l'entretien du bétail,

enfin tout ce qu'il fallait pour le petit ménage champêtre que

nous y voulions établir. Autant que je puis me rappeler les temps

et les dates, nous en prîmes possession vers la fin de l'été de

1736. J'étais transporté le premier jour que nous y couchâmes. O

maman! dis-je à cette chère amie en l'embrassant et l'inondant de

larmes d'attendrissement et de joie, ce séjour est celui du

bonheur et de l'innocence. Si nous ne les trouvons pas ici l'un

avec l'autre, il ne les faut chercher nulle part.

 

LIVRE SIXIÈME

 

1736

 

Hoc erat in votis: modus agri non ita magnus,

Hortus ubi, et tecto vicinus jugis aquae fons;

Et paulum sylvae super his foret...

 

Je ne puis pas ajouter:

Auctius atque

Di melius fecere;

 

mais n'importe, il ne m'en fallait pas davantage; il ne m'en

fallait pas même la propriété: c'était assez pour moi de la

jouissance; et il y a longtemps que j'ai dit et senti que le

propriétaire et le possesseur sont souvent deux personnes très

différentes, même en laissant à part les maris et les amants.

Ici commence le court bonheur de ma vie; ici viennent les

paisibles mais rapides moments qui m'ont donné le droit de dire

que j'ai vécu. Moments précieux et si regrettés! ah! recommencez

pour moi votre aimable cours; coulez plus lentement dans mon

souvenir, s'il est possible, que vous ne fîtes réellement dans

votre fugitive succession. Comment ferai-je pour prolonger à mon

gré ce récit si touchant et si simple, pour redire toujours les

mêmes choses, et n'ennuyer pas plus mes lecteurs en les répétant,

que je ne m'ennuyais moi-même en les recommençant sans cesse?

Encore si tout cela consistait en faits, en actions, en paroles,

je pourrais le décrire et le rendre en quelque façon; mais

comment dire ce qui n'était ni dit ni fait, ni pensé même, mais

goûté, mais senti, sans que je puisse énoncer d'autre objet de

mon bonheur que ce sentiment même? Je me levais avec le soleil,

et j'étais heureux; je me promenais, et j'étais heureux; je

voyais maman, et j'étais heureux; je la quittais, et j'étais

heureux; je parcourais les bois, les coteaux, j'errais dans les

vallons, je lisais, j'étais oisif, je travaillais au jardin, je

cueillais les fruits, j'aidais au ménage, et le bonheur me

suivait partout: il n'était dans aucune chose assignable, il

était tout en moi-même, il ne pouvait me quitter un seul instant.

Rien de tout ce qui m'est arrivé durant cette époque chérie,

rien de ce que j'ai fait, dit et pensé tout le temps qu'elle a

duré n'est échappé de ma mémoire. Les temps qui précèdent et qui

suivent me reviennent par intervalles; je me les rappelle

inégalement et confusément; mais je me rappelle celui-là tout

entier comme s'il durait encore. Mon imagination, qui dans ma

jeunesse allait toujours en avant, et maintenant rétrograde,

compense par ces doux souvenirs l'espoir que j'ai pour jamais

perdu. Je ne vois plus rien dans l'avenir qui me tente; les seuls

retours du passé peuvent me flatter, et ces retours si vifs et si

vrais dans l'époque dont je parle me font souvent vivre heureux

malgré mes malheurs.

Je donnerai de ces souvenirs un seul exemple qui pourra

faire juger de leur force et de leur vérité. Le premier jour que

nous allâmes coucher aux Charmettes, maman était en chaise à

porteurs, et je la suivais à pied. Le chemin monte: elle était

assez pesante, et craignant de trop fatiguer ses porteurs, elle

voulut descendre à peu près à moitié chemin, pour faire le reste

à pied. En marchant, elle vit quelque chose de bleu dans la haie,

et me dit: Voilà de la pervenche encore en fleur. Je n'avais

jamais vu de la pervenche, je ne me baissai pas pour l'examiner,

et j'ai la vue trop courte pour distinguer à terre des plantes de

ma hauteur. Je jetai seulement en passant un coup d'il sur

celle-là, et près de trente ans se sont passés sans que j'aie

revu de la pervenche ou que j'y aie fait attention. En 1764,

étant à Cressier avec mon ami M. du Peyrou, nous montions une

petite montagne au sommet de laquelle il a un joli salon qu'il

appelle avec raison Belle-Vue. Je commençais alors d'herboriser

un peu. En montant et regardant parmi les buissons, je pousse un

cri de joie: Ah! voilà de la pervenche! et c'en était en effet.

Du Peyrou s'aperçut du transport, mais il en ignorait la cause;

il l'apprendra, je l'espère, lorsqu'un jour il lira ceci. Le

lecteur peut juger, par l'impression d'un si petit objet, de

celle que m'ont faite tous ceux qui se rapportent à la même

époque.

Cependant l'air de la campagne ne me rendit point ma

première santé. J'étais languissant; je le devins davantage. Je

ne pus supporter le lait; il fallut le quitter. C'était alors la

mode de l'eau pour tout remède; je me mis à l'eau, et si peu

discrètement, qu'elle faillit me guérir, non de mes maux, mais de

la vie. Tous les matins en me levant, j'allais à la fontaine avec

un grand gobelet, et j'en buvais successivement en me promenant

la valeur de deux bouteilles. Je quittai tout à fait le vin à mes

repas. L'eau que je buvais était un peu crue et difficile à

passer, comme sont la plupart des eaux des montagnes. Bref, je

fis si bien, qu'en moins de deux mois je me détruisis totalement

l'estomac, que j'avais eu très bon jusqu'alors. Ne digérant plus,

je compris qu'il ne fallait plus espérer de guérir. Dans ce même

temps il m'arriva un accident aussi singulier par lui-même que

par ses suites, qui ne finiront qu'avec moi.

Un matin que je n'étais pas plus mal qu'à l'ordinaire, en

dressant une petite table sur son pied, je sentis dans tout mon

corps une révolution subite et presque inconcevable. Je ne

saurais mieux la comparer qu'à une espèce de tempête qui s'éleva

dans mon sang et gagna dans l'instant tous mes membres. Mes

artères se mirent à battre d'une si grande force, que non

seulement je sentais leur battement, mais que je l'entendais

même, et surtout celui des carotides. Un grand bruit d'oreilles

se joignit à cela, et ce bruit était triple ou plutôt quadruple,

savoir: un bourdonnement grave et sourd, un murmure plus clair

comme d'une eau courante, un sifflement très aigu, et le

battement que je viens de dire, et dont je pouvais aisément

compter les coups sans me tâter le pouls ni toucher mon corps de

mes mains. Ce bruit interne était si grand, qu'il m'ôta la

finesse d'ouïe que j'avais auparavant, et me rendit non tout à

fait sourd, mais dur d'oreille, comme je le suis depuis ce

temps-là.

On peut juger de ma surprise et de mon effroi. Je me crus

mort; je me mis au lit: le médecin fut appelé; je lui contai mon

cas en frémissant, et le jugeant sans remède. Je crois qu'il en

pensa de même; mais il fit son métier. Il m'enfila de longs

raisonnements où je ne compris rien du tout; puis, en conséquence

de sa sublime théorie, il commença in anima vili la cure

expérimentale qu'il lui plut de tenter. Elle était si pénible, si

dégoûtante et opérait si peu, que je m'en lassai bientôt; et au

bout de quelques semaines, voyant que je n'étais ni mieux ni pis,

je quittai le lit et repris ma vie ordinaire avec mon battement

d'artères et mes bourdonnements, qui depuis ce temps-là,

c'est-à-dire depuis trente ans, ne m'ont pas quitté une minute.

J'avais été jusqu'alors grand dormeur. La totale privation

du sommeil qui se joignit à tous ces symptômes, et qui les a

constamment accompagnés jusqu'ici, acheva de me persuader qu'il

me restait peu de temps à vivre. Cette persuasion me tranquillisa

pour un temps sur le soin de guérir. Ne pouvant prolonger ma vie,

je résolus de tirer du peu qu'il m'en restait tout le parti qu'il

m'était possible; et cela se pouvait par une singulière faveur de

la nature, qui, dans un état si funeste, m'exemptait des douleurs

qu'il semblait devoir m'attirer. J'étais importuné de ce bruit,

mais je n'en souffrais pas: il n'était accompagné d'aucune autre

incommodité habituelle que de l'insomnie durant les nuits, et en

tout temps d'une courte haleine qui n'allait pas jusqu'à

l'asthme, et ne se faisait sentir que quand je voulais courir ou

agir un peu fortement.

Cet accident, qui devait tuer mon corps, ne tua que mes

passions; et j'en bénis le ciel chaque jour, par l'heureux effet

qu'il produisit sur mon âme. Je puis bien dire que je ne

commençai de vivre que quand je me regardai comme un homme mort.

Donnant leur véritable prix aux choses que j'allais quitter, je

commençai de m'occuper de soins plus nobles, comme par

anticipation sur ceux que j'aurais bientôt à remplir et que

j'avais fort négligés jusqu'alors. J'avais souvent travesti la

religion à ma mode, mais je n'avais jamais été tout à fait sans

religion. Il m'en coûta moins de revenir à ce sujet, si triste

pour tant de gens, mais si doux pour qui s'en fait un objet de

consolation et d'espoir. Maman me fut, en cette occasion,

beaucoup plus utile que tous les théologiens ne me l'auraient

été.

Elle, qui mettait toute chose en système, n'avait pas manqué

d'y mettre aussi la religion; et ce système était composé d'idées

très disparates, les unes très saines, les autres très folles, de

sentiments relatifs à son caractère et de préjugés venus de son

éducation. En général, les croyants font Dieu comme ils sont

eux-mêmes; les bons le font bon, les méchants le font méchant;

les dévots, haineux et bilieux, ne voient que l'enfer, parce

qu'ils voudraient damner tout le monde; les âmes aimantes et

douces n'y croient guère; et l'un des étonnements dont je ne

reviens point est de voir le bon Fénelon en parler dans son

Télémaque, comme s'il y croyait tout de bon: mais j'espère qu'il

mentait alors; car enfin, quelque véridique qu'on soit, il faut

bien mentir quelquefois quand on est évêque. Maman ne mentait pas

avec moi; et cette âme sans fiel, qui ne pouvait imaginer un Dieu

vindicatif et toujours courroucé, ne voyait que clémence et

miséricorde où les dévots ne voient que justice et punition. Elle

disait souvent qu'il n'y aurait point de justice en Dieu d'être

juste envers nous, parce que, ne nous ayant pas donné ce qu'il

faut pour l'être, ce serait redemander plus qu'il n'a donné. Ce

qu'il y avait de bizarre était que sans croire à l'enfer, elle ne

laissait pas de croire au purgatoire. Cela venait de ce qu'elle

ne savait que faire des âmes des méchants, ne pouvant ni les

damner ni les mettre avec les bons jusqu'à ce qu'ils le fussent

devenus; et il faut avouer qu'en effet, et dans ce monde et dans

l'autre, les méchants sont toujours bien embarrassants.

Autre bizarrerie. On voit que toute la doctrine du péché

originel et de la rédemption est détruite par ce système, que la

base du christianisme vulgaire en est ébranlée, et que le

catholicisme au moins ne peut subsister. Maman, cependant, était

bonne catholique, ou prétendait l'être, et il est sûr qu'elle le

prétendait de très bonne foi. Il lui semblait qu'on expliquait

trop littéralement et trop durement l'Écriture. Tout ce qu'on y

lit des tourments éternels lui paraissait comminatoire ou figuré.

La mort de Jésus-Christ lui paraissait un exemple de charité

vraiment divine, pour apprendre aux hommes à aimer Dieu et à

s'aimer entre eux de même. En un mot, fidèle à la religion

qu'elle avait embrassée, elle admettait sincèrement toute la

profession de foi; mais quand on venait à la discussion de chaque

article, il se trouvait qu'elle croyait tout autrement que

l'Église, toujours en s'y soumettant. Elle avait là-dessus une

simplicité de cur, une franchise plus éloquente que des

ergoteries, et qui souvent embarrassait jusqu'à son confesseur;

car elle ne lui déguisait rien. Je suis bonne catholique, lui

disait-elle, je veux toujours l'être; j'adopte de toutes les

puissances de mon âme les décisions de la sainte mère Église. Je

ne suis pas maîtresse de ma foi, mais je le suis de ma volonté.

Je la soumets sans réserve, et je veux tout croire. Que me

demandez-vous de plus?

Quand il n'y aurait point eu de morale chrétienne, je crois

qu'elle l'aurait suivie, tant elle s'adaptait bien à son

caractère. Elle faisait tout ce qui était ordonné; mais elle

l'eût fait de même quand il n'aurait pas été ordonné. Dans les

choses indifférentes, elle aimait à obéir; et s'il ne lui eût pas

été permis, prescrit même de faire gras, elle aurait fait maigre

entre Dieu et elle, sans que la prudence eût eu besoin d'y entrer

pour rien. Mais toute cette morale était subordonnée aux

principes de M. de Tavel, ou plutôt elle prétendait n'y rien voir

de contraire. Elle eût couché tous les jours avec vingt hommes en

repos de conscience, et sans même en avoir plus de scrupule que

de désir. Je sais que force dévotes ne sont pas, sur ce point,

plus scrupuleuses; mais la différence est qu'elles sont séduites

par leurs passions, et qu'elle ne l'était que par ses sophismes.

Dans les conversations les plus touchantes, et j'ose dire les

plus édifiantes, elle fût tombée sur ce point sans changer ni

d'air ni de ton, sans se croire en contradiction avec elle-même.

Elle l'eût même interrompue au besoin pour le fait, et puis l'eût

reprise avec la même sérénité qu'auparavant; tant elle était

intimement persuadée que tout cela n'était qu'une maxime de

police sociale dont toute personne sensée pouvait faire

l'interprétation, l'application, l'exception, selon l'esprit de

la chose, sans le moindre risque d'offenser Dieu. Quoique sur ce

point je ne fusse assurément pas de son avis, j'avoue que je

n'osais le combattre, honteux du rôle peu galant qu'il m'eût

fallu faire pour cela. J'aurais bien cherché d'établir la règle

pour les autres, en tâchant de m'en excepter; mais, outre que son

tempérament prévenait assez l'abus de ses principes, je sais

qu'elle n'était pas femme à prendre le change, et que réclamer

l'exception pour moi c'était la lui laisser pour tous ceux qu'il

lui plairait. Au reste, je compte ici par occasion cette

inconséquence avec les autres, quoiqu'elle ait eu toujours peu

d'effet dans sa conduite, et qu'alors elle n'en eût point du

tout: mais j'ai promis d'exposer fidèlement ses principes, et je

veux tenir cet engagement. Je reviens à moi.

Trouvant en elle toutes les maximes dont j'avais besoin pour

garantir mon âme des terreurs de la mort et de ses suites, je

puisais avec sécurité dans cette source de confiance. Je

m'attachais à elle plus que je n'avais jamais fait; j'aurais

voulu transporter tout en elle ma vie, que je sentais prête à

m'abandonner. De ce redoublement d'attachement pour elle, de la

persuasion qu'il me restait peu de temps à vivre, de ma profonde

sécurité sur mon sort à venir, résultait un état habituel très

calme, et sensuel même, en ce qu'amortissant toutes les passions

qui portent au loin nos craintes et nos espérances, il me

laissait jouir sans inquiétude et sans trouble du peu de jours

qui m'étaient laissés. Une chose contribuait à les rendre plus

agréables: c'était le soin de nourrir son goût pour la campagne

par tous les amusements que j'y pouvais rassembler. En lui

faisant aimer son jardin, sa basse-cour, ses pigeons, ses vaches,

je m'affectionnais moi-même à tout cela; et ces petites

occupations, qui remplissaient ma journée sans troubler ma

tranquillité, me valurent mieux que le lait et tous les remèdes

pour conserver ma pauvre machine et la rétablir même autant que

cela se pouvait.

Les vendanges, la récolte des fruits nous amusèrent le reste

de cette année, et nous attachèrent de plus en plus à la vie

rustique, au milieu des bonnes gens dont nous étions entourés.

Nous vîmes arriver l'hiver avec grand regret, et nous retournâmes

à la ville comme nous serions allés en exil; moi surtout, qui,

doutant de revoir le printemps, croyais dire adieu pour toujours

aux Charmettes. Je ne les quittai pas sans baiser la terre et les

arbres, et sans me retourner plusieurs fois en m'en éloignant.

Ayant quitté depuis longtemps mes écolières, ayant perdu le goût

des amusements et des sociétés de la ville, je ne sortais plus,

je ne voyais plus personne, excepté maman et M. Salomon, devenu

depuis peu son médecin et le mien, honnête homme, homme d'esprit,

grand cartésien, qui parlait assez bien du système du monde, et

dont les entretiens agréables et instructifs me valurent mieux

que toutes ses ordonnances. Je n'ai jamais pu supporter ce sot et

niais remplissage des conversations ordinaires; mais des

conversations utiles et solides m'ont toujours fait grand

plaisir, et je ne m'y suis jamais refusé. Je pris beaucoup de

goût à celles de M. Salomon: il me semblait que j'anticipais avec

lui sur ces hautes connaissances que mon âme allait acquérir

quand elle aurait perdu ses entraves. Ce goût que j'avais pour

lui s'étendit aux sujets qu'il traitait, et je commençai de

rechercher les livres qui pouvaient m'aider à le mieux entendre.

Ceux qui mêlaient la dévotion aux sciences m'étaient les plus

convenables: tels étaient particulièrement ceux de l'Oratoire et

de Port-Royal. Je me mis à les lire, ou plutôt à les dévorer. Il

m'en tomba dans les mains un du P. Lamy, intitulé Entretiens sur

les sciences. C'était une espèce d'introduction à la connaissance

des livres qui en traitent. Je le lus et relus cent fois; je

résolus d'en faire mon guide. Enfin je me sentis entraîné peu à

peu, malgré mon état, ou plutôt par mon état, vers l'étude, avec

une force irrésistible; et tout en regardant chaque jour comme le

dernier de mes jours, j'étudiais avec autant d'ardeur que si

j'avais dû toujours vivre. On disait que cela me faisait du mal:

je crois, moi, que cela me fit du bien, et non seulement à mon

âme, mais à mon corps; car cette application, pour laquelle je me

passionnais, me devint si délicieuse, que, ne pensant plus à mes

maux, j'en étais beaucoup moins affecté. Il est pourtant vrai que

rien ne me procurait un soulagement réel; mais, n'ayant pas de

douleurs vives, je m'accoutumais à languir, à ne pas dormir, à

penser au lieu d'agir, et enfin à regarder le dépérissement

successif et lent de ma machine comme un progrès inévitable que

la mort seule pouvait arrêter.

Non seulement cette opinion me détacha de tous les vains

soins de la vie, mais elle me délivra de l'importunité des

remèdes, auxquels on m'avait jusqu'alors soumis malgré moi.

Salomon, convaincu que ses drogues ne pouvaient me sauver, m'en

épargna le déboire, et se contenta d'amuser la douleur de ma

pauvre maman avec quelques-unes de ces ordonnances indifférentes

qui leurrent l'espoir du malade et maintiennent le crédit du

médecin. Je quittai l'étroit régime: je repris l'usage du vin et

tout le train de vie d'un homme en santé, selon la mesure de mes

forces, sobre sur toute chose, mais ne m'abstenant de rien. Je

sortis même, et recommençai d'aller voir mes connaissances,

surtout M. de Conzié, dont le commerce me plaisait fort. Enfin,

soit qu'il me parût beau d'apprendre jusqu'à ma dernière heure,

soit qu'un reste d'espoir de vivre se cachât au fond de mon

cur, l'attente de la mort, loin de ralentir mon goût pour

l'étude, semblait l'animer; et je me pressais d'amasser un peu

d'acquis pour l'autre monde, comme si j'avais cru n'y avoir que

celui que j'aurais emporté. Je pris en affection la boutique d'un

libraire appelé Bouchard, où se rendaient quelques gens de

lettres; et le printemps que j'avais cru ne pas revoir étant

proche, je m'assortis de quelques livres pour les Charmettes, en

cas que j'eusse le bonheur d'y retourner.

J'eus ce bonheur, et j'en profitai de mon mieux. La joie

avec laquelle je vis les premiers bourgeons est inexprimable.

Revoir le printemps était pour moi ressusciter en paradis. A

peine les neiges commençaient à fondre, que nous quittâmes notre

cachot; et nous fûmes assez tôt aux Charmettes pour y avoir les

prémices du rossignol. Dès lors je ne crus plus mourir; et

réellement il est singulier que je n'aie jamais fait de grandes

maladies à la campagne. J'y ai beaucoup souffert, mais je n'y ai

jamais été alité. Souvent j'ai dit, me sentant plus mal qu'à

l'ordinaire: Quand vous me verrez prêt à mourir, portez-moi à

l'ombre d'un chêne, je vous promets que j'en reviendrai.

Quoique faible, je repris mes fonctions champêtres, mais

d'une manière proportionnée à mes forces. J'eus un vrai chagrin

de ne pouvoir faire le jardin tout seul; mais quand j'avais donné

six coups de bêche, j'étais hors d'haleine, la sueur me

ruisselait, je n'en pouvais plus. Quand j'étais baissé, mes

battements redoublaient, et le sang me montait à la tête avec

tant de force qu'il fallait bien vite me redresser. Contraint de

me borner à des soins moins fatigants, je pris entre autres celui

du colombier, et je m'y affectionnai si fort que j'y passais

souvent plusieurs heures de suite sans m'y ennuyer un moment. Le

pigeon est fort timide, et difficile à apprivoiser; cependant je

vins à bout d'inspirer aux miens tant de confiance, qu'ils me

suivaient partout et se laissaient prendre quand je voulais. Je

ne pouvais paraître au jardin ni dans la cour sans en avoir à

l'instant deux ou trois sur les bras, sur la tête; et enfin,

malgré tout le plaisir j'y prenais, ce cortège me devint si

incommode, que je fus obligé de leur ôter cette familiarité. J'ai

toujours pris un singulier plaisir à apprivoiser les animaux,

surtout ceux qui sont craintifs et sauvages. Il me paraissait

charmant de leur inspirer une confiance que je n'ai jamais

trompée: je voulais qu'ils m'aimassent en liberté.

J'ai dit que j'avais apporté des livres: j'en fis usage,

mais d'une manière moins propre à m'instruire qu'à m'accabler. La

fausse idée que j'avais des choses me persuadait que, pour lire

un livre avec fruit, il fallait avoir toutes les connaissances

qu'il supposait, bien éloigné de penser que souvent l'auteur ne

les avait pas lui-même, et qu'il les puisait dans d'autres livres

à mesure qu'il en avait besoin. Avec cette folle idée, j'étais

arrêté à chaque instant, forcé de courir incessamment d'un livre

à l'autre; et quelquefois, avant d'être à la dixième page de

celui que je voulais étudier, il m'eût fallu épuiser des

bibliothèques. Cependant je m'obstinai si bien à cette

extravagante méthode, que j'y perdis un temps infini, et faillis

à me brouiller la tête au point de ne pouvoir plus ni rien voir

ni rien savoir. Heureusement je m'aperçus que j'enfilais une

fausse route qui m'égarait dans un labyrinthe immense, et j'en

sortis avant d'y être tout à fait perdu.

Pour peu qu'on ait un vrai goût pour les sciences, la

première chose qu'on sent en s'y livrant c'est leur liaison, qui

fait qu'elles s'attirent, s'aident, s'éclairent mutuellement, et

que l'une ne peut se passer de l'autre. Quoique l'esprit humain

ne puisse suffire à toutes, et qu'il en faille toujours préférer

une comme la principale, si l'on n'a quelque notion des autres,

dans la sienne même on se trouve souvent dans l'obscurité. Je

sentis que ce que j'avais entrepris était bon et utile en

lui-même, qu'il n'y avait que la méthode à changer. Prenant

d'abord l'Encyclopédie, j'allais la divisant dans ses branches.

Je vis qu'il fallait faire tout le contraire, les prendre chacune

séparément, et les poursuivre chacune à part jusqu'au point où

elles se réunissent. Ainsi, je revins à la synthèse ordinaire;

mais j'y revins en homme qui sait ce qu'il fait. La méditation me

tenait en cela lieu de connaissances et une réflexion très

naturelle aidait à me bien guider. Soit que je vécusse ou que je

mourusse, je n'avais point de temps à perdre. Ne rien savoir à

près de vingt-cinq ans, et vouloir tout apprendre, c'est

s'engager à bien mettre le temps à profit. Ne sachant à quel

point le sort ou la mort pouvaient arrêter mon zèle, je voulais,

à tout événement, acquérir des idées de toutes choses, tant pour

sonder mes dispositions naturelles que pour juger par moi-même de

ce qui méritait le mieux d'être cultivé.

Je trouvai dans l'exécution de ce plan un autre avantage

auquel je n'avais pas pensé, celui de mettre beaucoup de temps à

profit. Il faut que je ne sois pas né pour l'étude, car une

longue application me fatigue à tel point qu'il m'est impossible

de m'occuper une demi-heure de suite avec force du même sujet,

surtout en suivant les idées d'autrui; car il m'est arrivé

quelquefois de me livrer plus longtemps aux miennes, et même avec

assez de succès. Quand j'ai suivi durant quelques pages un auteur

qu'il faut lire avec application, mon esprit l'abandonne et se

perd dans les nuages. Si je m'obstine, je m'épuise inutilement,

les éblouissements me prennent, je ne vois plus rien; mais que

des sujets différents se succèdent, même sans interruption, l'un

me délasse de l'autre, et, sans avoir besoin de relâche, je les

suis plus aisément. Je mis à profit cette observation dans mon

plan d'études, et je les entremêlai tellement que je m'occupais

tout le jour, et ne me fatiguais jamais. Il est vrai que les

soins champêtres et domestiques faisaient des diversions utiles;

mais, dans ma ferveur croissante, je trouvai bientôt le moyen

d'en ménager encore le temps pour l'étude, et de m'occuper à la

fois de deux choses, sans songer que chacune en allait moins

bien.

Dans tant de menus détails qui me charment et dont j'excède

souvent mon lecteur, je mets pourtant une discrétion dont il ne

se douterait guère, si je n'avais soin de l'en avertir. Ici, par

exemple, je me rappelle avec délices tous les différents essais

que je fis pour distribuer mon temps de façon que j'y trouvasse à

la fois autant d'agrément et d'utilité qu'il était possible; et

je puis dire que ce temps, où je vivais dans la retraite et

toujours malade, fut celui de ma vie où je fus le moins oisif et

le moins ennuyé. Deux ou trois mois se passèrent ainsi à tâter la

pente de mon esprit, et à jouir, dans la belle saison de l'année

et dans un lieu qu'elle rendait enchanté, du charme de la vie

dont je sentais si bien le prix, de celui d'une société aussi

libre que douce, si l'on peut donner le nom de société à une

aussi parfaite union, et de celui des belles connaissances que je

me proposais d'acquérir; car c'était pour moi comme si je les

avais déjà possédées, ou plutôt c'était mieux encore, puisque le

plaisir d'apprendre entrait pour beaucoup dans mon bonheur.

Il faut passer sur ces essais, qui tous étaient pour moi des

jouissances, mais trop simples pour pouvoir être expliquées.

Encore un coup, le vrai bonheur ne se décrit pas, il se sent, et

se sent d'autant mieux qu'il peut le moins se décrire, parce

qu'il ne résulte pas d'un recueil de faits, mais qu'il est un

état permanent. Je me répète souvent; mais je me répéterais bien

davantage, si je disais la même chose autant de fois qu'elle me

vient dans l'esprit. Quand enfin mon train de vie souvent changé

eut pris un cours uniforme, voici à peu près quelle en fut la

distribution.

Je me levais tous les matins avant le soleil; je montais par

un verger voisin dans un très joli chemin qui était au-dessus de

la vigne et suivait la côte jusqu'à Chambéri. Là, tout en me

promenant, je faisais ma prière qui ne consistait pas en un vain

balbutiement de lèvres, mais dans une sincère élévation de cur

à l'auteur de cette aimable nature dont les beautés étaient sous

mes yeux. Je n'ai jamais aimé à prier dans la chambre; il me

semble que les murs et tous ces petits ouvrages des hommes

s'interposent entre Dieu et moi. J'aime à le contempler dans ses

uvres, tandis que mon cur s'élève à lui. Mes prières étaient

pures, je puis le dire, et dignes par là d'être exaucées. Je ne

demandais pour moi, et pour celle dont mes vux ne me séparaient

jamais, qu'une vie innocente et tranquille, exempte du vice, de

la douleur, des pénibles besoins, la mort des justes, et leur

sort dans l'avenir. Du reste, cet acte se passait plus en

admiration et en contemplation qu'en demandes; et je savais

qu'auprès du dispensateur des vrais biens, le meilleur moyen

d'obtenir ceux qui nous sont nécessaires est moins de les

demander que de les mériter. Je revenais en me promenant par un

assez grand tour, occupé à considérer avec intérêt et volupté les

objets champêtres dont j'étais environné, les seuls dont l'il

et le cur ne se lassent jamais. Je regardais de loin s'il était

jour chez maman: quand je voyais son contrevent ouvert, je

tressaillais de joie et j'accourais; s'il était fermé, j'entrais

au jardin en attendant qu'elle fût réveillée, m'amusant à

repasser ce que j'avais appris la veille ou à jardiner. Le

contrevent s'ouvrait, j'allais l'embrasser dans son lit, souvent

encore à moitié endormie; et cet embrassement, aussi pur que

tendre, tirait de son innocence même un charme qui n'est jamais

joint à la volupté des sens.

Nous déjeunions ordinairement avec du café au lait. C'était

le temps de la journée où nous étions le plus tranquilles, où

nous causions le plus à notre aise. Ces séances, pour l'ordinaire

assez longues, m'ont laissé un goût vif pour les déjeuners; et je

préfère infiniment l'usage d'Angleterre et de Suisse, où le

déjeuner est un vrai repas qui rassemble tout le monde, à celui

de France, où chacun déjeune seul dans sa chambre, ou le plus

souvent ne déjeune point du tout. Après une heure ou deux de

causerie, j'allais à mes livres jusqu'au dîner. Je commençais par

quelque livre de philosophie, comme la Logique de Port-Royal,

l'Essai de Locke, Malebranche, Leibnitz, Descartes, etc. Je

m'aperçus bientôt que tous ces auteurs étaient entre eux en

contradiction presque perpétuelle, et je formai le chimérique

projet de les accorder, qui me fatigua beaucoup et me fit perdre

bien du temps. Je me brouillais la tête et je n'avançais point.

Enfin, renonçant encore à cette méthode, j'en pris une infiniment

meilleure, et à laquelle j'attribue tout le progrès que je puis

avoir fait, malgré mon défaut de capacité; car il est certain que

j'en eus toujours fort peu pour l'étude. En lisant chaque auteur,

je me fis une loi d'adopter et suivre toutes ses idées sans y

mêler les miennes ni celles d'un autre, et sans jamais disputer

avec lui. Je me dis: Commençons par me faire un magasin d'idées,

vraies ou fausses, mais nettes, en attendant que ma tête en soit

assez fournie pour pouvoir les comparer et choisir. Cette méthode

n'est pas sans inconvénient, je le sais; mais elle m'a réussi

dans l'objet de m'instruire. Au bout de quelques années passées à

ne penser exactement que d'après autrui, sans réfléchir pour

ainsi dire et presque sans raisonner, je me suis trouvé un assez

grand fonds d'acquis pour me suffire à moi-même, et penser sans

le secours d'autrui. Alors, quand les voyages et les affaires

m'ont ôté les moyens de consulter les livres, je me suis amusé à

repasser et comparer ce que j'avais lu, à peser chaque chose à la

balance de la raison, et à juger quelquefois mes maîtres. Pour

avoir commencé tard à mettre en exercice ma faculté judiciaire,

je n'ai pas trouvé qu'elle eût perdu sa vigueur; et quand j'ai

publié mes propres idées, on ne m'a pas accusé d'être un disciple

servile, et de jurer in verba magistri.

Je passais de là à la géométrie élémentaire; car je n'ai

jamais été plus loin, m'obstinant à vouloir vaincre mon peu de

mémoire à force de revenir cent et cent fois sur mes pas et de

recommencer incessamment la même marche. Je ne goûtai pas celle

d'Euclide, qui cherche plutôt la chaîne des démonstrations que la

liaison des idées; je préférai la géométrie du P. Lamy, qui dès

lors devint un de mes auteurs favoris, et dont je relis encore

avec plaisir les ouvrages. L'algèbre suivait, et ce fut toujours

le P. Lamy que je pris pour guide. Quand je fus plus avancé, je

pris la Science du calcul du P. Reynaud, puis son Analyse

démontrée, que je n'ai fait qu'effleurer. Je n'ai jamais été

assez loin pour bien sentir l'application de l'algèbre à la

géométrie. Je n'aimais point cette manière d'opérer sans voir ce

qu'on fait; et il me semblait que résoudre un problème de

géométrie par les équations, c'était jouer un air en tournant une

manivelle. La première fois que je trouvai par le calcul que le

carré d'un binôme était composé du carré de chacune de ses

parties et du double produit de l'une par l'autre, malgré la

justesse de ma multiplication, je n'en voulus rien croire jusqu'à

ce que j'eusse fait la figure. Ce n'était pas que je n'eusse un

grand goût pour l'algèbre en n'y considérant que la quantité

abstraite; mais appliquée à l'étendue, je voulais voir

l'opération sur les lignes, autrement je n'y comprenais plus

rien.

Après cela venait le latin. C'était mon étude la plus

pénible, et dans laquelle je n'ai jamais fait de grands progrès.

Je me mis d'abord à la méthode latine de Port-Royal, mais sans

fruit. Ces vers ostrogoths me faisaient mal au cur, et ne

pouvaient entrer dans mon oreille. Je me perdais dans ces foules

de règles, et en apprenant la dernière j'oubliais tout ce qui

avait précédé. Une étude de mots n'est pas ce qu'il faut à un

homme sans mémoire; et c'était précisément pour forcer ma mémoire

à prendre de la capacité que je m'obstinais à cette étude. Il

fallut l'abandonner à la fin. J'entendais assez la construction

pour pouvoir lire un auteur facile, à l'aide d'un dictionnaire.

Je suivis cette route, et je m'en trouvai bien. Je m'appliquai à

la traduction, non par écrit, mais mentale, et je m'en tins là. A

force de temps et d'exercice, je suis parvenu à lire assez

couramment les auteurs latins mais jamais à pouvoir ni parler ni

écrire dans cette langue: ce qui m'a souvent mis dans l'embarras

quand je me suis trouvé, je ne sais comment, enrôlé parmi les

gens de lettres. Un autre inconvénient, conséquent à cette

manière d'apprendre, est que jamais je n'ai su la prosodie,

encore moins les règles de la versification. Désirant pourtant de

sentir l'harmonie de la langue en vers et en prose, j'ai fait

bien des efforts pour y parvenir; mais je suis convaincu que sans

maître cela est presque impossible. Ayant appris la composition

du plus facile de tous les vers, qui est l'hexamètre, j'eus la

patience de scander presque tout Virgile, et d'y marquer les

pieds et la quantité; puis quand j'étais en doute si une syllabe

était longue ou brève, c'était mon Virgile que j'allais

consulter. On sent que cela me faisait faire bien des fautes, à

cause des altérations permises par les règles de la

versification. Mais s'il y a de l'avantage à étudier seul, il y a

aussi de grands inconvénients, et surtout une peine incroyable.

Je sais cela mieux que qui que ce soit.

Avant midi je quittais mes livres, et si le dîner n'était

pas prêt, j'allais faire visite à mes amis les pigeons, ou

travailler au jardin en attendant l'heure. Quand je m'entendais

appeler, j'accourais fort content et muni d'un grand appétit; car

c'est encore une chose à noter que, quelque malade que je puisse

être, l'appétit ne me manque jamais. Nous dînions très

agréablement, en causant de nos affaires, en attendant que maman

pût manger. Deux ou trois fois la semaine, quand il faisait beau,

nous allions derrière la maison prendre le café dans un cabinet

frais et touffu, que j'avais garni de houblon, et qui nous

faisait grand plaisir durant la chaleur. Nous passions là une

petite heure à visiter nos légumes, nos fleurs, à des entretiens

relatifs à notre manière de vivre, et qui nous en faisaient mieux

goûter la douceur. J'avais une autre petite famille au bout du

jardin: c'étaient des abeilles. Je ne manquais guère, et souvent

maman avec moi, d'aller leur rendre visite; je m'intéressais

beaucoup à leur ouvrage; je m'amusais infiniment à les voir

revenir de la picorée, leurs petites cuisses quelquefois si

chargées qu'elles avaient peine à marcher. Les premiers jours, la

curiosité me rendit indiscret, et elles me piquèrent deux ou

trois fois; mais ensuite nous fîmes si bien connaissance, que,

quelque près que je vinsse, elles me laissaient faire, et quelque

pleines que fussent les ruches, prêtes à jeter leur essaim, j'en

étais quelquefois entouré, j'en avais sur les mains, sur le

visage, sans qu'aucune me piquât jamais. Tous les animaux se

défient de l'homme, et n'ont pas tort; mais sont-ils sûrs une

fois qu'il ne leur veut pas nuire, leur confiance devient si

grande qu'il faut être plus que barbare pour en abuser.

Je retournais à mes livres; mais mes occupations de

l'après-midi devaient moins porter le nom de travail et d'étude

que de récréation et d'amusement. Je n'ai jamais pu supporter

l'application du cabinet après mon dîner, et en général toute

peine me coûte durant la chaleur du jour. Je m'occupais pourtant,

mais sans gêne et presque sans règle, à lire sans étudier. La

chose que je suivais le plus exactement était l'histoire et la

géographie; et comme cela ne demandait point de contention

d'esprit, j'y fis autant de progrès que le permettait mon peu de

mémoire. Je voulus étudier le P. Pétau, et je m'enfonçai dans les

ténèbres de la chronologie: mais je me dégoûtai de la partie

critique, qui n'a ni fond ni rive, et je m'affectionnai par

préférence à l'exacte mesure des temps et à la marche des corps

célestes. J'aurais même pris du goût pour l'astronomie, si

j'avais eu des instruments; mais il fallut me contenter de

quelques éléments pris dans les livres, et de quelques

observations grossières faites avec une lunette d'approche,

seulement pour connaître la situation générale du ciel: car ma

vue courte ne me permet pas de distinguer, à yeux nus, assez

nettement les astres. Je me rappelle à ce sujet une aventure dont

le souvenir m'a souvent fait rire. J'avais acheté un planisphère

céleste pour étudier les constellations. J'avais attaché ce

planisphère sur un châssis; et les nuits où le ciel était serein,

j'allais dans le jardin poser mon châssis sur quatre piquets de

ma hauteur, le planisphère tourné en dessous; et pour l'éclairer

sans que le vent soufflât ma chandelle, je la mis dans un seau à

terre entre les quatre piquets: puis, regardant alternativement

le planisphère avec mes yeux et les astres avec ma lunette, je

m'exerçais à connaître les étoiles et à discerner les

constellations. Je crois avoir dit que le jardin de M. Noiret

était en terrasse; on voyait du chemin tout ce qui s'y faisait.

Un soir, des paysans passant assez tard me virent, dans un

grotesque équipage, occupé à mon opération. La lueur qui donnait

sur mon planisphère, et dont ils ne voyaient pas la cause parce

que la lumière était cachée à leurs yeux par les bords du seau,

ces quatre piquets, ce grand papier barbouillé de figures, ce

cadre, et le jeu de ma lunette, qu'ils voyaient aller et venir,

donnaient à cet objet un tir de grimoire qui les effraya. Ma

parure n'était pas propre à les rassurer: un chapeau clabaud

par-dessus mon bonnet, et un pet-en-l'air ouaté de maman qu'elle

m'avait obligé de mettre, offraient à leurs yeux l'image d'un

vrai sorcier; et comme il était près de minuit, ils ne doutèrent

point que ce ne fût le commencement du sabbat. Peu curieux d'en

voir davantage, ils se sauvèrent très alarmés, éveillèrent leurs

voisins pour leur conter leur vision; et l'histoire courut si

bien, que dès le lendemain chacun sut dans le voisinage que le

sabbat se tenait chez M. Noiret. Je ne sais ce qu'eût produit

enfin cette rumeur, si l'un des paysans, témoin de mes

conjurations, n'en eût le même jour porté sa plainte à deux

jésuites qui venaient nous voir, et qui, sans savoir de quoi il

s'agissait, les désabusèrent par provision. Ils nous contèrent

l'histoire, je leur en dis la cause, et nous rîmes beaucoup.

Cependant il fut résolu, crainte de récidive, que j'observerais

désormais sans lumière, et que j'irais consulter le planisphère

dans la maison. Ceux qui ont lu dans les Lettres de la Montagne

ma magie de Venise, trouveront, je m'assure, que j'avais de

longue main une grande vocation pour être sorcier.

Tel était mon train de vie aux Charmettes quand je n'étais

occupé d'aucuns soins champêtres; car ils avaient toujours la

préférence, et dans ce qui n'excédait pas mes forces je

travaillais comme un paysan: mais il est vrai que mon extrême

faiblesse ne me laissait guère alors sur cet article que le

mérite de la bonne volonté. D'ailleurs je voulais faire à la fois

deux ouvrages, et par cette raison je n'en faisais bien aucun. Je

m'étais mis dans la tête de me donner par force de la mémoire; je

m'obstinais à vouloir beaucoup apprendre par cur. Pour cela je

portais toujours avec moi quelque livre, qu'avec une peine

incroyable j'étudiais et repassais tout en travaillant. Je ne

sais pas comment l'opiniâtreté de ces vains et continuels efforts

ne m'a pas enfin rendu stupide. Il faut que j'aie appris et

rappris bien vingt fois les Églogues de Virgile, dont je ne sais

pas un seul mot. J'ai perdu ou dépareillé des multitudes de

livres, par l'habitude que j'avais d'en porter partout avec moi,

au colombier, au jardin, au verger, à la vigne. Occupé d'autre

chose, je posais mon livre au pied d'un arbre ou sur la haie;

partout j'oubliais de le reprendre et souvent au bout de quinze

jours je le retrouvais pourri, ou rongé des fourmis et des

limaçons. Cette ardeur d'apprendre devint une manie qui me

rendait comme hébété, tout occupé que j'étais sans cesse à

marmotter quelque chose entre mes dents.

Les écrits de Port-Royal et de l'Oratoire étant ceux que je

lisais le plus fréquemment, m'avaient rendu demi-janséniste; et,

malgré toute ma confiance, leur dure théologie m'épouvantait

quelquefois. La terreur de l'enfer, que jusque-là j'avais très

peu craint, troublait peu à peu ma sécurité; et si maman ne m'eût

tranquillisé l'âme, cette effrayante doctrine m'eût tout à fait

bouleversé. Mon confesseur, qui était aussi le sien, contribuait

pour sa part à me maintenir dans une bonne assiette. C'était le

P. Hemet, jésuite, bon et sage vieillard dont la mémoire me sera

toujours en vénération. Quoique jésuite, il avait la simplicité

d'un enfant; et sa morale, moins relâchée que douce, était

précisément ce qu'il me fallait pour balancer les tristes

impressions du jansénisme. Ce bonhomme et son compagnon, le P.

Coppier, venaient souvent nous voir aux Charmettes, quoique le

chemin fût fort rude et assez long pour des gens de leur âge.

Leurs visites me faisaient grand bien: que Dieu veuille le rendre

à leurs âmes! car ils étaient trop vieux alors pour que je les

présume en vie encore aujourd'hui. J'allais aussi les voir à

Chambéri: je me familiarisais peu à peu avec leur maison; leur

bibliothèque était à mon service. Le souvenir de cet heureux

temps se lie avec celui des jésuites au point de me faire aimer

l'un par l'autre; et, quoique leur doctrine m'ait toujours paru

dangereuse, je n'ai jamais pu trouver en moi le pouvoir de les

haïr sincèrement.

Je voudrais savoir s'il passe quelquefois dans les curs

des autres hommes des puérilités pareilles à celles qui passent

quelquefois dans le mien. Au milieu de mes études et d'une vie

innocente autant qu'on la puisse mener, et malgré tout ce qu'on

m'avait pu dire, la peur de l'enfer m'agitait encore souvent. Je

me demandais: En quel état suis-je? si je mourais à l'instant,

serais-je damné? Selon mes jansénistes la chose était

indubitable; mais selon ma conscience il me paraissait que non.

Toujours craintif et flottant dans cette cruelle incertitude,

j'avais recours, pour en sortir, aux expédients les plus

risibles, et pour lesquels je ferais volontiers enfermer un homme

si je lui en voyais faire autant. Un jour, rêvant à ce triste

sujet, je m'exerçais machinalement à lancer des pierres contre

les troncs des arbres, et cela avec mon adresse ordinaire,

c'est-à-dire sans presque en toucher aucun. Tout au milieu de ce

bel exercice, je m'avisai de m'en faire une espèce de pronostic

pour calmer mon inquiétude. Je me dis: Je m'en vais jeter cette

pierre contre l'arbre qui est vis-à-vis de moi; si je le touche,

signe de salut; si je le manque, signe de damnation. Tout en

disant ainsi, je jette ma pierre d'une main tremblante et avec un

horrible battement de cur, mais si heureusement qu'elle va

frapper au beau milieu de l'arbre; ce qui véritablement n'était

pas difficile, car j'avais eu soin de le choisir fort gros et

fort près. Depuis lors je n'ai plus douté de mon salut. Je ne

sais, en me rappelant ce fait, si je dois rire ou gémir sur

moi-même. Vous autres grands hommes, qui riez sûrement,

félicitez-vous; mais n'insultez pas à ma misère, car je vous jure

que je la sens bien.

Au reste, ces troubles, ces larmes, inséparables peut-être

de la dévotion, n'étaient pas un état permanent. Communément

j'étais assez tranquille, et l'impression que l'idée d'une mort

prochaine faisait sur mon âme était moins de la tristesse qu'une

langueur paisible et qui même avait ses douceurs. Je viens de

retrouver parmi de vieux papiers une espèce d'exhortation que je

me faisais à moi-même, et où je me félicitais de mourir à l'âge

où l'on trouve assez de courage en soi pour envisager la mort, et

sans avoir éprouvé de grands maux ni de corps ni d'esprit durant

ma vie. Que j'avais bien raison! un pressentiment me faisait

craindre de vivre pour souffrir. Il semblait que je prévoyais le

sort qui m'attendait sur mes vieux jours. Je n'ai jamais été si

près de la sagesse que durant cette heureuse époque. Sans grands

remords sur le passé, délivré des soucis de l'avenir, le

sentiment qui dominait constamment dans mon âme était de jouir du

présent. Les dévots ont pour l'ordinaire une petite sensualité

très vive qui leur fait savourer avec délices les plaisirs

innocents qui leur sont permis. Les mondains leur en font un

crime, je ne sais pourquoi; ou plutôt je le sais bien: c'est

qu'ils envient aux autres la jouissance des plaisirs simples dont

eux-mêmes ont perdu le goût. Je l'avais, ce goût, et je trouvais

charmant de le satisfaire en sûreté de conscience. Mon cur,

neuf encore, se livrait à tout avec un plaisir d'enfant, ou

plutôt, si j'ose le dire, avec une volupté d'ange; car en vérité

ces tranquilles jouissances ont la sérénité de celles du paradis.

Des dîners faits sur l'herbe à Montagnole, des soupers sous le

berceau, la récolte des fruits, les vendanges, les veillées à

teiller avec nos gens, tout cela faisait pour nous autant de

fêtes auxquelles maman prenait le même plaisir que moi. Des

promenades plus solitaires avaient un charme plus grand encore,

parce que le cur s'épanchait plus en liberté. Nous en fîmes une

entre autres qui fait époque dans ma mémoire, un jour de Saint

Louis, dont maman portait le nom. Nous partîmes ensemble et seuls

de bon matin, après la messe qu'un carme était venu nous dire, au

point du jour, dans une chapelle attenante à la maison. J'avais

proposé d'aller parcourir la côte opposée à celle où nous étions,

et que nous n'avions point visitée encore. Nous avions envoyé nos

provisions d'avance, car la course devait durer tout le jour.

Maman, quoiqu'un peu ronde et grasse, ne marchait pas mal: nous

allions de colline en colline et de bois en bois, quelquefois au

soleil et souvent à l'ombre, nous reposant de temps en temps et

nous oubliant des heures entières; causant de nous, de notre

union, de la douceur de notre sort, et faisant pour sa durée des

vux qui ne furent pas exaucés. Tout semblait conspirer au

bonheur de cette journée. Il avait plu depuis peu; point de

poussière, et des ruisseaux bien courants; un petit vent frais

agitait les feuilles, l'air était pur, l'horizon sans nuage; la

sérénité régnait au ciel comme dans nos curs. Notre dîner fut

fait chez un paysan et partagé avec sa famille, qui nous

bénissait de bon cur. Ces pauvres Savoyards sont si bonnes

gens! Après le dîner nous gagnâmes l'ombre sous les grands

arbres, où, tandis que j'amassais des brins de bois sec pour

faire notre café, maman s'amusait à herboriser parmi les

broussailles; et avec les fleurs du bouquet que chemin faisant je

lui avais ramassé, elle me fit remarquer dans leur structure

mille choses curieuses qui m'amusèrent beaucoup et qui devaient

me donner du goût pour la botanique: mais le moment n'était pas

venu, j'étais distrait par trop d'autres études. Une idée qui

vint me frapper fit diversion aux fleurs et aux plantes. La

situation d'âme où je me trouvais, tout ce que nous avions dit et

fait ce jour-là, tous les objets qui m'avaient frappé, me

rappelèrent l'espèce de rêve que tout éveillé j'avais fait à

Annecy sept ou huit ans auparavant, et dont j'ai rendu compte en

son lieu. Les rapports en étaient si frappants, qu'en y pensant

j'en fus ému jusqu'aux larmes. Dans un transport

d'attendrissement j'embrassai cette chère amie: Maman, maman, lui

dis-je avec passion, ce jour m'a été promis depuis longtemps, et

je ne vois rien au delà. Mon bonheur, grâce à vous, est à son

comble: puisse-t-il ne pas décliner désormais! puisse-t-il durer

aussi longtemps que j'en conserverai le goût! il ne finira

qu'avec moi.

Ainsi coulèrent mes jours heureux, et d'autant plus heureux

que, n'apercevant rien qui les dût troubler, je n'envisageais en

effet leur fin qu'avec la mienne. Ce n'était pas que la source de

mes soucis fût absolument tarie; mais je lui voyais prendre un

autre cours que je dirigeais de mon mieux sur des objets utiles,

afin qu'elle portât son remède avec elle. Maman aimait

naturellement la campagne, et ce goût ne s'attiédissait pas avec

moi. Peu à peu elle prit celui des soins champêtres; elle aimait

à faire valoir les terres, et elle avait sur cela des

connaissances dont elle faisait usage avec plaisir. Non contente

de ce qui dépendait de la maison qu'elle avait prise, elle louait

tantôt un champ, tantôt un pré. Enfin, portant son humeur

entreprenante sur des objets d'agriculture, au lieu de rester

oisive dans sa maison, elle prenait le train de devenir bientôt

une grosse fermière. Je n'aimais pas trop à la voir ainsi

s'étendre, et je m'y opposais tant que je pouvais, bien sûr

qu'elle serait toujours trompée, et que son humeur libérale et

prodigue porterait toujours la dépense au delà du produit.

Toutefois, je me consolais en pensant que ce produit du moins ne

serait pas nul, et lui aiderait à vivre. De toutes les

entreprises qu'elle pouvait former, celle-là me paraissait la

moins ruineuse, et, sans y envisager comme elle un objet de

profit, j'y envisageais une occupation continuelle qui la

garantirait des mauvaises affaires et des escrocs. Dans cette

idée, je désirais ardemment de recouvrer autant de force et de

santé qu'il m'en fallait pour veiller à ses affaires, pour être

piqueur de ses ouvriers ou son premier ouvrier; et naturellement

l'exercice que cela me faisait faire, m'arrachant souvent à mes

livres et me distrayant sur mon état, devait le rendre meilleur.

L'hiver suivant, Barillot revenant d'Italie m'apporta

quelques livres, entre autres le Bontempi et la Cartella per

musica du père Banchieri, qui me donnèrent du goût pour

l'histoire de la musique et pour les recherches théoriques de ce

bel art. Barillot resta quelque temps avec nous; et comme j'étais

majeur depuis plusieurs mois, il fut convenu que j'irais le

printemps suivant à Genève redemander le bien de ma mère, ou du

moins la part qui m'en revenait, en attendant qu'on sût ce que

mon frère était devenu. Cela s'exécuta comme il avait été résolu.

J'allai à Genève; mon père y vint de son côté. Depuis longtemps

il y revenait sans qu'on lui cherchât querelle, quoiqu'il n'eût

jamais purgé son décret: mais comme on avait de l'estime pour son

courage et du respect pour sa probité, on feignait d'avoir oublié

son affaire; et les magistrats, occupés du grand projet qui

éclata peu après, ne voulaient pas effaroucher avant le temps la

bourgeoisie, en lui rappelant mal à propos leur ancienne

partialité.

Je craignais qu'on ne me fît des difficultés sur mon

changement de religion; l'on n'en fit aucune. Les lois de Genève

sont à cet égard moins dures que celles de Berne, où quiconque

change de religion perd non seulement son état, mais son bien. Le

mien ne me fut donc pas disputé, mais se trouva, je ne sais

comment, réduit à fort peu de chose. Quoiqu'on fût à peu près sûr

que mon frère était mort, on n'en avait point de preuve

juridique. Je manquais de titres suffisants pour réclamer sa

part, et je la laissai sans regret pour aider à vivre à mon père,

qui en a joui tant qu'il a vécu. Sitôt que les formalités de

justice furent faites et que j'eus reçu mon argent, j'en mis

quelque partie en livres, et je volai porter le reste aux pieds

de maman. Le cur me battait de joie durant la route, et le

moment où je déposai cet argent dans ses mains me fut mille fois

plus doux que celui où il entra dans les miennes. Elle le reçut

avec cette simplicité des belles âmes, qui, faisant ces choses-là

sans effort, les voient sans admiration. Cet argent fut employé

presque tout entier à mon usage, et cela avec une égale

simplicité. L'emploi en eût exactement été le même s'il lui fût

venu d'autre part.

Cependant ma santé ne se rétablissait point; je dépérissais

au contraire à vue d'il; j'étais pâle comme un mort et maigre

comme un squelette; mes battements d'artères étaient terribles,

mes palpitations plus fréquentes; j'étais continuellement

oppressé, et ma faiblesse enfin devint telle que j'avais peine à

me mouvoir; je ne pouvais presser le pas sans étouffer, je ne

pouvais me baisser sans avoir des vertiges, je ne pouvais

soulever le plus léger fardeau; j'étais réduit à l'inaction la

plus tourmentante pour un homme aussi remuant que moi. Il est

certain qu'il se mêlait à tout cela beaucoup de vapeurs. Les

vapeurs sont les maladies des gens heureux, c'était la mienne:

les pleurs que je versais souvent sans raison de pleurer, les

frayeurs vives au bruit d'une feuille ou d'un oiseau, l'inégalité

d'humeur dans le calme de la plus douce vie, tout cela marquait

cet ennui du bien-être qui fait pour ainsi dire extravaguer la

sensibilité. Nous sommes si peu faits pour être heureux ici-bas,

qu'il faut nécessairement que l'âme ou le corps souffre quand ils

ne souffrent pas tous les deux, et que le bon état de l'un fait

presque toujours tort à l'autre. Quand j'aurais pu jouir

délicieusement de la vie, ma machine en décadence m'en empêchait,

sans qu'on pût dire où la cause du mal avait son vrai siège. Dans

la suite, malgré le déclin des ans, et des maux très réels et

très graves, mon corps semble avoir repris des forces pour mieux

sentir mes malheurs; et maintenant que j'écris ceci, infirme et

presque sexagénaire, accablé de douleurs de toute espèce, je me

sens, pour souffrir, plus de vigueur et de vie que je n'en eus

pour jouir à la fleur de mon âge et dans le sein du plus vrai

bonheur.

Pour m'achever, ayant fait entrer un peu de physiologie dans

mes lectures, je m'étais mis à étudier l'anatomie; et, passant en

revue la multitude et le jeu des pièces qui composaient ma

machine, je m'attendais à sentir détraquer tout cela vingt fois

le jour: loin d'être étonné de me trouver mourant, je l'étais que

je pusse encore vivre, et je ne lisais pas la description d'une

maladie que je ne crusse être la mienne. Je suis sûr que si je

n'avais pas été malade je le serais devenu par cette fatale

étude. Trouvant dans chaque maladie des symptômes de la mienne,

je croyais les avoir toutes; et j'en gagnai par-dessus une plus

cruelle encore dont je m'étais cru délivré, la fantaisie de

guérir: c'en est une difficile à éviter quand on se met à lire

des livres de médecine. A force de chercher, de réfléchir, de

comparer, j'allai m'imaginer que la base de mon mal était un

polype au cur; et Salomon lui-même parut frappé de cette idée.

Raisonnablement je devais partir de cette opinion pour me

confirmer dans ma résolution précédente. Je ne fis point ainsi.

Je tendis tous les ressorts de mon esprit pour chercher comment

on pouvait guérir d'un polype au cur, résolu d'entreprendre

cette merveilleuse cure. Dans un voyage qu'Anet avait fait à

Montpellier pour aller voir le jardin des plantes et le

démonstrateur, M. Sauvages, on lui avait dit que M. Fizes avait

guéri un pareil polype. Maman s'en souvint et m'en parla. Il n'en

fallut pas davantage pour m'inspirer le désir d'aller consulter

M. Fizes. L'espoir de guérir me fait retrouver du courage et des

forces pour entreprendre ce voyage. L'argent venu de Genève en

fournit le moyen. Maman, loin de m'en détourner, m'y exhorte; et

me voilà parti pour Montpellier.

Je n'eus pas besoin d'aller si loin pour trouver le médecin

qu'il me fallait. Le cheval me fatiguant trop, j'avais pris une

chaise à Grenoble. A Moirans, cinq ou six autres chaises

arrivèrent à la file après la mienne. Pour le coup c'était

vraiment l'aventure des brancards. La plupart de ces chaises

étaient le cortège d'une nouvelle mariée appelée madame du

Colombier. Avec elle était une autre femme appelée madame de

Larnage, moins jeune et moi