(Publié dans Studies and Essays, Language and Literature, No.14,
Université de Kanazawa, Faculté des Lettres, 1994)
Copyright (c) Yuichi Kasuya,
1994.
[AVIS AU LECTEUR]
Tout le monde rappelle ce passage de la Vie de Henry Brulard,
où l'auteur ne cache pas la nature charnelle de l'amour qu'éprouve l'enfant
Henri Beyle à l'égard de sa mère et le dégoût pour tout ce qui est paternel.
Mais c'est un OEdipe bien bavard. Derrière ce masque ne se cache-t-il pas un
autre visage?
Je voudrais démontrer, par une suite d'articles, que Stendhal fut marqué toute
sa vie, par les propos intempestifs de sa tante Séraphie
: « Insensible ! » au deuil de sa mère. La plupart de ses ouvrages avaient donc
pour but de démontrer, aux autres ainsi qu'à lui-même, qu'il ne manquait pas de
sensibilité, et que lui aussi, était capable de sentir. En voici une
de mes tentatives. J'espère que la réflexion sur Stendhal nous ouvrira sur une
plus vaste perspective dans l'étude théorique sur la littérature en général.
La première partie sert d'introduction. Dans la deuxième vous avez un bilan du
parallélisme entre Rousseau et Stendhal, tandis que la troisième partie, de
tout autre ton, concerne la problématique exposée ci-dessus.
Que le lecteur nous pardonne toutes les imperfections de cet article. Mais nous
l'avons voulu comme une pièce de Domenico Scarlatti,
K162 ( = L178), mise en mineur... (Juillet, 1996)
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[III] [NOTES] [FIN]
On sait que Henri Beyle, dans sa jeunesse, partageait l'enthousiasme de ses
contemporains pour Jean-Jacques Rousseau. Il se souvient avoir lu La
Nouvelle Héloïse « dans les transports de l'amour le plus fou (1) ».
dans sa correspondance il évoque souvent son goût pour Rousseau (2). Il se
réfère aux textes rousseauistes pour peindre les protagonistes de ses Deux
Hommes (3). Il n'est pas exagéré d'affirmer avec Victor Del Litto que : « Henri Beyle a abordé la vie en disciple de
Rousseau (4).»
Bientôt pour lui vient le moment où il est question de « dérousseauiser
» son jugement par la lecture idéologique (5), et ses écrits se montrent plus
sévères à l'égard de l'auteur de La Nouvelle Héloïse. La raison de cette
disgrâce de Rousseau peut être plurielle : « sophisme misanthrope (6)»,
caractère trop « poète (7)», « préjugés (8)», enfin « style affecté (9)». A en
croire Henry Brulard, il se dégoûtait de l'&laqno; emphase (10)» rousseauiste. Or dans son journal du
21 novembre 1804 il remarque :
Dans les romans on ne nous offre qu'une nature choisie. Nous nous formons nos types de bonheur d'après les romans ; parvenus à l'âge où nous devons être heureux d'après les romans, nous nous étonnons de deux choses : la première, de ne pas éprouver du tout les sentiments auxquels nous nous attendions ; la deuxième, si nous les éprouvons, de ne pas les sentir comme ils sont peints dans les romans. Quoi de plus naturel cependant, si les romans sont une nature choisie ?(11)
Enfin il finit par avouer plus tard :
Voilà l'histoire de ma vie, mon roman était les ouvrages de Rousseau (12).
Stendhal était en plein apprentissage social. Il a connu la réalité, il s'est
rendu compte du danger du « roman » qu'il nourrissait et chérissait en son fors
intérieur. Quand c'est surtout Rousseau qui était pour lui la plus grande
source de « roman », il est bien naturel de voir en lui un obstacle que l'on
doit surmonter pour devenir un homme mûr (13).
Mais Rousseau était déjà enraciné dans l'âme de Stendhal. Bon gré mal gré, il
était formé par la lecture de Rousseau : « La lecture de La Nouvelle
Héloïse et les scrupules de S[aint]-Preux me
formèrent profondément honnête homme (14)». Stendhal n'a jamais pu oublier son
maître de jeunesse, ni ne s'est jamais complètement débarassé
de son influence. Victor Brombert affirme : « Qu'il
continue à lire Rousseau après 1803 -- et non seulement à le lire, mais à
l'apprécier et à se laisser influencer par lui -- nous n'en pouvons douter ;
les preuves ne manquent pas (15).» Même s'il exprime son dégoût pour Rousseau,
Stendhal continue quand même à
« voir en lui un intercesseur setimental (16)».
Au moment où Stendhal dit que son roman était « les ouvrages » de Rousseau, à
quels ouvrages se réfère-t-il ? Le pluriel indique d'autres oeuvres que La
Nouvelle Héloïse. Si l'on excepte l'Emile, ce ne peut être
autre chose que Les Confessions.
On ne peut douter qu'en 1835, lorsque Stendhal a entrepris à son tour son
autobiographie, Rousseau était toujours présent à son esprit. En 1837, après
donc la rédaction de la Vie de Henry Brulard,
Stendhal évoque la mémoire tenace du texte rousseauiste. En se rappelant le
passage des Confessions où Jean-Jacques raconte sa nuit passée à
la belle étoile, il n'hésite pas à rendre hommage à l'auteur des Confessions
:
Après tant d'années que je n'ai lu ce passage des Confessions, je me rappelle presque les paroles de cet homme tellement exécré des âmes sèches (17).
Si l'on prend en compte cet aveu, il est plus pertinent de croire que tel ou
tel passage des Confessions lui était venu involontairement à
l'esprit pendant la rédaction de la Vie de Henry Brulard.
Stendhal autobiographe était donc destiné à être toujours conscient de Rousseau
et de ses Confessions qui demeuraient pour lui le plus grand
modèle mais aussi un ennemi redoutable. Ennemi, parce que Brulard
ressent toujours le danger d'imiter, de tomber dans la similitude. Certes Henry
Brulard est né du Jean-Jacques des Confessions,
mais il ne peut devenir lui-même qu'en s'en différenciant (18).
Nous verrons par la suite le conflit interne de Henry Brulard
face à la présence des Confessions, et nous montrerons que la
réminiscence rousseauiste peut fournir une clef pour l'interprétation de
quelques passages de la Vie de Henry Brulard.
Il faut d'abord noter que, si l'autobiographie de Stendhal reste toujours
consciente de celle de Rousseau c'est d'abord parce que leurs expériences
vécues, leurs tendances naturelles présentaient plusieurs traits communs.
La proximité de leurs pays natals ( Genève et Grenoble ) a beaucoup contribué à
ce parallélisme. La Savoie, la Suisse, l'Italie et Paris qui servent de décor à
la Vie de Henry Brulard sont aussi celui
des premiers livres des Confessions.
On peut écouter la même remarque chez les deux écrivains sur l'habitude
familiale des soins très jaloux prodigués à l'enfant et de l'interdiction qui
lui était faite de jouer avec les autres :
[...] les enfans des Rois ne sauroient être soignés avec plus de zèle que je le fus
durant mes prémiers ans, idolâtré de tout ce qui m'environnoit, et toujours, ce qui est bien plus rare, traité
en enfant chéri, jamais en enfant gâté. Jamais une seule fois, jusqu'à ma
sortie de la maison paternelle on ne m'a laissé courir seul dans la rue avec
les autres enfans. (Confessions, I, in OEuvres
complètes I, Pléiade, 1959, p.10)
Je voyais sans cesse passer sur la Grenette des enfants de mon âge qui allaient
ensemble se promener et courir ; or, c'est ce qu'on ne m'a pas permis une seule
fois. (Vie de Henry Brulard, ch.IX, in OEuvres intime II, Pléiade, 1982,
p.616)
On relève le même amour précoce pour la République :
De ces interessantes lectures, des entretiens
qu'elles occasionnoient entre mon pere
et moi, se forma cet esprit libre et républicain, [...] (Confessions,
I, p.9)
Je me révoltai, je pouvais avoir quatre ans : de cette époque date mon horreur
pour la religion, [...]. Presque en même temps prit sa première naissance mon
amour filial instinctif, forcené dans ces temps-là, pour la République. (Vie
de Henry Brulard, ch.III,
p.552)
Leurs visites au duché de Savoie les ont laissés tous les deux impressionnés
par le caractère agréable des Chambériens :
S'il est une petite Ville au monde où l'on goûte la douceur de la vie dans un
commerce agreable et sur, c'est Chambéri.
La noblesse de la province, qui s'y rassemble, n'a que ce qu'il faut de bien
pour vivre, elle n'en a pas assez pour parvenir, et ne pouvant se livrer à
l'ambition, elle suit par necessité le conseil de Cynéas. [...] Les femmes sont belles et pourroient
se passer l'être ; elles ont tout ce qui peut faire valoir la beauté, et même y
suppléer (19). (Confessions, V. p.188-189)
Elle [Camille Poncet] ressemble beaucoup à ces
charmantes femmes de Chambéry ( où elle allait souvent à cinq lieues de chez
elle ) si bien peintes par J.-J. Rousseau ( Confessions ), [...].
(Vie de Henry Brulard, ch.XIII, p.659)
J'ai quelques années après retrouvé trait pour trait le portrait de ces bonnes
gens dans les Confessions de Rousseau, à l'article « Chambéry ». (Vie
de Henry Brulard, ch.XIII,
p.660)
L'Italie fait palpiter le coeur de Jean-Jacques :
Si jeune, aller en Italie, avoir déjà vu tant de pays, suivre Annibal à travers les monts me paroissoit une gloire au dessus de mon age. (Confessions, II, p.58)
Stendhal exprime son penchant pour ce pays à travers l'image exactement
qu'offrait Rousseau :
Je me dis : je suis en Italie, c'est-à-dire dans le pays de la Zulietta que J.-J. Rousseau trouva à Venise, en Piémont dans le pays de Mme Bazile. (Vie de Henry Brulard, ch.XLIV, p.944)
Il continue :
Je serais obligé de faire du roman et de chercher à me figurer ce que doit sentir un jeune homme de dix-sept ans, fou de bonheur en s'echappant du couvent, si je voulais parler de mes sensations d'Etroubles au fort de Bard. (Vie de Henry Brulard, ch.XLIV, p.944)
On peut évoquer l'image de Jean-Jacques qui s'évade sinon du couvent, du moins
du séminaire à dix-sept ans :
Aussi l'Evèque et le Supérieur se rebuterent-ils,
et on me rendit à Made de Warens comme un sujet qui n'étoit
pas même bon pour être prêtre ; [...]. (Confessions, III, p.121)
Rousseau constate son amour inné pour la musique et son talent musical :
[...] Il faut assurément que je sois né pour cet art, puisque j'ai
commencé de l'aimer dès mon enfance, et qu'il est le seul que j'aye aimé constamment dans tous les tems. (Confessions,
V, p.181)
[...] j'étois allé à un Opéra de Royer qu'on donnoit alors et dont j'ai oublié le titre. Malgré ma
prévention pour les talens des autres qui m'a
toujours fait défier des miens, je ne pouvois
m'empêcher de trouver cette musique foible, sans
chaleur, sans invention. J'osois quelquefois me dire
; il me semble que je ferois mieux que cela. (Confessions,
VII, p.293)
Et Stendhal dit de son côté :
[...] la musique qui a peut-être été ma passion la plus forte et la plus coûteuse, elle dure encore à cinquante-deux ans et plus vive que jamais. (Vie de Henry Brulard, ch.XXIV, p.763)
Le chapitre XXXVII de la Vie de Henry Brulard
tout entier est consacré à l'éloge de la musique. Il s'interroge même :
[...] devais-je me faire compositeur d'opéra, comme Grétry ? ou faiseur
de comédies ? (Vie de Henry Brulard,
ch.XXXVII,p.885)
Et oserai-je le dire ? quelquefois le soir je trouvais ma mélodie plus noble et
plus tendre que celle du maestro. (Vie de Henry Brulard,
ch.XXXVII, p.886-887)
Rousseau, partisan de la musique italienne, peut écrire :
J'eus bientot pour cette musique la passion qu'elle inspire à ceux qui sont faits pour en juger. (Confessions, VII, p.314)
Stendhal, célèbre italomane, se demande :
[...] je me dis : « Mais comment aurais-je du talent pour la musique de Cimarosa, étant français ? » (Vie de Henry Brulard, ch.XXXVII, p.887)
A propos de l'Italie, Stendhal perd en Italie ce que Rousseau en a rapporté --
la virginité :
J'étois revenu d'Italie, non tout à fait comme j'y étois allé; mais comme peutêtre
jamais à mon âge on n'en est revenu. J'en avois
rapporté non ma virginité, mais mon pucelage (20). (Confessions,
III, p.108)
J'ai oublié de dire que je rapportais mon innocence de Paris, ce n'était qu'à
Milan que je devais me délivrer de ce trésor. Ce qu'il y a de drôle, c'est que
je ne me souviens pas distinctement avec qui. (Vie de Henry Brulard, ch.XLIV, p.944)
Ils ont éprouvé la même déception à la vue de Paris :
Combien l'abord de Paris démentit l'idée que j'en avois
! La décoration exterieure que j'avois
vue à Turin, la beauté des rues, la simétrie et
l'alignement des maisons me faisoient chercher à
Paris autre chose encore. [...] En entrant par le fauxbourg
St. Marceau je ne vis que de petites rues sales et puantes, de vilaines maisons
noires, [...]. (Confessions, IV, p.159)
J'avais adoré Paris [...]. Paris, sans montagnes, m'inspira un dégoût si
profond qu'il allait presque jusqu'à la nostalgie. (Vie de Henry Brulard, ch.XXXV, p.873)
Trouver plat et détestable ce Paris que je m'étais figuré le souverain bien ! (Vie
de Henry Brulard, ch.XXXIX,
p.905)
Ils se plaignent ensemble de leur peu de succès auprès des femmes :
J'ai donc fort peu possédé, [...] (Confessions, I, p.17)
Voici encore une autre folie romanesque dont jamais je n'ai pu me guerir, et qui, jointe à ma timidité naturelle, a beaucoup
démenti les prédictions du Commis. J'aimois trop sincérement, trop parfaitement, j'ose dire, pour pouvoir
aisément être heureux. (Confessions, II, p.77)
Avec toutes celles-là, et avec plusieurs autres, j'ai toujours été un enfant ;
aussi ai-je eu très peu de succès. (Vie de Henry Brulard,
ch.II, p.544)
Mais j'allai trop loin : au lieu d'être galant, je devins passionné auprès des
femmes que j'aimais, presque indifférent et surtout sans vanité pour les autres
; de là le manque de succès et les fiasco. Peut-être aucun homme de la cour de
l'Empereur n'a eu moins de femmes que moi que l'on croyait l'amant de la femme
du Premier ministre. (Vie de Henry Brulard,
ch.V, p.572)
Ils ont tous les deux peur de prononcer le nom de l'objet de leur amour :
[...] une de mes ineptes bisarreries étoit de n'oser m'informer d'elle, ni prononcer son nom
sans la plus absolue nécessité. Il me sembloit qu'en
la nommant je disois tout ce qu'elle m'inspiroit, que ma bouche révéloit
le secret de mon coeur, que je la compromettois en
quelque sorte. (Confessions, IV, p.151)
Je n'osais pas prononcer le nom de Mlle Kubly ; si
quelqu'un la nommait devant moi, je sentais un mouvement singulier près du
coeur, j'étais sur le point de tomber. Il y avait comme une tempête dans mon
sang. (Vie de Henry Brulard, ch.XXIV, p.762)
Ils éprouvent la même aversion devant l'injustice ou la bassesse. Le « Carnifex, carnifex, carnifex ! » de Jean-Jacques dont l'innocence est
déshonorée (Confessions, I, p.20) peut retentir dans le «
Canaille, canaille, canaille » de Henri Beyle (21) (Vie de Henry Brulard, ch.XIII, p.668).
Hors des données vécues, on peut trouver une ressemblance dans leur prise de
position comme autobiographe. Par exemple, la priorité qu'ils donnent tous deux
au sentiment ou à la « sensation » :
Je puis faire des omissions dans les faits, des transpositions, des erreurs de
date ; mais je ne puis me tromper sur ce que j'ai senti, ni sur ce que mes sentimens m'ont fait faire ; et voila dequoi
principalement il s'agit. (Confessions, VII, p.278)
Je supplie le lecteur, si jamais j'en trouve, de se souvenir que je n'ai de
prétention à la véracité qu'en ce qui touche mes sentiments ; [...]. (Vie
de Henry Brulard, ch.XI,
p.640)
Ainsi je n'ai pas grande confiance au fond dans tous les jugements que j'ai
écrits dans les 536 pages précédentes. Il n'y a de sûrement vrai que les
sensations ; [...]. (Vie de Henry Brulard,
ch.XXXIII, p.854)
Comme procédé, l'expression « je vois » employée presque abusivement chez Stendhal autobiographe se trouve déjà chez Rousseau. En s'étonnant de la netteté de ses souvenirs touchant à la période de Bossey, Rousseau écrit :
Je me rappelle toutes les circonstances des lieux, des personnes, des heures.
Je vois la servante ou le valet agissant dans la chambre, une hirondelle
entrant par la fenêtre, [...] (Confessions,
I, p.21)
La crainte de susciter l'ennui chez le lecteur est aussi un point commun aux deux auteurs :
Comment ferai-je pour prolonger à mon gré ce récit si touchant et si simple ;
pour redire toujours les mêmes choses, et n'ennuyer pas plus mes lecteurs en
les répétant que je ne m'ennuyois moi-même en les
recommençant sans cesse ? (Confessions, VI, p.225)
Mais que diable est-ce que cela fait au lecteur? Que lui fait tout cet ouvrage?
(Vie de Henry Brulard, ch.VII, p.600)
Daignez me pardonner, ô lecteur bénévole ! [...]
O lecteur froid, excusez ma mémoire, ou plutôt sautez cinquante pages. (Vie
de Henry Brulard, ch.XLVI,
p.957-958)
Rousseau dénonce l'impuissance de la langue pour la description du bonheur :
Qui décrira, qui sentira les charmes de ces repas, composés pour touts mets
d'un quartier de gros pain, de quelques cerises, [...]. Je l'ai toujours dit et
senti, la véritable jouissance ne se décrit point. (Confessions,
VIII, p.354)
Tandis que Stendhal finit son autobiographie en affirmant :
On gâte des sentiments si tendres à les raconter en détail.
(Vie de Henry Brulard, ch.XLVI, p.959)
Dans la Vie de Henry Brulard, jusqu'où s'agit-il de la réminiscence du texte rousseauiste et où commence l'invention originale de Stendhal ? Il est impossible de le déterminer. Au moins est-on sûr, comme le remarque judicieusement Brombert, que « la fréquence de ces échos, les similarités d'attitudes et souvent même d'expressions, nous obligent bien à conclure que Stendhal fut un « lecteur » particulièrement attentif -- et ceci longtemps après sa conversion à l'Idéologie (22).»
Si Henry Brulard exprime « la peur de mentir avec artifice comme Rousseau (23)» et confirme sa décision de ne pas tomber dans le charlatanisme « comme les Confessions de Rousseau (24)», cette crainte n'en trahit-elle pas une autre, celle de « calquer » les Confessions ?
Il faut noter cependant une importante différence dans l'attitude de deux
écrivains. Il s'agit de leur développement mental. Jean-Jacques Rousseau enfant
était plus mûr que son âge grâce à une lecture abondante et précoce :
En peu de tems j'acquis par cette dangereuse methode,
non seulement une extrème facilité à lire et à
m'entendre, mais une intelligence unique à mon age sur les passions. Je n'avois aucune idée des choses, que tous les sentimens m'étoient déjà connus. (Confessions, I, p.8)
Son enfance « ne fut point d'un enfant », il sentait et pensait « toujours
en homme (25).» Enfant prodige il l'était en effet, et c'est aussi ce qu'il
affirme lui-même.
Quant à Stendhal, il n'est pas si ferme dans son jugement. Notons qu'il fait
quand même état de sa précocité. Concernant sa capacité compréhensive et
émotionnelle, il dit :
Je trouvai les comédies de Destouches et l'une des plus ridicules
m'attendrit jusqu'aux larmes. [...]
Je trouve comme fait établi dans ma tête que dès l'âge de sept ans j'avais
résolu de faire des comédies comme Molière. (Vie de Henry Brulard, ch.IX, p.619)
Au dire de Stendhal lui-même c'est donc avant sept ans qu'il avait pris goût
aux livres, même s'il garde le silence sur l'époque exacte de sa première
lecture (26).
Mais on se rend compte aussi que Stendhal, de temps à autre, semble vouloir
reculer son âge de raison. Il fait des réserves sur ce qui peut paraître la
preuve d'une certaine maturité mentale. A propos de son peu de souvenir d'une
manifestation de la Révolution naissante il s'excuse :
Le fait est que mes parents, pensant bien et fort contrariés de tout ce qui
s'écartait de l'ordre [...], ne voulaient pas que je fusse frappé de ces
preuves de la colère ou de la force du peuple. Moi, déjà à cet âge, j'étais de
l'opinion contraire ; [...]
Mais il continue, en niant en quelque sorte ce qu'il vient de dire :
[...] ou peut-être mon opinion à l'âge de huit ans est-elle cachée par celle,
bien décidée, que j'eus à dix ans (27).
Egalement, après avoir parlé du zèle patriotique qu'il partageait avec sa grand-tante, il dit :
Peut-être j'avance un peu les choses à mon égard et j'attribue à sept ou huit
ans les sentiments que j'eus à neuf ou dix. Il est impossible pour moi de
distinguer sur les mêmes choses les sentiments de deux époques contiguës (28).
Mais Henry Brulard s'est déclaré républicain à quatre ans déjà (29). On a donc l'impression que Stendhal esquive la précision de l'époque exacte de sa maturité. Nous voulons chercher l'origine de cette hésitation en analysant le passage où il est question des « pointes d'esprit » chez les enfants.
Dans le chapitre IV de la Vie de Henry Brulard
où Stendhal raconte le jour de l'enterrement de sa mère, on trouve un passage
où il se montre confus, embarrassé. Il s'agit de la réaction haineuse de
l'enfant à l'égard de la Providence, provoquée par le mot d'un abbé qui console
le père de l'écrivain. Nous le transcrivons ici, en le divisant en six segments
:
[1] « Mon ami, ceci vient de Dieu », dit enfin l'abbé ; et ce mot, dit
par un homme que je haïssais à un autre que je n'aimais guère, me fit réfléchir
profondément.
[2] On me croira insensible : je n'étais encore qu'étonné de la mort de ma
mère. Je ne comprenais pas ce mot.
[3] Oserai-je écrire ce que Marion m'a souvent répété depuis en forme de
reproche ? je me mis à dire du mal de God.
[4] Au reste, supposons que je mente sur ces pointes d'esprit qui
percent le sol ; certainement je ne mens pas sur tout le reste.
[5] Si je suis tenté de mentir, ce sera quand il s'agit de dire de très grandes
fautes bien postérieures.
[6] Je n'ai aucune foi dans l'esprit des enfants annonçant un homme supérieur.
Dans un genre moins sujet à illusions, car enfin les monuments restent, tous
les mauvais peintres que j'ai connus ont fait des choses étonnantes vers huit
ou dix ans et annonçant le génie.
Hélas ! rien n'annonce le génie, peut-être l'opiniâtreté est-elle un signe.
( Vie de Henry Brulard, ch.IV, p.564 )
Nous voyons l'origine de son embarras dans la peur de l'accusation d'être «
insensible » parce qu'il n'a pas pu pleurer sur la mort de sa mère tellement
chérie.
Comparons d'abord le segment [2] à un autre passage plus haut :
Ma tante Séraphie osa me reprocher de ne pas pleurer assez. Qu'on juge de ma douleur et de ce que je sentis ! Mais il me semblait que je la reverrais le lendemain, je ne comprenais pas la mort (30).
On trouve un autre passage, plus loin dans le même chapitre :
En entrant au salon et voyant la bière couverte de drap noir où était ma mère
je fus saisi du plus violent désespoir : je comprenais enfin ce que c'était
que la mort.
Ma tante Séraphie m'avait déjà accusé d'être
insensible (31).
La similitude de l'expression montre bien que c'est le reproche de Séraphie que l'auteur redoute dans le segment [2]. Sinon
son excuse : « je n'étais encore qu'étonné de la mort de ma mère. Je ne comprenais
pas ce mot » n'aurait pas de sens (32).
En fait, il nous paraît certain que le jeune Henri n'a pas versé de larmes le
jour de l'enterrement de sa mère. Stendhal l'avouera beaucoup plus loin, dans
le récit de la mort de Lambert, comme en passant :
Je n'avais jamais pu pleurer à la mort de ma mère. Je ne commençai à pouvoir pleurer que plus d'un an après, seul, pendant la nuit, dans mon lit (33).
Cet aveu, qui est de première importance, n'a pas pu apparaître à sa propre
place, c'est-à-dire dans le récit du jour de l'enterrement (ch.IV).
On reconnaît ici d'autant plus le « refoulement » de l'auteur.
Or dans le récit de la cérémonie funèbre à l'église, il se livre à une autre
description qui déconcerte le lecteur :
J'étouffais ; on fut obligé, je crois, de m'emmener parce que ma douleur faisait trop de bruit (34).
Stendhal nous laisse entendre qu'il s'agit d'une description de ses larmes.
Mais de quel « étouffement », de quels « bruits » parle-t-il ?(35) Stendhal ne
l'a pas précisé. Nous trouvons ici une ambiguïté voulue et nous croyons que,
non seulement Henri Beyle n'a pas pleuré, mais il a même caché le fait par une
description équivoque. Cette dérobade semble d'autant plus significative et
délicate qu'il s'agit de l'amour oedipien, thème apparent de la Vie de
Henry Brulard.
Revenons au passage sur la malédiction de Dieu. On se rend compte facilement
que, sans le segment [2] le cours de la pensée deviendrait beaucoup plus
naturel. Stendhal est en train de rapporter son imprécation contre Dieu. Mais
soudain, il s'est aperçu que la relation de sa malédiction de Dieu offre
l'occasion de démentir le reproche de Séraphie, parce
que le fait qu'il a maudit Dieu à cause de la mort de sa mère, sert évidemment
de preuve qu'il a certainement aimé celle-ci. D'où cette apparente
discontinuité. En un mot, c'est la voix de Séraphie
qui introduit le segment [2], qui est une reprise de la justification : il n'a
pas pleuré, mais cela ne veut pas dire qu'il est insensible, parce qu'il était
trop petit pour comprendre ce que c'est que la mort. L'intention est évidente :
l'auteur s'est hâté d'insister sur la puérilité du Henri de sept ans. Après
cette brusque incise, Stendhal continue, dans le segment [3], le récit de sa
malédiction de Dieu.
Mais ici on rencontre une autre discontinuité. Dans le segment [4] il est
soudain question de l'authenticité du fait même de la malédiction. C'est que
Stendhal emprunte sans transition le ton de l'autobiographe devant la critique
possible. De plus, dans le segment [4] Henry Brulard
prend tout à coup comme allant de soi que la malédiction de Dieu est un signe
de maturité mentale. Tandis que dans le segment [2] il insistait sur la
psychologie enfantine, ici, dans [4] il a l'air d'avoir déjà accepté le
contraire sans aucune explication, parce qu'il semble vouloir dire : la
malédiction de Dieu, qui est le signe d'une certaine maturité, risque d'être
considérée comme fausse par des lecteurs qui y voient une vantardise de
l'auteur sur sa propre précocité.
C'est donc une concession extraordinaire de la part de l'autobiographe que nous
voyons dans le segment [4]. En disant : « je ne mens pas sur tout le reste »,
il semble admettre indirectement qu'il a en fait menti. Il veut tacitement
rétracter le fait qu'il a maudit Dieu. Il va sans dire que cela signifie aussi
la dénégation de sa précocité.
Mais il y a un autre revirement dans le segment [5]. Le jeune Henri a en fait
maudit Dieu. On voit qu'il est obligé d'admettre ce fait, parce que, en tant
qu'auteur de l'autobiographie, il ne peut nier un fait certain pour lui. Mais,
en même temps intervient une autre observation. Pour prouver qu'il ne ment pas,
il invente un argument : la malédiction de Dieu chez l'enfant ne signifie pas
grand chose. Si elle a peu d'importance, cela ne vaudra certainement pas la
peine de mentir (36). Cet argument est en fait ingénieusement introduit, parce
qu'il fonctionne dans les deux sens. D'un côté il maintient l'attitude de
l'autobiographe qui pose la véracité de son dire, de l'autre côté il reprend
implicitement son assertion du segment [2], à savoir la puérilité du Henri de
sept ans. L'auteur, même s'il reconnaît le fait de la malédiction de Dieu,
semble vouloir nier à tout prix sa propre précocité. La conviction tacite du
segment [4] : « le fait de maudire Dieu prouve la maturité mentale chez un
enfant », se voit rejetée (37).
Le segment [6] tout entier semble servir, à première vue, à la démonstration de
la thèse introduite dans le segment précédent. On a affaire ici à une
considération générale sur les « pointes d'esprit » chez les enfants. Mais une
lecture attentive éclaire un glissement du sens du mot « annoncer ». Dans le
segment précédent Stendhal allait démontrer le fait suivant : même si un enfant
montre quelque chose qui passe comme signe de maturité comme la malédiction de
Dieu, cela ne veut pas dire qu'il soit vraiment mûr. Dans le segment [6] ce
qu'il cherche à prétendre avec acharnement, c'est : « un signe de précocité
chez un enfant ne promet pas un futur génie. » Il finit par un adage : « rien
n'annonce le génie » etc., qui est évidemment déplacé dans ce contexte et dont
la banalité semble incroyable chez un écrivain d'habitude si spirituel. Cette
banalité a quand même un avantage, celui d'être accepté de beaucoup de
lecteurs. Or l'auteur considère qu'il n'est pas facile de les convaincre que,
si un enfant maudit Dieu, cela ne veut pas dire grand chose.
Stendhal a donc brouillé les pistes, pour le lecteur et pour lui-même. Sans
aucun doute il s'est trouvé devant un dilemme. A la fin du segment [3]
peut-être, Stendhal s'est aperçu tout à coup que la malédiction de Dieu, qu'il
a fièrement rapportée comme preuve de son amour pour sa mère, pourrait prouver
le contraire. Autrement dit, il a cru, à la fin du segment [3], que la
malédiction de Dieu doit être considérée comme une « pointe d'esprit », et de
cela est logiquement déduit ce qu'il ne veut pas reconnaître à tout prix. Parce
que, s'il était adulte à l'âge de sept ans, il a dû comprendre à l'instant ce
que signifie la mort de sa mère (38) ; alors lui, qui n'a pas pleuré, ne peut
pas démentir le reproche de Séraphie qui dit : tu es
insensible. Il a envie de rétracter ce qu'il vient de dire, mais évidemment il
s'agit d'une transgression à l'égard du devoir de l'autobiographe s'il nie un
fait certain pour lui. Voilà, nous semble-t-il, le dilemme de Henry Brulard (39).
Il faut donc penser qu'entre les segments [3] et [4] survient une voix qui dit,
et avec autorité, à l'esprit de Stendhal, que la malédiction de Dieu doit être
considérée comme un signe de maturité.
Ne pouvons-nous pas entendre la même voix exactement dans les Confessions
de Rousseau ? :
J'avois donc de la réligion
tout ce qu'un enfant à l'âge où j'étois en pouvoit avoir. J'en avois même
davantage, car pourquoi déguiser ici ma pensée ? Mon enfance ne fut point d'un
enfant. Je sentis, je pensai toujours en homme. Ce n'est qu'en grandissant que
je suis rentré dans la classe ordinaire, en naissant j'en étois
sorti. L'on rira de me voir me donner modestement pour un prodige. Soit ; mais
quand on aura bien ri, qu'on trouve un enfant qu'à six ans les romans
attachent, interessent, transportent, au point d'en
pleurer à chaudes larmes ; alors je sentirai ma vanité ridicule, et je
conviendrai que j'ai tort.
Ainsi quand j'ai dit qu'il ne falloit point parler
aux enfans de religion si l'on vouloit
qu'un jour ils en eussent, et qu'ils étoient
incapables de connoitre Dieu, même à notre maniére, j'ai tiré mon sentiment de mes observations, non
de ma propre expérience : je savois qu'elle ne concluoit rien pour les autres. Trouvez des J. J. Rousseau
à six ans, et parlez leur de Dieu à sept, je vous réponds que vous ne courez
aucun risque.
( Confessions, II, p.62.)
Il s'agit, chez l'un et l'autre écrivain, du regard porté sur l'esprit d'un
enfant de sept ans, dans un contexte religieux. Chez Rousseau la compréhension
des choses religieuses est étroitement liée à la précocité en général. Il
considère la capacité de parler de Dieu comme un privilège de l'adulte. Dans l'Emile,
Rousseau affirme à son interlocuteur à propos de l'âge où l'on reconnaît la
divinité : « Toute la différence que je vois ici entre vous et moi est que vous
prétendez que les enfans ont à sept ans cette
capacité, et que je ne la leur accorde pas même à quinze (40).» Rousseau fait,
selon ses dires, une exception pour son propre cas.
Stendhal a failli suivre l'exemple de Rousseau. L'analogie entre l'attitude que
prend Stendhal au début du segment [4] et celle de Rousseau dans ce passage des
Confessions est tout à fait apparente. Tous les deux prétendent, en
tant qu'auteurs d'une autobiographie, à la véracité d'un fait raconté, et ce
fait est implicitement pris comme un signe de précocité. Seulement chez
Stendhal cette prise de position introduit une perturbation dans le cours
naturel et logique de la pensée. Il prend, à la légère, la piste qui le conduit
dans la direction opposée. Cette inadvertance n'est-elle pas due à une
réminiscence des Confessions ? N'est-il pas probable qu'à l'esprit
de Stendhal est venu naturellement le passage en question de Rousseau ?
Stendhal, après tant d'effort, est arrivé quand même à la conclusion inverse de
Rousseau. Le Jean-Jacques de sept ans était un prodige, Henri n'était qu'un
bambin. Et celui-ci continue, comme nous l'avons vu plus haut, à faire des
réserves sur les indices de sa précocité. Il s'est battu avec la réminiscence
du texte rousseauiste et il a cru qu'il en est sorti « vainqueur »,
c'est-à-dire qu'il a réussi à se différencier de Rousseau.
Mais on a tout lieu de croire que Stendhal était en fait aussi précoce que
Rousseau si l'on prend au sérieux son aveu selon lequel il a conçu de devenir
écrivain avant sept ans (41). Il est tout à fait possible que c'est à six ans
que la lecture d'une comédie de Destouches a attendri Henri Beyle « jusqu'aux
larmes (42)» tout comme le Rousseau de six ans. S'il n'a pas pu démontrer sa
précocité plus longuement, c'est parce qu'il avait exactement sept ans, âge
crucial selon le texte rousseauiste, lorsqu'il a perdu sa mère. (A suivre)
(1) Vie de Henry Brulard, ch.XVI, in OEuvres intimes II, Pléiade, 1982,
p.702.
(2) « [...] la plus belle âme et le plus grand génie, Jean-Jacques Rousseau »
(9 mars 1800, à Pauline. Correspondance I, Pléiade, p.2);
il relisait « sans cesse Virgile et Jean-Jacques » (6 juin 1802, à Edouard
Mounier. Ibid., p.33).
(3) « Charles Valbelle, [...]. Protagoniste,
Caractère d'Emile » ( Théâtre I, Cercle du Bibliophile, p.254 ); «
L'amour que Charles a pour Adèle a un peu changé le caractère de cette
dernière. Il l'a rapprochée du caractère de Julie d'Etange
» ( Ibid., p.246 ).
(4) La Vie intellectuelle de Stendhal, PUF, 1962, p.271.
(5) 21 novembre 1804, Journal I, Cercle du Bibliophile, p.195.
(6) 5 août 1803, Journal littéraire I, Cercle du Bibliophile,
p.203.
(7) 23 février 1803, ibid., p.130 ; 9 août 1803, ibid., p.214.
(8) 28 juin 1804, ibid., p.403.
(9) 12 août 1814, Journal littéraire III, p.33.
(10) Vie de Henry Brulard, ch.I, p.538.
(11) 31 mars - 8 avril 1803, Journal littéraire I, p.140.
(12) 21 novembre 1804, ibid.
(13) Nagao Nishikawa qualifie
Jean-Jacques Rousseau du « père littéraire » de Stendhal ( « Autobiographie et
roman -- problèmes de J.-J. Rousseau dans la Vie de Henry Brulard » dans Etudes stendhaliennes, Hakusuisha, Tokyo, 1986 ).
(14) Vie de Henry Brulard, ch.XX, p.716.
(15) Victor Brombert, « Stendhal lecteur de Rousseau
», in Revue de Science humaine, octobre 1959, p.470.
(16) Ibid., p.472.
(17) Mémoires d'un Touriste I, Cercle du Bibliophile,
p.142.
(18) Il avait projeté en 1814 une « traduction des Confessions de
Jean-Jacques en style à moi, plaisant exercice pour me former le style » (12
août 1814, Journal littéraire III, p.33). On sait aussi que
Stendhal appelle son projet autobiographique ses « Confessions au
style près, comme Jean-Jacques Rousseau, avec plus de franchise » dans la
lettre qu'il a adressée au libraire Levavasseur (21
novembre 1835, Correspondance III, Pléiade, p.140).
(19) Le passage est cité par Stendhal dans une lettre à Strich,
datée du 1er novembre 1825 (Mélanges II, Cercle du Bibliophile,
p.149).
(20) L'édition Garnier cite, pour l'explication de ces mots, un passage du Lancelot
du Lac : « Pucelage est une vertu que tous ceux et toutes celles ont,
qui n'ont attouchement de charnelle compagnie ; mais virginité est trop haute
chose et plus merveilleuse, car nul ne la peut avoir, soit homme ou femme,
qu'il ait volonté de charnel attouchement » (p.119).
(21) Voir aussi Souvenirs d'égotisme, ch.VI,
in OEuvres intimes II, p.473 et, bien sûr, le Rouge et le
Noir I, ch.XXII, Classiques Garnier,
p.135.
(22) Art. cit., p.482. Dans
cet article Victor Brombert énumère comme nous
beaucoup de ces « échos ». Signalons tout de même que Brombert
ne fait pas beaucoup de distinction entre le parallélisme des vies vécues des
deux écrivains et l'intertextualité des oeuvres fictives. Voir aussi Raymond Trousson, Stendhal et Rousseau, Cologne, DME,
1986, p.153 sq.
(23) Vie de Henry Brulard, ch.XLIII, p.935.
(24) Vie de Henry Brulard, ch.XXV, p.768. Stendhal souligne.
(25) Confessions, II, p.62. Voir plus loin, p.***
(26) Ce sont les livres de son oncle dont la lecture a décidé Stendhal de «
vivre à Paris en faisant des comédies comme Molière » (Vie de Henry Brulard, ch.XVI, p.699).
Or, il a eu accès de ces livres laissés par son oncle qui avait quitté la
maison Gagnon après le mariage du 4 janvier 1790 (Henri Martineau, Petit
Dictionnaire stendhalien, Le Divan, 1948, p.230 ). Il dit ailleurs : «
La seule chose que je vois clairement, c'est que, depuis quarante-six ans, mon
idéal est de vivre à Paris, dans un quatrième étage, écrivant un drame ou un
livre » (Vie de Henry Brulard, ch.XXX, p.819). Bien évidemment il s'agit de l'année 1790 (
1836 - 46 ).
(27) Vie de Henry Brulard, ch.V, p.584-585. Stendhal souligne.
(28) Vie de Henry Brulard, ch.VII, p.601.
(29) Voir plus haut.
(30) Vie de Henry Brulard, ch.III, p.556. Nous soulignons.
(31) Vie de Henry Brulard, ch.IV, p.567. Nous soulignons.
(32) D'après Michel Crouzet, qui traite du même
passage, il s'agit ici de « l'autoaccusation qui désamorce les réactions
d'hostilité », après laquelle tout de suite Stendhal prend le taureau « par les
cornes » ( « La Vie de Henry Brulard : La moins
puante des autobiographies ? » in Stendhal Club, no.132,
1991, p.310). Mais il passe sous silence les deux phrases : « je n'étais encore
qu'étonné de la mort de ma mère. Je ne comprenais pas ce mot. » Michel Crouzet semble croire que les « réactions d'hostilité »
sont dirigées vers la malédiction de Dieu par Henry Brulard.
Mais le segment [2], nous semble-t-il, ne peut exprimer autre chose que la
justification de Stendhal sur son apathie devant la mort de sa mère.
(33) Vie de Henry Brulard, ch.XIV, p.676.
(34) Vie de Henry Brulard, ch.IV, p.567.
(35) Victor Del Litto lui-même remarque la
contradiction chez Stendhal. Voir la Vie de Henry Brulard,
éd. cit., p.1409.
(36) D'après Michel Crouzet, Stendhal se justifierait
en se disant, même s'il peut toujours mentir, « pourquoi le ferait-il ici, où
il ne raconte pas ses fautes » ( art. cit., p.310 ). Mais on ne trouve
nulle part dans les phrases de Stendhal l'attitude de défi que voit Michel Crouzet. Serait-il possible d'interpréter ainsi la phrase
de Stendhal : « Si je suis tenté de mentir, ce sera quand il s'agit de dire de
très grandes fautes bien postérieures » ?
(37) Désormais pour Stendhal, le fait d'évoquer Dieu pourrait passer,
paradoxalement, pour un indice de la puérilité. Même s'il avait déjà treize ans
lors de la mort de sa tante, il écrit : « Cependant j'étais bien un enfant à la
mort de ma tante Séraphie car, en apprenant sa mort
[...], je me jetai à genoux pour remercier Dieu d'une si grande délivrance » ( Vie
de Henry Brulard, ch.XXXIV,
p.860).
(38) Sur ce point, Victor Del Litto signale une
remarque de Stendhal : « C'était l'idée de la mort paraissant pour la première
fois » (Vie de Henry Brulard, ch.V, p.585) à l'occasion des funérailles du maréchal Vaux
du septembre 1788, donc lorsqu'il avait seulement cinq ans (Vie de Henry Brulard, éd. cit., p.1368).
(39) Pour la psychologie d'aujourd'hui évidemment il s'agit d'un phénomène qui
n'a rien de surprenant. Ne pas pleurer à la mort des parents n'est certainement
pas un signe d'&laqno; insensibilité ».
On peut supposer plutôt, si l'on veut, l'existence latente du désir de
matricide proposée par Geneviève Mouillaud ( Le
Rouge et le Noir : le roman possible, Larousse, 1973, p.184 sq.).
(40) Livre IV, in OEuvres complètes IV, Pléiade, 1969, p.556.
(41) Autre indice de sa précocité : il a pu apprendre le latin dès l'âge de
sept ans. Il conclut : « j'avais commencé le latin à sept ans, en 1790 » (Vie
de Henry Brulard, ch.X,
p.632). C'est en voyant un graffiti « Henri Beyle 1789 » que son grand-père a
décidé de lui faire apprendre le latin (ibid., ch.III,
p.555).
(42) Vie de Henry Brulard, ch.IX, p.619.
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